Malgré l’essor toujours plus rapide des nouvelles technologies de détection, de collecte et d’analyse des traces, le processus forensique demeure avant tout marqué par une prise de décision humaine. Les priorités établies et les différentes formes de triage qui caractérisent chaque étape, de la scène d’infraction au laboratoire, sont à même de catalyser la résolution d’une enquête, ou au contraire, de l’empêcher. Comprendre les éléments qui influencent les choix des intervenants de la police technique et scientifique apparaît dès lors essentiel à l’optimisation continue des pratiques d’investigation scientifique.
L’importance de la prise de décision de la police technique et scientifique
La qualité du travail de police technique et scientifique sur la scène d’incident est essentielle pour le reste du processus forensique; les décisions prises en matière de délimitation de la scène d’incident, de documentation de l’état des lieux, d’identification des lieux pertinents à investiguer et de recherche et collecte de traces sont parmi les premières de ce processus. Les inspecteurs scientifiques représentent ainsi les principaux acteurs de la mobilisation et de la priorisation des ressources dédiées à l’investigation des lieux, sans réelle opportunité de revenir sur ces derniers une fois la scène libérée. Il est en ce sens essentiel de réaliser toute l’ampleur et la pertinence, pour un inspecteur technique et scientifique, de prendre les bonnes – ou du moins, les meilleures – décisions sur une scène, de façon à maximiser l’utilisation subséquente des traces matérielles et numériques. Cette prise de décision peut être à même de teinter les succès et insuccès des étapes suivantes de l’enquête criminelle, du processus judiciaire et de l’élaboration du renseignement.
D’abord, certaines décisions prises lors de l’investigation des lieux peuvent augmenter l’efficacité et l’efficience des démarches d’enquête. Prenant comme prémisse le postulat de Locard selon lequel « le temps qui passe, c’est la vérité qui s’enfuit », plusieurs recherches empiriques ont montré à travers le temps l’importance de la dimension temporelle dans la résolution des enquêtes criminelles. Généralement, plus une enquête s’étire dans le temps, plus les chances de la résoudre diminuent. Une investigation des lieux qui s’avérerait stratégiquement priorisée qu’inutilement laborieuse tendrait ainsi à influencer de façon positive la résolution des enquêtes.
De façon analogue, une démarche d’investigation orientée vers la recherche, la détection et le prélèvement de traces pertinentes et utiles, c’est-à-dire corrélées à l’affaire investiguée et qui possèdent une valeur ajoutée, est propice à avoir un impact positif sur la suite du processus forensique. Une telle démarche augmente non seulement les chances que les traces matérielles collectées puissent contribuer à l’identification ou l’exclusion de personnes, à reconstruire des événements et à la détection de phénomènes criminels de plus grande envergure, mais elle évite également une surcharge des laboratoires forensiques, déjà fortement sollicités. Une meilleure priorisation des prélèvements sur la scène d’incident représente d’ailleurs une recommandation souvent avancée pour réduire les retards et les délais (backlogs) qui caractérisent certains départements, notamment ceux d’analyse de traces biologiques, en évitant de consacrer des ressources importantes à ce qui relève plutôt du bruit de fond.
Enfin, les décisions prises en matière d’investigation de la scène d’incident doivent assurer le systématisme, l’exhaustivité, l’intégrité et l’impartialité de la démarche déployée par la police technique et scientifique. De bonnes décisions en matière d’investigation scientifique sont ultimement des choix qui réduiront les risques de remise en question et de contestation des pratiques de la police judiciaire, ainsi que les risques de condamnation erronée, également appelées erreurs judiciaires. Des décisions hâtives, unilatéralement orientées ou purement intuitives ou arbitraires peuvent avoir d’importantes conséquences négatives pour la suite du processus judiciaire. Par exemple, une recherche de traces matérielles et numériques insuffisamment exhaustive et systématique pourrait conduire à ignorer certaines traces pertinentes, alors qu’une démarche insuffisamment prudente et minutieuse est à risque d’entraîner la contamination et l’altération de traces pertinentes. De telles erreurs sont d’autant plus importantes qu’elles sont irréversibles puisqu’il est impossible, pour la police technique et scientifique, de retrouver une seconde fois la scène d’incident dans son état original une fois celle-ci libérée. Ces traces qui échappent à l’analyse et à l’interprétation forensique sont à même de nuire à l’élucidation d’une enquête, à la détection d’une série criminelle, ou à la condamnation d’une personne accusée, comme dans l’affaire OJ Simpson de 1994 aux États-Unis ou dans celle du double homicide de la capitainerie de Bayonne en 1986 en France, toujours non résolus.
Plus préoccupant encore, des décisions inadéquates en matière d’investigation scientifique des scènes d’incident peuvent, à terme, entraîner la condamnation à tort d’individus par les tribunaux. Quelques cas recensés à l’échelle internationale (p.ex. le meurtre de Meredith Kercher en 2007 en Italie ou l’affaire John Tomaino en 1999 aux États-Unis) ont, à travers les époques, illustré comment un traitement problématique d’une scène d’incident peut contribuer à des erreurs judiciaires. Les statistiques recensées par certains chercheurs estiment que les condamnations erronées causées par des erreurs de la science forensique – attribuables parfois aux pratiques sur la scène de crime, parfois aux pratiques en laboratoire – représentent entre 30 à 50% de l’ensemble des erreurs judiciaires, selon les pays et les périodes à l’étude.
Complexité et bruit systématique dans la priorisation des efforts forensiques
L’importance du processus décisionnel sous-jacent à l’investigation des scènes de crime supporte un postulat faisant de plus en plus consensus au sein de la communauté forensique : la recherche, la détection et la collecte de traces matérielles et numériques ne relève pas d’une tâche purement mécanique. Toute une série de points de décision marque l’investigation scientifique des lieux et rendent la priorisation des efforts forensiques complexe :
Les policiers présents peuvent […] ou non recueillir eux-mêmes des preuves matérielles. Ils déterminent la présence nécessaire ou non d’un inspecteur de la police technique et scientifique. Celui-ci peut ou non être informé de l’infraction et des éléments qui pourraient être recherchés de la manière la plus fructueuse. Il arrive tôt ou tard et recueille des objets ou des traces matérielles sur la base de ce qui lui a été communiqué ou non. Il prend ensuite une décision sur les éléments qui peuvent être analysés ou non. Dans certains cas, l’analyse se fera au sein d’un laboratoire de la police ou sera envoyée à un laboratoire externe. […] (Roux et al., 2018, p.3)
En d’autres termes, l’investigation des lieux étant nécessairement contrainte (p.ex. en termes de ressources humaines et matérielles à disposition), elle peut avoir un degré variable d’exhaustivité et de systématisme : elle peut être plus ou moins rapide et étendue, une diversité plus ou moins importante de traces peut être recherchée et repérée, et/ou un éventail plus ou moins large de techniques et d’outils peut être mobilisé. Le travail de police technique et scientifique implique presque toujours une forme de triage et de priorisation de certaines actions plutôt que d’autres.
Les recherches des dernières décennies dédiées aux pratiques et performances de la police technique et scientifique tendent cependant à montrer que cette priorisation est loin d’être homogène. Des différences ont été observées à la fois au niveau individuel, soit entre des inspecteurs de police technique et scientifique, et au niveau collectif, soit entre des unités ou des organisations. Ces divergences de façons de faire et de performances ont été remarquées lors d’interventions pour des scènes a priori similaires au niveau du type et de la gravité de l’infraction, voire identiques (voir entre autres les travaux de de Gruijter et ses collègues réalisés avec des scènes de crime simulées contrôlées).
Selon différentes études menées auprès d’intervenants sur les scènes de crime, le travail d’investigation scientifique des scènes est marqué par une importante hétérogénéité des pratiques. Par exemple, le temps consacré à l’investigation de scènes de cambriolage par certains inspecteurs de police technique et scientifique serait en moyenne de 20 minutes au Royaume-Uni, de 44 minutes aux États-Unis et d’une heure en Suisse, pour des événements similaires (voir entre autres l’article Baechler, Cartier, Schucany et Guéniat (2015) à ce sujet). Un phénomène similaire de variation dans la durée d’inspection de scènes de crime a également été documenté dans un contexte expérimental où tous les participants étaient confrontés à une seule et même scène de crime simulée, renforçant le constat initial d’hétérogénéité des performances.
De manière similaire, depuis une quinzaine d’années, plusieurs études dédiées à documenter l’expertise dans le domaine de l’investigation de scènes de crime ont repéré, notamment à l’aide de technologies d’oculométrie (eye-tracking) des différences significatives dans les patrons de recherche de traces matérielles. Des inspecteurs de police technique et scientifiques différents ne distribuent pas et ne fixent pas leur attention aux mêmes endroits sur une scène d’incident. Ce constat va de pair avec le fait que les pratiques de prises d’information ne sont pas homogènes entre les inspecteurs de police technique et scientifique. Plusieurs études visant à documenter la prévalence des biais de confirmation en science forensique ont mis en lumière que certains individus (ou groupes d’individus) recueillent significativement plus d’informations et de renseignement en amont que d’autres, qui préfèrent éviter ou minimiser le risque que leur prise de décision soit teintée par des informations circonstancielles aux degrés de fiabilité variés.
Enfin, d’autres travaux ont montré que des variations importantes existaient quant aux traces matérielles prélevées sur les scènes d’incident. Certains types de scènes d’incident mènent ainsi à une collecte de traces plus volumineuse que d’autres et certains individus prélèvent largement plus de traces matérielles que leurs collègues. Des écarts s’observent également plus tard lors des étapes subséquentes du processus forensique, révélant des prélèvements de qualité, de pertinence et/ou d’utilité variable. En effet, certaines unités de police technique et scientifique obtiendraient des taux d’identification (p.ex. via des traces ADN et digitales) deux à trois fois supérieurs à ceux d’autres unités dans des cas d’investigation de scènes de cambriolage. Au niveau individuel, les traces matérielles prélevées par certains inspecteurs de police technique et scientifique seraient soumises jusqu’à deux fois plus rapidement que leurs collègues et mèneraient à davantage d’identifications positives. Selon des recherches menées aux États-Unis et au Royaume-Uni, les plus performants obtiendraient jusqu’à trois fois le nombre d’identifications ADN de leurs collègues les moins performants.
Les recherches des dernières décennies en sciences cognitives et psychologie ont certes mis en évidence l’ampleur de la problématique des biais en science forensique et dans l’investigation des scènes d’incident. Les travaux susmentionnés soutiennent d’ailleurs le besoin d’une meilleure compréhension de la façon dont ces enjeux impactent la pratique de la police technique et scientifique. Or, ils pointent également vers un phénomène de bruit systématique (noise) qui attire jusqu’ici moins l’attention de la communauté scientifique. Ce concept de bruit, introduit et articulé notamment par Daniel Kanheman, Olivier Sibony et Cass Sunstein (2021), fait référence à une variabilité dans des jugements d’un groupe d’experts (p.ex. des médecins, des juges, des économistes, des recruteurs, des forensiciens) qui, lorsqu’exposés à une situation en tout point similaire, devraient théoriquement arriver à la même conclusion. Il est, dans le présent contexte, fort utile à notre compréhension de la prise de décision en contexte d’investigation scientifique puisqu’il réitère la complexité de cette tâche et le large éventail des configurations possibles dans les pratiques de la police technique et scientifique. Le professeur Christophe Champod de l’École des Sciences criminelles intitulait d’ailleurs un de ces articles « Research focused mainly on bias will paralyse forensic science » en 2014, soulignant les limites d’une compréhension de la prise de décision centrée exclusivement sur les biais. Une telle vision favorise dès lors l’émergence de concepts et perspectives complémentaires comme celui de bruit systématique pour étudier l’hétérogénéité des décisions de la police technique et scientifique.
Le bruit systématique constaté dans la littérature scientifique n’est pas particulièrement surprenant compte tenu qu’à l’heure actuelle, une proportion importante d’ouvrages et de manuels destinés à la pratique de l’investigation scientifique d’une scène de crime se concentre surtout à inventorier les procédures et techniques à disposition pour détecter, rehausser et prélever les traces et éviter leur contamination. Ce faisant, ils ne couvrent que de façon superficielle comment les priorités devraient être établies en matière de recherche et de collecte de traces sur la scène.
Les facteurs d’influence de la prise de décision en contexte d’investigation des scènes d’incident
Divers facteurs individuels, contextuels et organisationnels sont propices à influencer la priorisation des efforts et le jugement en matière d’investigation des scènes de crime par la police technique et scientifique. Certains de ces facteurs ont déjà fait l’objet de recherches empiriques tandis que d’autres ne demeurent qu’identifiés sous la forme d’hypothèses à vérifier.
Par exemple, plusieurs études dans le domaine forensique montrent que les intervenants de la police technique et scientifique, comme tout autre acteur, sont sujets à être influencés par des biais cognitifs divers. Un biais, parfois également nommé heuristique, peut teinter la prise de décision, à tort ou à raison, de manière à favoriser une hypothèse, une croyance ou une connaissance préétablie. Un accès restreint à l’information pourrait réduire l’influence de certains biais, alors qu’une plus grande intégration des informations pourrait, au contraire, favoriser une meilleure compréhension du contexte. Le moment auquel certaines informations sont transmises aux inspecteurs de police technique et scientifique est également reconnu comme un facteur qui peut exercer une influence sur la prise de décision lors d’une investigation de scène de crime. En effet, un accès précoce à des informations contextuelles peut orienter, dès le départ, les inspecteurs techniques et scientifiques dans une direction plutôt qu’une autre. À l’inverse, un accès plus tardif à certaines informations peut mener à une interprétation et une évaluation différente des traces et de leur pertinence pour l’affaire investiguée. Le rythme de la transmission des informations et leur nature sont en ce sens reconnus pour influencer les hypothèses initiales et la recherche de certaines traces de façon prioritaire.En l’absence de consensus clair dans la littérature, la voie la plus prometteuse semble résider dans la recherche d’un équilibre entre la sensibilisation aux effets tunnel, la transmission des informations réellement pertinentes à la prise de décision (par opposition à celles susceptibles d’introduire des biais inutiles) et la collecte ainsi que la vérification diligentes des renseignements disponibles afin de soutenir un raisonnement rigoureux.
En parallèle, le niveau d’éducation des inspecteurs de la police technique et scientifique, notamment s’ils ont complété ou non des études universitaires, représenterait un des facteurs qui aurait un effet sur les capacités de la résolution de problème essentielles à l’investigation des scènes de crime. Selon l’étude de Illes et al. (2019), il s’agirait en fait du facteur ayant le plus d’influence sur la mobilisation et l’utilisation des aptitudes de raisonnement, alors que l’expérience – qui est un critère souvent utilisé pour le recrutement au sein des unités de police technique et scientifique – ne jouerait qu’un rôle beaucoup plus secondaire. Le statut de policier ou de civil aurait, lui aussi, un rôle plutôt limité dans les performances en matière de raisonnement, bien qu’il demeure insuffisamment étudié pour en tirer une conclusion définitive, notamment en raison de la proximité de cette variable avec le niveau d’éducation (en général, le personnel civil embauché dans la police possède bien souvent un diplôme universitaire).
Un autre facteur à considérer est le degré de pouvoir discrétionnaire ou la marge de manœuvre dont profitent les inspecteurs de police technique et scientifique pour exécuter leurs tâches et prendre des décisions en matière de priorisation de l’investigation de la scène de crime. D’un côté, dans certains milieux, la police technique et scientifique est toujours perçue, à tort, comme une unité dont le travail est une assistance purement mécanique. Les inspecteurs de la police technique et scientifique possèdent, sous ces conditions, une capacité restreinte d’user pleinement de leur jugement professionnel et d’adapter les décisions aux contingences du cas investigué. L’orientation de l’intervention est également plus dépendante des priorités établies par les autres acteurs de l’enquête, qui possèdent généralement des connaissances forensiques plus limitées. De l’autre, dans d’autres contextes, certains inspecteurs de la police technique et scientifique sont plutôt perçus comme des experts intégrés aux enquêtes qui possèdent, a contrario, un important pouvoir discrétionnaire sur l’orientation et la nature de l’intervention sur la scène d’incident. Cette autonomie d’action, même implicite, offre la possibilité aux intervenants de baser leur décision sur les connaissances à leur disposition. Or, elle possède également le potentiel d’engendrer et/ou de cristalliser une hétérogénéité dans les pratiques et la prise de décision si chacun priorise ses préférences personnelles ou idiosyncratiques, et conséquemment, un risque de traitement différentiel selon l’inspecteur ou l’unité de police technique et scientifique impliqué.
Cependant, il reste encore plusieurs questions en suspens pour pleinement comprendre les facteurs d’influence de la prise de décision de la police technique et scientifique et identifier les approches les plus efficaces et pertinentes pour optimiser l’intervention sur la scène de crime. Par exemple, trop peu d’études empiriques se sont véritablement penchées sur l’effet des formations initiales et continues sur le processus décisionnel des inspecteurs de la police technique et scientifique. Leur format, leur durée et les outils pédagogiques mobilisés (p.ex. réalité virtuelle), pour ne nommer que ces caractéristiques, sont quelques-uns des éléments propices à influencer les pratiques d’investigation des scènes de crime. Un autre élément que de plus en plus de chercheurs associent à la prise de décision en contexte d’investigation scientifique est l’importance de la sélection optimale des candidats pour remplir les rôles de la police technique et scientifique. Quelques auteurs ont en effet identifié et regroupé certaines des compétences clés qui seraient associées aux meilleures performances – entre autres les habiletés cognitives, les compétences en communication, la gestion du stress, l’expérience de vie, un savoir holistique, une attitude professionnelle et un intérêt sincère pour le travail –, mais les études ayant véritablement mis à l’épreuve ces caractéristiques se font plus rares. De manière similaire, nous en savons toujours très peu sur l’impact réel des autres intervenants impliqués dans l’intervention sur la scène de crime sur le processus décisionnel de la police technique et scientifique. Quelle est l’influence – autant bénéfique que délétère – des patrouilleurs ou gendarmes et de la police judiciaire ? Enfin, il convient de souligner que malgré la tendance de plus en plus forte à la mise en place de mécanisme de standardisation et d’assurance-qualité dans les unités de police technique et scientifique à travers le monde, dont un des objectifs explicites est l’harmonisation des pratiques en science forensique, il existe toujours peu d’appuis empiriques clairs démontrant les avantages et/ou les inconvénients de telles stratégies managériales sur les réelles performances. Il s’agit, là aussi, d’un facteur qui en théorie peut affecter l’orientation des efforts forensiques sur la scène de crime, mais pour lequel la recherche ne fournit pas encore de réponses définitives, notamment en raison du caractère relativement récent de l’implantation des mécanismes de gouvernance et d’assurance-qualité spécifiquement développés pour la science forensique (p.ex. ISO 21043).
Conclusion : L’importance d’une synergie entre le terrain et la recherche
Malgré l’évolution technologique rapide du domaine forensique, la prise de décision de la police technique et scientifique demeure la base sur laquelle s’appuie tout le processus de recherche, de détection, de collecte, d’analyse et d’interprétation des traces. Il est donc impératif de pouvoir se fier aux pratiques décisionnelles adéquates de la police technique et scientifique plutôt que d’avoir une confiance abusive envers la capacité des outils à fournir les réponses recherchées. Mieux comprendre comment les décisions sont prises lors de l’intervention de la police technique et scientifique sur une scène de crime ne consiste toutefois pas seulement à repérer les biais et les enjeux qui caractérisent les insuccès de certaines enquêtes. Il s’agit aussi d’une opportunité d’identifier les façons de faire les plus gagnantes et de proposer de véritables pistes d’optimisation pour maximiser la contribution des traces matérielles et numériques à la sécurité et à la justice. C’est cette compréhension plus fine qui permet de promouvoir aujourd’hui une prise de décision qui n’ignore pas les informations à disposition sans pour autant les accepter aveuglément, mais qui les intègre dans un raisonnement hypothético-déductif rigoureux où les hypothèses de travail sont constamment confrontées aux renseignements et traces détectées. Elle souligne aussi l’importance d’une documentation transparente de la part de la police technique et scientifique, de façon à comprendre ce qui a été fait, pourquoi cela a été fait et sur quelles informations les décisions ont reposé.
Pour chercher à continuellement mieux comprendre cette prise de décision, la collaboration entre les chercheurs et les praticiens est essentielle. Pour la police technique et scientifique, une telle collaboration peut se traduire par une ouverture accrue aux échanges avec le milieu de la recherche et un accès à certaines données issues du terrain opérationnel pour mieux saisir la réalité quotidienne et évaluer l’effet véritable de certains facteurs sur les pratiques. La recherche peut dès lors alimenter la réflexion sur l’évolution des pratiques professionnelles et sur les moyens à mettre en place pour soutenir leur développement.
Pour les chercheurs, cela implique également de reconnaître la valeur de l’expertise développée par les inspecteurs de police technique et scientifique en matière d’investigation des scènes afin de mieux intégrer cette perspective dans leurs démarches de recherche. Au-delà de la mise en évidence des biais potentiels et des modélisations théoriques – qui demeurent des objectifs de recherche essentiels à poursuivre – apparaissent ainsi des études cherchant à répondre aux besoins de la police technique et scientifique et à travailler avec celle-ci pour identifier les facteurs influençant positivement et négativement les performances. Comprendre comment les décisions sont prises sur le terrain n’est en ce sens pas un exercice de second plan, mais la clé pour garantir une meilleure approche sur les scènes de crime. La robustesse de la chaîne du processus forensique étant dictée par son maillon le plus faible, une bonne prise de décision au début de ce dernier est essentielle, et son optimisation repose largement sur un dialogue constant entre pratique et recherche.
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