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Affaire Jubillar : ce que l’expertise médico-légale peut établir à partir des ossements découverts dans le Tarn

Le 16 juillet 2026, des ossements ont été découverts près de Cagnac-les-Mines, à l’endroit indiqué aux enquêteurs par Cédric Jubillar. Leur identification reste à établir, et le parquet appelle à la prudence. S’ouvre une phase d’expertise médico-légale dont il vaut la peine d’expliquer le déroulement, sans en surestimer les promesses.

Selon le communiqué du parquet général de la cour d’appel de Toulouse diffusé le 16 juillet 2026, Cédric Jubillar, entendu la veille par la justice, a reconnu être à l’origine de la mort de son épouse et indiqué pouvoir orienter les enquêteurs pour localiser le corps. Les recherches, conduites par la section de recherche de Toulouse et des techniciens en investigation criminelle, ont abouti le jour même à la découverte d’ossements dans un secteur rural proche de Cagnac-les-Mines, le village où résidait le couple. Une précision s’impose d’emblée. À ce stade, aucune analyse ne permet d’affirmer qu’il s’agit de Delphine Aussaguel, disparue dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020. Le parquet et les enquêteurs appellent d’ailleurs à la retenue tant que les conclusions scientifiques ne sont pas connues. Rappelons que Cédric Jubillar a été condamné en octobre 2025 à trente ans de réclusion criminelle par la cour d’assises du Tarn, décision dont il a fait appel : le corps de son épouse n’avait, jusqu’ici, jamais été retrouvé.

Un institut où les sciences forensiques travaillent sous le même toit

Les ossements ont été confiés à l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN), implanté à Cergy-Pontoise. La particularité de cet institut tient à un choix d’organisation : réunir sur un seul site l’ensemble des disciplines de la criminalistique. Anthropologues, médecins légistes et odontologues y côtoient les généticiens et, au besoin, les toxicologues, chacun dans sa division mais autour des mêmes scellés. Concrètement, un même ensemble d’ossements peut passer entre les mains de plusieurs spécialités sans quitter les lieux. C’est un atout pour la cohérence des analyses avec des prélèvements et comparaisons qui s’enchaînent dans une même chaîne fonctionnelle, avec la traçabilité qu’exige une procédure pénale. L’IRCGN revendique du reste l’accréditation ISO/CEI 17025 pour plus d’une centaine de ses méthodes d’essai.

Identifier formellement un squelette : l’ADN et l’odontologie

L’identification formelle d’un squelette repose principalement sur deux voies, souvent complémentaires.

La première est génétique. On extrait l’ADN des pièces osseuses les plus denses, le fémur en particulier, ou de la pulpe dentaire, protégée par l’émail, qui conserve du matériel biologique exploitable très longtemps. Le profil obtenu est ensuite comparé à des prélèvements de référence. Dans le cas présent, des échantillons ont déjà été recueillis auprès de la famille de la disparue, ce qui permettra une comparaison directe. Comme l’a rappelé le médecin légiste Rémi Costagliola, le prélèvement osseux sert précisément à confronter le profil des restes à celui de la personne recherchée.

La seconde voie est odontologique. Si le crâne et les maxillaires sont présents, l’expert compare la denture, les traitements et les particularités dentaires aux documents médicaux de la victime : radiographie panoramique, dossier du chirurgien-dentiste, comptes rendus de soins, etc. Cette méthode, éprouvée, figure parmi les identifiants dits primaires reconnus au niveau international, au même titre que l’ADN et les empreintes digitales. Sur les délais, mieux vaut se garder des approximations. Une fois un profil génétique exploitable obtenu, la comparaison peut être relativement rapide. Mais l’extraction de l’ADN à partir d’os restés plusieurs années à l’air libre ou enfouis est un travail délicat, et le rapport complet des légistes et des anthropologues demandera, lui, plusieurs semaines.

Rechercher les circonstances de la mort

Identifier la victime n’est que la première étape. Les experts rechercheront ensuite d’éventuelles lésions péri mortem, c’est-à-dire survenues autour du moment du décès, susceptibles d’éclairer les circonstances de la mort. Une fracture du crâne peut évoquer l’usage d’un objet contondant. Une atteinte de l’os hyoïde, ce petit os situé à hauteur du larynx, oriente parfois vers une strangulation, sans jamais en constituer à elle seule la preuve.

Les vêtements et textiles éventuellement retrouvés avec les restes méritent le même soin. Un orifice, une déchirure peuvent apporter des indications sur ce qui s’est produit. Des recherches toxicologiques restent par ailleurs envisageables sur l’os ou les dents, même si le temps dégrade fortement ce type de traces et en complique l’interprétation.

Les limites d’un squelette resté plus de cinq ans à l’extérieur

C’est le point qui appelle le plus de prudence. Après plus de cinq ans en extérieur, les tissus mous ont disparu. Or beaucoup de formes de violence ne laissent aucune empreinte sur l’os. Une asphyxie sans fracture, une contention, des lésions des parties molles ne seront plus décelables sur un squelette.

Il faut donc se garder de conclure trop vite. Ce que les os ne montrent pas ne dit rien de ce qui a pu se produire sur des tissus qui, eux, ont disparu. Les conclusions des experts n’auront de valeur que replacées dans l’ensemble du dossier, constatations de terrain et pièces déjà versées à l’instruction. Pour l’heure, les ossements sont en cours d’analyse et le périmètre de sécurité reste en place autour du site. Les prochaines semaines diront si cette découverte constitue un tournant dans une affaire jugée sans corps, ou si elle vient s’ajouter aux nombreuses pièces d’un dossier déjà dense.


L’IRCGN en bref

Créé en 1987, l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale est installé depuis 2015 à Pontoise (Cergy-Pontoise, Val-d’Oise), sur un site de laboratoires réunissant l’ensemble des sciences forensiques. Il emploie environ 260 personnels, gendarmes et civils, répartis notamment entre une division physique-chimie (dont la toxicologie), une division identification humaine (anthropologie, odontologie, médecine légale), une division biologie et génétique et un pôle ingénierie-numérique. Plus de 120 de ses méthodes sont accréditées selon la norme ISO/CEI 17025.


Sources

Ce que les gènes des asticots peuvent dire d’un cadavre

Sur une scène de crime, une simple larve de mouche renseigne parfois mieux qu’une autopsie sur le moment de la mort. Depuis des décennies, les insectes comptent parmi les meilleurs indicateurs pour dater un décès. Quand un corps est découvert plusieurs jours ou plusieurs semaines après la mort, les méthodes médico-légales classiques deviennent imprécises et l’entomologie forensique prend le relais. Les mouches à viande et autres insectes nécrophages pondent sur un cadavre selon un calendrier assez régulier, qu’on peut ensuite remonter à l’envers. En mesurant la taille des larves et en repérant leur stade de développement, l’expert estime leur âge, puis, en tenant compte de la température des lieux, il en déduit le temps minimal écoulé depuis la mort [3].

Cette méthode reste la base de la discipline, mais elle atteint vite ses limites. À partir d’un certain moment, les larves arrêtent de grossir visiblement alors qu’elles continuent d’évoluer à l’intérieur. À taille égale, 2 larves peuvent donc avoir en réalité quelques heures d’écart, selon la température ou le repas ingurgité. Au dernier stade larvaire surtout, la taille ne suffit plus à trancher.

Imaginons un corps découvert dans un bois, quelques jours après un signalement de disparition. Les enquêteurs récupèrent les plus grosses larves, arrivées au dernier stade. En comparant leur taille aux courbes de croissance de l’espèce, ajustées à la température relevée sur place, ils obtiennent une date de ponte approximative, avec une marge d’environ 24 heures. Cette marge peut suffire à tout changer, car elle détermine si les mouches ont pondu avant ou après le passage d’un suspect. Comme les larves ne grandissent presque plus à ce stade, leur taille ne permet pas de réduire cette incertitude, et c’est sur ce point qu’une lecture de leur activité génétique pourrait apporter un complément.

Quand l’apparence ne suffit plus, on regarde les gènes

Face à cette difficulté, une équipe chinoise dirigée par Jiangtao Mei a fait le point, dans la revue Legal Medicine, sur une voie de recherche prometteuse [1]. Cette voie, la transcriptomique, consiste à observer non plus l’ADN lui-même, mais les gènes réellement actifs dans les cellules à un instant donné. L’ADN d’un individu reste identique toute sa vie, sa séquence ne change pas. Les gènes qu’il utilise à un moment précis, en revanche, varient selon son stade de développement. Observer cette activité, c’est un peu comme photographier l’état biologique de la larve au moment où on la prélève.

L’idée remonte à plusieurs années. Dès 2011, Tarone et Foran ont montré qu’on estimait l’âge des larves de la mouche verte (Lucilia sericata) avec plus de précision en ajoutant, aux mesures de taille et de stade, le niveau d’activité de quelques gènes bien choisis. Le gain était net justement là où la taille échoue, aux stades les plus avancés [2]. Chez la pupe de Calliphora vicina, d’autres travaux ont ensuite repéré des gènes dont l’activité change à chaque étape du développement, ce qui permet de fabriquer des tests ciblés pour dater ces pupes [5]. Le mérite de la synthèse de Mei et de ses collègues est de réunir ces études éparses et de leur donner une cohérence. Chez plusieurs espèces utiles à la médecine légale, l’activité de certains gènes suit une évolution assez régulière pour compléter utilement l’estimation faite à l’œil [1].

Le choix de ces gènes n’a rien d’arbitraire. Il s’agit surtout de gènes rattachés à des processus qui évoluent de façon régulière, comme la production d’énergie par la cellule ou les signaux hormonaux qui commandent chaque mue. La métamorphose, par exemple, est déclenchée par une hormone, l’ecdysone, qui met en route toute une série de gènes au fil du développement. Parce qu’ils suivent un programme biologique bien réglé, ces gènes offrent les repères les plus fiables [5].

Une évolution qu’on retrouve ailleurs en sciences forensiques

Ce passage de l’œil à la molécule dépasse le cas de l’entomologie. En génétique humaine, on ne se contente plus d’établir un profil ADN pour identifier une personne. On cherche aussi ce que d’autres molécules peuvent révéler. L’ARN présent dans une trace biologique aide par exemple à savoir de quel tissu ou de quel fluide elle provient, tandis que les marques de méthylation fixées sur l’ADN renseignent sur l’âge de la personne ayant laissé la trace. L’anthropologie médico-légale connaît la même évolution, l’analyse moléculaire venant appuyer l’examen traditionnel des os. L’entomologie connaît le même virage. Là aussi, l’observation extérieure ne dit pas tout, et l’on cherche à comprendre ce qui se passe dans les cellules de l’insecte au moment du prélèvement.

Une étude récente donne une bonne image de cette approche. Faute de pouvoir travailler sur des corps humains, une équipe a placé 3 carcasses de porc en plein air et a suivi en même temps la succession des insectes, les populations de micro-organismes et la dégradation de l’ARN dans les muscles [4]. Chacun de ces indices couvre une période différente. Les insectes colonisaient les carcasses en quelques heures et restaient présents plus de 40 jours. L’ARN musculaire se dégradait à un rythme encore lisible jusqu’à environ 240 heures après la mort, soit une dizaine de jours. Quant aux micro-organismes, ils dataient la décomposition à 3 ou 4 jours près [4]. En recoupant ces sources plutôt qu’en se fiant à une seule, on affine l’estimation, et c’est cette voie que la synthèse de Mei juge la plus prometteuse [1].

Des résultats encore loin d’être prêts pour les tribunaux

Les auteurs invitent malgré tout à la prudence [1]. La plupart des études ne portent que sur quelques espèces, élevées en laboratoire dans des conditions stables, très différentes des conditions rencontrées sur une scène réelle. Or l’activité des gènes dépend de beaucoup de choses, en premier lieu la température, mais aussi la nourriture des larves, le stress subi ou les différences génétiques entre populations d’une même espèce d’une région à l’autre. Un gène qui évolue régulièrement dans un incubateur à température fixe ne réagira pas forcément de la même façon sur un corps laissé dehors, où la température varie et où plusieurs espèces d’insectes se disputent le même cadavre.

À cela s’ajoute une question de coût et de temps. Analyser l’activité des gènes demande des équipements et une expertise bien plus complexes qu’une mesure de larve au réglet, et les résultats sont plus longs à interpréter. Personne ne songe donc à abandonner les méthodes actuelles, qui reposent sur des courbes de développement liées à la température et que des décennies de données de terrain ont validées. La contrainte la plus forte reste celle du procès pénal. Pour qu’une preuve tienne devant un tribunal, la méthode doit avoir prouvé sa fiabilité, sa reproductibilité et un taux d’erreur connu dans des conditions proches du terrain, ce qui n’est pas encore le cas de ces marqueurs [1]. Le vrai enjeu, pour les auteurs, est donc d’identifier les cas précis où l’analyse génétique ajouterait quelque chose, par exemple lorsque le stade d’une larve est trop ambigu pour être tranché à l’œil, ou lorsque la température des lieux n’a pas pu être mesurée correctement [1].

Une discipline qui continue de se réinventer

On a longtemps vu l’entomologie forensique comme une science de terrain, affaire d’observation et d’expérience. Les travaux récents sur l’activité des gènes montrent qu’elle suit finalement le même chemin que la génétique et l’anthropologie médico-légales, passées elles aussi aux outils moléculaires. On ne sait pas encore quand ces marqueurs seront assez fiables pour entrer dans la pratique courante des enquêtes. Ce qui est déjà sûr, c’est qu’une larve ne se résume pas à sa taille. Son activité génétique porte elle aussi une trace du temps écoulé depuis la mort.

Sources

[1] Mei J., Liu S., Tao H., Xia S., Wang Y. (2026). Transcriptomics in forensic entomology, research progress and prospects. Legal Medicine, 81, 102801.

[2] Tarone A.M., Foran D.R. (2011). Gene expression during blow fly development, improving the precision of age estimates in forensic entomology. Journal of Forensic Sciences, 56 (suppl. 1), S112-S122.

[3] Pigoli D. et al. (2023). Estimation of temperature-dependent growth profiles for the assessment of time of hatching in forensic entomology. Journal of the Royal Statistical Society, Series C (Applied Statistics), 72 (2), 231-253.

[4] Wang Y. et al. (2021). Dynamics of insects, microorganisms and muscle mRNA on pig carcasses and their significances in estimating PMI. Forensic Science International, 329, 111090.

[5] Zajac B.K. et al. (2015). De novo transcriptome analysis and highly sensitive digital gene expression profiling of Calliphora vicina (Diptera, Calliphoridae) pupae using MACE (Massive Analysis of cDNA Ends). Forensic Science International: Genetics, 15, 137-146.

Recherche de personne disparue et corps enfoui en zone foret avec des géoradar, drone, chimie du sol, police scientifique

Comment rechercher un corps enfoui ?

Le 6 juillet 2026, cinq ans après la disparition de son épouse, Cédric Jubillar est passé aux aveux dans un courrier adressé à l’un de ses avocats, reconnaissant avoir tué sa femme Delphine et se disant prêt à indiquer l’endroit où il a dissimulé le corps [1]. Condamné en première instance à trente ans de réclusion criminelle et en attente de son procès en appel, il n’avait jusqu’alors jamais livré l’emplacement de la dépouille, qui demeure introuvable à ce jour [1]. Cette affaire met en lumière une réalité que la fiction policière escamote souvent. Retrouver un corps enfoui, même lorsqu’un mis en cause en désigne approximativement le lieu, reste l’une des opérations les plus délicates de l’enquête criminelle. Le temps écoulé, la nature du sol, la profondeur de la fosse et les conditions climatiques effacent ou brouillent les indices, au point qu’aucun instrument ne suffit à lui seul. Pour rendre un défunt à sa famille et permettre à la justice de statuer, gendarmes et policiers scientifiques déploient un ensemble de moyens qui va du renseignement de terrain à la géophysique, en passant par la botanique, la mycologie, la chimie des sols et l’odorat des chiens. Cet article passe en revue ces méthodes, leur principe de fonctionnement, leurs atouts et leurs limites réelles.

I. Avant la technologie, le renseignement et la stratégie de recherche

Aucune caméra ni aucun radar ne remplace le travail préparatoire qui délimite la zone de recherche. Une fosse individuelle mesure rarement plus de deux mètres carrés, et la chercher à l’aveugle sur des hectares de forêt ou de champ n’a aucun sens. Les enquêteurs commencent donc par une étude documentaire qui croise l’emploi du temps du suspect, les données de téléphonie, les témoignages et l’analyse d’images aériennes, parfois anciennes, susceptibles de révéler une terre remuée ou un accès de véhicule [2]. À cela s’ajoute une évaluation de ce que les géologues nomment la facilité de creusement, c’est-à-dire la capacité concrète d’une personne à ouvrir puis à reboucher une fosse compte tenu de la profondeur des sols, de la nature géologique du terrain, de la présence d’une nappe d’eau, d’obstacles ou de racines, et des outils dont elle disposait [2]. Un système de priorisation par couleurs, rouge, orange et vert, permet ensuite de hiérarchiser les secteurs selon leur probabilité, afin de concentrer les moyens là où ils sont le plus utiles [2].

Système de priorisation par couleurs, rouge, orange et vert, permettant de hiérarchiser les secteurs de recherche selon leur probabilité, afin de concentrer les moyens là où ils sont le plus utiles. Crédit : ForenSeek

Cette démarche a été formalisée en 2021 sous le nom de stratégie de recherche géoforensique, qui organise l’enquête judiciaire en partant du plus large vers la zone la plus restreinte et du non intrusif vers l’intrusif [3]. En pratique, cela revient à procéder comme un entonnoir. Avant même d’intervenir sur le terrain suspect, les équipes règlent leurs appareils sur des sépultures expérimentales de référence, pour savoir à quoi ressemble le signal dans les conditions environnementales du site. Vient ensuite le repérage des anomalies de surface, appuyé par les chiens spécialisés, puis les méthodes géophysiques non invasives comme le géoradar. Ce n’est qu’au terme de ces étapes que l’on procède au sondage ciblé, puis à la fouille complète du site [4][5]. Cet ordre n’est pas une commodité administrative. Il évite de détruire une scène potentielle et il réserve les moyens lourds aux zones réellement prometteuses.

II. Observer depuis le ciel, la télédétection et les drones

Le relief trahit la fosse

Le premier signe qu’une fosse laisse en surface est topographique. Le creusement ameublit la terre, qui occupe alors un volume supérieur à celui du sol intact et forme un léger monticule. Avec le temps, le tassement du remblai et l’affaissement des tissus au cours de la décomposition créent au contraire une dépression. La photographie aérienne oblique et l’imagerie par drone exploitent ces variations, mais elles sont fugaces et souvent masquées par la végétation ou lissées par les intempéries. Pour retrouver ce micro-relief sous un couvert d’arbres, les équipes recourent au LiDAR, un balayage laser qui mesure des millions de points et reconstitue le relief du sol nu une fois la végétation retirée numériquement, révélant des dépressions ou des monticules discrets. Le LiDAR a l’intérêt de pénétrer les trouées de la canopée, mais il détecte une forme de terrain et non le corps lui-même, et il perd en efficacité sous un couvert très dense.

Les capteurs spectraux

Au-delà du relief, la décomposition modifie la signature spectrale du sol et des plantes, que des capteurs multispectraux et hyperspectraux mesurent dans des bandes invisibles à l’œil nu. Les résultats publiés invitent à la prudence. La plupart des études ne parviennent qu’à séparer un sol remanié d’un sol intact, sans pouvoir affirmer que la fosse contient un corps plutôt qu’une simple terre retournée [9]. L’exception souvent citée est l’étude de Kalacska et Bell, qui a distingué des tombes de leurs zones témoins grâce à une repousse de la végétation plus faible au-dessus des fosses, les auteurs attribuant ce défaut de reprise à la toxicité du sol provoquée par le lessivage des produits de décomposition [7]. En imagerie hyperspectrale, des travaux ont détecté des restes enfouis quelques mois après l’inhumation, y compris en milieu aride, et repéré des tombes individuelles [8][9]. Un programme mené en Colombie, pays qui compte plus de 120 000 personnes disparues, apporte une donnée marquante, puisque les fosses expérimentales y restaient repérables huit ans après l’inhumation par imagerie multispectrale dans le proche infrarouge et par le NDVI, mais pas par les capteurs optiques classiques [6]. Cet indice, le NDVI (Normalized Difference Vegetation Index), compare la lumière rouge et le proche infrarouge pour évaluer la vigueur des plantes, et il illustre bien la variabilité de ces méthodes, puisqu’il a révélé des tombes dans certaines études sans produire aucune anomalie exploitable dans d’autres [9]. Un capteur spectral n’apporte donc rien de garanti, et son rendement dépend étroitement du délai écoulé, du climat et du type de sol.

La caméra thermique

L’imagerie thermique embarquée sur drone repose sur un principe simple. La terre remaniée diffère du sol environnant par sa compaction et son humidité, donc par sa manière d’emmagasiner et de restituer la chaleur, et la décomposition active dégage elle-même un peu d’énergie. Ces écarts de température apparaissent sur une caméra infrarouge, surtout aux moments de la journée où le sol se réchauffe ou se refroidit rapidement. Des travaux ont ainsi évalué la détection de sépultures clandestines par imagerie thermique aéroportée en environnement aride [9]. L’atout de la méthode tient à sa rapidité et à sa capacité à couvrir de grandes surfaces. Sa faiblesse est que la fenêtre d’observation reste étroite et très dépendante des conditions, ce qui explique que les milieux secs et contrastés s’y prêtent le mieux.

III. Sonder l’invisible, les méthodes géophysiques

Le géoradar

Le géoradar, ou radar à pénétration de sol, est l’outil central de la géophysique appliquée aux enquêtes criminelles. Il émet des ondes électromagnétiques dans le sol et enregistre leurs échos, qui trahissent les discontinuités telles qu’une fosse, un corps enveloppé ou une cavité. Depuis le milieu des années 1990, il sert à localiser des sépultures clandestines, à rechercher des personnes disparues et à investiguer des fosses communes [10]. En 2013, dans des grottes de tuf volcanique en Italie, une antenne de 500 MHz a détecté une forte anomalie à 2 mètres de profondeur, correspondant à une cavité d’inhumation remplie d’air dont la fouille a confirmé qu’elle renfermait des restes humains [10]. Comme les autres méthodes géophysiques, il a l’avantage d’être non destructif, rapide et économe, et d’éviter de perturber inutilement les restes [11]. Le choix de la fréquence conditionne le résultat, et l’étude de référence menée sur dix ans est claire sur ce point. Les fréquences moyennes, de 225 à 450 MHz, offrent le meilleur compromis entre résolution, profondeur d’investigation, faible nombre de fausses anomalies et rapidité d’acquisition, une enveloppe entourant le corps constituant par ailleurs un excellent réflecteur [12]. La principale limite du géoradar est qu’il perd beaucoup de son efficacité dans les sols argileux ou très conducteurs, ce qui impose alors de lui adjoindre d’autres capteurs [10].

La résistivité électrique

La tomographie de résistivité électrique mesure la façon dont le sol s’oppose au passage d’un courant, un corps en décomposition et le sol remanié modifiant localement cette résistance. Elle est souvent complémentaire du géoradar et prend le relais là où celui-ci échoue. La même étude longitudinale sur dix ans montre que le signal évolue au fil du temps, ce qui est capital pour les affaires anciennes. Une inhumation nue produit de grandes anomalies de faible résistivité pendant environ quatre ans, après quoi le corps devient difficile à imager, tandis qu’une inhumation enveloppée génère de petites anomalies de forte résistivité durant quatre ans, puis de plus vastes anomalies qui restaient détectables jusqu’au terme des dix années de suivi [12]. Ces mêmes travaux recommandent de recourir à la résistivité dans les sols argileux, précisément là où le géoradar perd son efficacité, et de mener conjointement les deux méthodes lorsque l’on ignore si le corps a été enveloppé [12][13]. Ils montrent aussi que les relevés d’hiver et de printemps offrent les meilleures chances de détection [12]. Le fait que les affaires non résolues (coldcases) soient réexaminées environ tous les dix ans confère à ces suivis de longue durée une portée très concrète pour les enquêteurs [12].

Les autres capteurs géophysiques

D’autres instruments complètent l’arsenal souterrain. La mesure de conductivité électromagnétique cartographie rapidement la conductivité globale du sol et aide à suivre la migration des fluides de décomposition du corps, comme l’a montré ce même suivi colombien qui a combiné drone, géoradar, résistivité et conductivité sur quatre à huit ans [6]. La magnétométrie et la mesure de susceptibilité magnétique détectent surtout les objets ferromagnétiques et les contrastes du sol remanié ou brûlé, si bien qu’elles visent davantage les objets associés à une inhumation que le corps lui-même, la susceptibilité magnétique ayant néanmoins été proposée comme outil de recherche [14][15]. Les détecteurs de métaux, enfin, restent utiles pour localiser des éléments métalliques enfouis avec la victime, bijoux, projectiles, outils ou fil d’emballage.

IV. Quand le vivant révèle la mort, végétation, champignons et chimie du sol

La végétation perturbée

Une sépulture agit sur la flore de deux manières complémentaires. Le fait de creuser un trou détruit d’abord la végétation en place, qui est ensuite recolonisée par des espèces rudérales, ces plantes qui s’installent les premières sur les sols remaniés, formant une tache distincte du couvert environnant. En parallèle, la décomposition cadavériques libère des nutriments susceptibles de stimuler la croissance, ou au contraire des composés en excès qui la freinent. Un essai expérimental portant sur cinq carcasses de porc enterrées en Italie, avec relevé mensuel de chaque plant pendant un an, a confirmé que l’inhumation modifie les communautés végétales à la fois par la perturbation mécanique et par l’altération du bilan nutritif [16]. Ces changements sont parfois subtils mais durables, et ils sont d’autant plus lisibles dans les milieux naturellement pauvres, où l’apport soudain de nutriments favorise une flore nettement différente au-dessus du corps [16]. L’un des marqueurs chimiques associés, l’afflux d’azote réactif à la ninhydrine dans le sol de sépulture, a d’ailleurs été mesuré au cours de la décomposition [19]. Cette approche botanique, déjà intégrée dès 1992 aux démarches multidisciplinaires de détection des fosses [17], est aujourd’hui documentée par plusieurs études de terrain [18].

La couleur du couvert végétal, une piste séduisante mais fragile

Parmi les indices végétaux, l’idée que la cime des arbres ou la couleur des feuilles trahisse un corps enfoui est la plus spectaculaire, et c’est aussi celle qu’il faut manier avec le plus de précaution. Elle relève pour l’heure de la recherche exploratoire et non d’une méthode validée pour l’enquête judiciaire. Des chercheurs ont proposé de transformer le couvert végétal, habituellement considéré comme un obstacle, en atout, en imaginant que le phénotypage des plantes par satellite ou par drone puisse repérer un apport massif d’azote ou des signes de stress comme la chlorose [20]. Selon eux, la rapidité avec laquelle une plante réagit à cet afflux d’azote pourrait modifier la couleur et la réflectance de son feuillage, mais ils rappellent aussitôt que d’autres grands mammifères, un cerf par exemple, meurent également dans les lieux où des personnes disparaissent, ce qui ouvre la voie aux faux positifs [20]. À ce stade, la couleur du feuillage de la cime des arbres constitue une hypothèse de travail prometteuse, à présenter comme telle et non comme un procédé opérationnel.

Décomposition d’un renard en zone forestière

Les champignons, marqueurs discrets des sépultures

La mycologie forensique offre un indice moins connu et plus surprenant. Deux groupes de champignons proches, les champignons ammoniophiles et les champignons dits de post-putréfaction, sont associés aux produits de décomposition des cadavres, et leurs sporophores ont été observés dans des boisements du monde entier, marquant parfois les sites de sépulture selon des successions caractéristiques [21]. Ces champignons se développent dans les sols riches en composés azotés, l’ammoniac libéré par la décomposition étant nécessaire à leur fructification, ce qui explique leur affinité avec les fosses peu profondes [21]. Certaines espèces du genre Hebeloma ont même acquis le surnom de champignon découvreur de cadavres, à l’image d’Hebeloma syrjense, dont le statut taxonomique reste néanmoins discuté [21]. Deux limites imposent une grande prudence. D’une part, aucun cas judiciaire publié n’a établi que des champignons aient permis de localiser un corps, la valeur de ces observations restant à démontrer pour la pratique [23]. D’autre part, les espèces qui colonisent le sol autour d’une sépulture ne se confondent pas avec celles qui poussent directement sur la dépouille, si bien qu’il faut se garder d’assimiler tout champignon présent sur un corps à un marqueur de tombe [21][23]. La piste est réelle et documentée depuis les travaux fondateurs sur les champignons ammoniophiles [22], mais elle demeure un outil d’appoint en cours d’évaluation.

Découverte de champignons Hebeloma syrjense en zone forestière. Crédit : ForenSeek

L’îlot de décomposition et la signature chimique du sol

Sous la plupart de ces indices se trouve un même phénomène, la transformation locale du sol par la décomposition. Les scientifiques parlent d’îlot de décomposition cadavérique pour décrire cette zone enrichie en composés issus du corps, véritable point chaud biochimique où l’azote, le phosphore et d’autres éléments affluent dans le sol sous-jacent [24]. Les données récentes obtenues sur cadavres humains quantifient cet enrichissement. Une étude de 2025, première du genre à mesurer les isotopes stables du carbone et de l’azote dans les sols de sépulture humains, montre que la teneur en azote du sol fait plus que doubler entre le dixième et le quinzième jour, passant d’environ 0,4 à 1,05 %, tandis que la signature isotopique de l’azote, le δ15N, s’enrichit de quinze à vingt pour mille au cours du premier mois et reste élevée ensuite [25]. Fait notable pour l’enquête judiciaire, ce marqueur peut trahir un îlot de décomposition même lorsque le corps a été déplacé [25]. Ces indicateurs, azote, phosphore, acidité, conductivité et isotopes, deviennent exploitables par prélèvement une fois une zone suspecte identifiée, et ils s’accompagnent d’un bouleversement des communautés microbiennes du sol qui suit la progression de la décomposition [24]. Cette signature chimique constitue le socle objectif sur lequel reposent, à des degrés divers, la botanique, la mycologie et la détection d’odeur.

V. Suivre l’odeur, chiens et détection instrumentale

Les chiens de recherche de restes humains

Sur le terrain, le chien demeure l’un des moyens les plus efficaces pour localiser une dépouille. Ces animaux sont entraînés à repérer les composés organiques volatils émis par la décomposition, ces molécules odorantes qui diffusent dans le sol et l’air. Les performances mesurées sont notables. Sur des sols de sépulture, les chiens ont donné près de 93 % de réponses correctes, et ils ont détecté la présence de restes dans le sol jusqu’à 915 jours après le décès, l’échantillon le plus ancien étant reconnu dans 100 % des cas [26]. Un programme de terrain avait auparavant établi un taux de récupération d’environ 81 % [27], et l’analyse chimique a identifié plusieurs composés signatures au-dessus d’inhumations humaines [28]. La texture du sol influence toutefois le résultat, car elle conditionne l’échappement des gaz de décomposition, un sol sableux facilitant une réponse plus rapide qu’un sol argileux [29]. Ces atouts s’accompagnent de limites qu’il faut assumer. Les chiens spécialisés sont coûteux à former et à entretenir, ne travaillent que par courtes périodes, peuvent produire de fausses alertes et ne peuvent pas indiquer précisément ce qu’ils détectent [30].

Le nez électronique

Pour objectiver ce flair et en compenser les contraintes, la recherche développe des nez électroniques capables d’analyser les composés volatils. Un dispositif portable, le NOS.E, a détecté et différencié une gamme de molécules liées à la décomposition avec une sensibilité moyenne de l’ordre de huit parties par million, et a distingué un donneur humain de témoins dès le troisième jour suivant le décès, tout en offrant portabilité, rapidité et coûts inférieurs à ceux des chiens et des instruments de laboratoire [31]. Les approches les plus récentes couplent des réseaux de capteurs à l’apprentissage automatique, un nez électronique à trente-deux capteurs à oxyde métallique ayant classé les échantillons post mortem et ante mortem avec 98,1 % de justesse, et distingué les tissus humains des tissus animaux avec 97,2 % de justesse [32]. La limite pratique tient à la dispersion de l’odeur, un appareil fixe pouvant manquer un panache dilué, et à la matrice échantillonnée, le sol et l’air ne livrant pas exactement les mêmes composés, ce qui invite à prélever les deux [31][33]. Le nez électronique ne remplace pas encore le chien, mais il en constitue un complément prometteur et reproductible.

VI. De l’anomalie à la preuve, confirmer et exhumer

Aucune de ces méthodes non intrusives ne prouve à elle seule la présence d’un corps, car toutes signalent une anomalie qu’il faut confirmer. Après le géoradar viennent le sondage ciblé, réalisé par carottage ou à l’aide d’une sonde métallique dont on sent les gaz, puis les prélèvements de sol, de végétation ou d’eau, avant le décapage progressif et la fouille complète [4]. Cette dernière étape relève de l’archéologie et de l’anthropologie forensiques, seules à même de dégager les restes selon une méthode rigoureuse qui préserve leur position, les traces associées et la valeur probante de l’ensemble [34]. C’est ce passage maîtrisé de l’anomalie détectée à l’exhumation documentée qui transforme une hypothèse de localisation en preuve utilisable devant une juridiction.

Synthèse comparative des méthodes

Le tableau suivant récapitule les principales méthodes, ce qu’elles cherchent à détecter, leurs conditions favorables, leur limite majeure et leur caractère plus ou moins intrusif.

MéthodeCe qu’elle viseConditions favorablesLimite principaleInvasivité
Photographie aérienne, micro-reliefPerturbation du reliefTerrain dégagé, tombe récenteTraces fugaces, masquées par la végétationNulle
LiDARMicro-dépressions sous couvertZones boisées, sol nu modélisableDétecte le relief, pas le corpsNulle
Imagerie multispectrale et hyperspectraleStress végétal, sol remaniéAprès recolonisation, quelques moisRésultats variables, sensible au sol nuNulle
Imagerie thermique par droneContraste thermique du sol remaniéMilieux arides, transitions du jourFenêtre étroite, très dépendante des conditionsNulle
GéoradarFosse, corps, cavitéSols sableux ou secs, corps enveloppéÉchoue en sol argileux ou conducteurNulle
Résistivité électriqueAnomalie de résistivité du solSols argileux, conditions humidesSignal qui évolue et s’estompe avec le tempsNulle
Conductivité électromagnétiqueFluides de décomposition, sol remaniéCartographie rapide de grandes zonesRésolution moindre que la résistivitéNulle
Magnétométrie, susceptibilitéObjets ferreux, sol brûléObjets métalliques associésVise l’objet plus que le corpsNulle
Végétation, botaniqueChangement de communauté végétaleSols pauvres, suivi dans le tempsIndice subtil et peu spécifiqueFaible
Couleur du couvert (phytoforensique)Réflectance et chlorose induitesConcept, à validerNon validé, faux positifs (faune)Nulle
Champignons marqueursSporophores liés à la décompositionBoisements, fructification saisonnièreAucune validation judiciaire, présence transitoireFaible
Chimie du sol, îlot de décompositionSignature azote, isotopesZone déjà présélectionnéeNécessite un prélèvement cibléFaible
Chiens de rechercheComposés volatils de décompositionSol meuble, sessions courtesCoût, fatigue, fausses alertes, résultat non explicableNulle
Nez électroniqueComposés volatils objectivésPrélèvements sol et airDispersion du panache, technologie jeuneFaible
Sondage, archéologie forensiqueConfirmation et exhumationZone restreinte confirméeDestructif, lentÉlevée

Conclusion

La recherche d’un corps enfoui n’est donc pas l’affaire d’un capteur miracle, mais d’une chaîne cohérente où le renseignement délimite le terrain, où la télédétection et la géophysique repèrent des anomalies, où la botanique, la mycologie et la chimie du sol apportent des indices convergents, et où la fouille confirme. La réussite dépend toujours du type de sol, du climat, de la profondeur, du délai écoulé et de la façon dont le corps a été enfoui. La bonne question n’est donc jamais seulement quelle méthode employer, mais quelle méthode employer, à quel moment et dans quel sol. Dans une affaire comme celle de Delphine Jubillar, des aveux et une indication de lieu ne referment pas la recherche, ils la rouvrent, et c’est précisément cet arsenal scientifique qui devra convertir une déclaration en localisation, puis une localisation en une dépouille enfin rendue aux siens.

Références :

[1] Affaire Jubillar, de la disparition de Delphine aux aveux de Cédric. CNews, 6 juillet 2026. Aveux confirmés par La Dépêche du Midi et l’Agence France-Presse.

[2] Harrison M, Donnelly LJ. Locating concealed homicide victims, developing the role of geoforensics. In Criminal and Environmental Soil Forensics. Dordrecht, Springer, 2009, p. 197-219.

[3] Geoforensic methods for detecting clandestine graves and buried forensic objects in criminal investigations, a review. Journal of Forensic Science and Medicine, 2024, vol. 10, n° 3.

[4] Pringle JK. Geoforensic search on land. Geology Today, 2024, vol. 40, n° 4.

[5] Pringle JK, Ruell A, Jervis JR, Donnelly LJ, McKinley J, Hansen JD, et al. The use of geoscience methods for terrestrial forensic searches. Earth-Science Reviews, 2012, vol. 114, p. 108-123.

[6] Molina CM, Wisniewski KD, Salamanca A, Saumett M, Rojas C, Gómez H, Baena A, Pringle JK. Monitoring of simulated clandestine graves of victims using UAVs, GPR, electrical tomography and conductivity over 4-8 years post-burial to aid forensic search investigators in Colombia, South America. Forensic Science International, 2024, vol. 355, article 111919.

[7] Kalacska M, Bell LS. Remote sensing as a tool for the detection of clandestine mass graves. Canadian Society of Forensic Science Journal, 2006, vol. 39, n° 1, p. 1-13.

[8] Leblanc G, Kalacska M, Soffer R. Detection of single graves by airborne hyperspectral imaging. Forensic Science International, 2014, vol. 245, p. 17-23.

[9] A review of predictive modelling and drone remote sensing technologies as a tool for detecting clandestine burials. Forensic Science International, 2025.

[10] Ground penetrating radar in forensic science, applications, methodologies, challenges, and future directions, a comprehensive review. Perspectives in Legal and Forensic Sciences, 2026.

[11] Pringle JK, Jervis JR, Hansen JD, et al. Geophysical monitoring of simulated clandestine graves using electrical and ground-penetrating radar methods, 0-3 years after burial. Journal of Forensic Sciences, 2012, vol. 57, n° 6, p. 1467-1486.

[12] Pringle JK, Stimpson IG, Wisniewski KD, et al. Geophysical monitoring of simulated homicide burials for forensic investigations. Scientific Reports, 2020, vol. 10, article 7544.

[13] Pringle JK, Jervis JR, Roberts D, et al. Long-term geophysical monitoring of simulated clandestine graves using electrical and ground penetrating radar methods, 4-6 years after burial. Journal of Forensic Sciences, 2016, vol. 61, n° 2, p. 309-321.

[14] Pringle JK, Giubertoni M, Cassidy NJ, et al. The use of magnetic susceptibility as a forensic search tool. Forensic Science International, 2015, vol. 246, p. 31-42.

[15] Juerges A, Pringle JK, Jervis JR, Masters P. Comparisons of magnetic and electrical resistivity surveys over simulated clandestine graves in contrasting burial environments. Near Surface Geophysics, 2010, vol. 8, p. 529-539.

[16] Caccianiga M, Bottacin S, Cattaneo C. Vegetation dynamics as a tool for detecting clandestine graves. Journal of Forensic Sciences, 2012, vol. 57, n° 4, p. 983-988.

[17] France DL, Griffin TJ, Swanburg JG, et al. A multidisciplinary approach to the detection of clandestine graves. Journal of Forensic Sciences, 1992, vol. 37, n° 6, p. 1445-1458.

[18] Watson CJ, Forbes SL. An investigation of the vegetation associated with grave sites in southern Ontario. Canadian Society of Forensic Science Journal, 2008, vol. 41, n° 4, p. 199-207.

[19] Van Belle LE, Carter DO, Forbes SL. Measurement of ninhydrin reactive nitrogen influx into gravesoil during aboveground and belowground carcass (Sus domesticus) decomposition. Forensic Science International, 2009, vol. 193, p. 37-41.

[20] Plants to remotely detect human decomposition ? Trends in Plant Science, 2020, vol. 25, n° 10.

[21] Tibbett M, Carter DO. Mushrooms and taphonomy, the fungi that mark woodland graves. Mycologist, 2003, vol. 17, n° 1, p. 20-24.

[22] Sagara N. Ammonia fungi, a chemoecological grouping of terrestrial fungi. Contributions from the Biological Laboratory, Kyoto University, 1975, vol. 24, p. 205-276.

[23] Hawksworth DL, Wiltshire PEJ. Forensic mycology, the use of fungi in criminal investigations. Forensic Science International, 2011, vol. 206, p. 1-11.

[24] Carter DO, Yellowlees D, Tibbett M. Cadaver decomposition in terrestrial ecosystems. Naturwissenschaften, 2007, vol. 94, n° 1, p. 12-24.

[25] Miles KL, Gibbon V, Hayden B. Human cadaver decomposition islands and forensic taphonomy, gravesoil δ13C and δ15N enrichment patterns in short (30 d) and extended (900 d) postmortem intervals. Forensic Sciences Research, 2025, DOI 10.1093/fsr/owaf027.

[26] Alexander MB, Hodges TK, Bytheway J, Aitkenhead-Peterson JA. Application of soil in forensic science, residual odor and human remains detection dogs. Forensic Science International, 2015, vol. 249, p. 304-313.

[27] Komar D. The use of cadaver dogs in locating scattered, scavenged human remains. Journal of Forensic Sciences, 1999, vol. 44, n° 2, p. 405-408.

[28] Vass AA, Smith RR, Thompson CV, et al. Odor analysis of decomposing buried human remains. Journal of Forensic Sciences, 2008, vol. 53, n° 2, p. 384-391.

[29] Alexander MB, Hodges TK, Wescott DJ, Aitkenhead-Peterson JA. The effects of soil texture on the ability of human remains detection dogs to detect buried human remains. Journal of Forensic Sciences, 2016, vol. 61, n° 3, p. 649-655.

[30] Cadaver-detection dogs, a review of their capabilities and the volatile organic compound profile of their associated training aids. WIREs Forensic Science, 2021.

[31] Sunnucks EJ, Thurn B, Brown AO, Zhang W, Liu T, Forbes SL, Su S, Ueland M. Performance of a novel electronic nose (NOS.E) for the detection of volatile organic compounds relating to starvation or human decomposition post-mass disaster. Sensors, 2024, vol. 24, n° 18, article 5918.

[32] Shtepliuk I, et al. Adaptive machine learning for electronic nose-based forensic volatile organic compound classification. Advanced Science, 2025, DOI 10.1002/advs.202504657.

[33] Decomposition odour profiling in the air and soil surrounding vertebrate carrion, 2014 (référence à confirmer sur la source primaire).

[34] Blau S, Sterenberg J. The use of forensic archaeology and anthropology in the search and recovery of buried evidence. In Encyclopedia of Forensic and Legal Medicine, 2e éd., Elsevier, 2015, p. 236-245.

Iris identification post-mortem avec utilisation en police scientifique - Forenseek

Identification post-mortem par l’iris

Longtemps, on a cru l’iris inutilisable presque aussitôt après la mort. Plusieurs travaux récents démontrent l’inverse, et le plus complet d’entre eux vient de paraître aux États-Unis.

L’iris est l’anneau coloré qui entoure la pupille. Son relief, fait de cryptes, de sillons et de stries, dessine une texture qui n’appartient qu’à un seul individu et qui se fixe dès la petite enfance, au point de ne plus évoluer ensuite. Une photographie en haute définition suffit à le saisir, après quoi un algorithme en extrait un code propre à la personne, puis le confronte à l’ensemble des profils déjà enregistrés dans une base de données. En France, la biométrie de l’iris reste très peu déployée, mais elle accompagne depuis des années l’identification des personnes vivantes ailleurs dans le monde. Aux États-Unis, le FBI en a fait un service à part entière, le NGI Iris Service, alimenté par un réseau national où les shérifs enregistrent l’iris des personnes mises en cause ou condamnées au moment de leur incarcération. Une question restait pourtant en suspens, que presque personne n’avait sérieusement creusée. Que devient cet identifiant lorsque la personne meurt ?

Une certitude que la science a fini par démentir

Quand survient la mort, la pupille se fige, le plus souvent grande ouverte et la cornée se couvre peu à peu d’un voile blanchâtre, ce film laiteux que l’on aperçoit parfois dans le regard d’un défunt. Dès 2001, John Daugman, l’ingénieur britannique à l’origine de la reconnaissance automatique de l’iris, expliquait à la BBC que ce double phénomène compliquait sérieusement l’analyse. L’idée s’est installée durablement, au point de nourrir l’affirmation, répétée comme une évidence, selon laquelle l’iris devenait inexploitable en quelques minutes.

Les 15 dernières années ont patiemment défait cette certitude, étude après étude [3]. Dès 2016, on a établi que l’iris pouvait encore être reconnu plusieurs jours après le décès [3]. La conservation du corps s’est vite imposée comme le facteur décisif. Lorsque le corps est en extérieur, l’iris se dégrade rapidement, là où les empreintes digitales et le visage résistent bien mieux à la décomposition, comme l’avait observé l’équipe de Bolme [3]. À l’opposé, Sauerwein et ses collègues ont retrouvé des iris parfaitement analysables 34 jours après la mort, sur des corps en extérieur mais exposés au froid de l’hiver [3]. Les premières recherches réellement suivies dans la durée, menées à Varsovie par l’équipe de Mateusz Trokielewicz, ont abouti à un constat que peu de spécialistes anticipaient. Dans de bonnes conditions, l’iris s’analyse sans difficulté notable 5 à 7 heures après la mort, et l’identification demeure parfois possible jusqu’à 3 semaines après la mort [4].

L’étude la plus complète à ce jour

La démonstration la plus aboutie est toute récente. Elle est portée par une large équipe réunissant l’université de Notre Dame et l’université d’État du Michigan, sous la direction de Rasel Ahmed Bhuiyan, et elle a été retenue par une revue de référence en biométrie [1]. Les chercheurs ont d’abord constitué un ensemble d’images sans équivalent, plus de 10 000 photographies d’iris recueillies sur 259 personnes décédées, en lumière visible comme en lumière infrarouge, celle qui révèle le mieux le relief de l’iris [1]. Pour certaines, le délai séparant la mort de la prise de vue atteignait 1 674 heures, soit près de 70 jours [1].

Le corpus comporte un cas encore jamais publié, celui d’une personne dont l’œil a été photographié avant puis après la mort, ce qui a permis d’effectuer une comparaison directe entre l’iris du vivant et celui du défunt [1]. Il intègre aussi des configurations atypiques, rarement documentées jusque-là, comme celle d’un œil sorti de son orbite à la suite d’une blessure [1]. En y ajoutant les rares collections déjà disponibles, l’équipe a réuni des images de 338 personnes décédées, le plus vaste échantillonnage jamais constitué sur le sujet, puis les a soumises à 5 logiciels de reconnaissance, des plus anciens aux plus récents, certains reposant sur l’intelligence artificielle, d’autres déjà commercialisés [1]. Le résultat confirme et affine ce que la littérature laissait entrevoir. Lorsque le corps a été conservé dans de bonnes conditions, les logiciels actuels reconnaissent encore l’iris plusieurs heures, parfois plusieurs jours, après la mort [1]. Là encore, tout se joue sur la conservation, et l’écart peut être considérable. Un corps abandonné dans un champ au cœur de l’été verra son iris se dégrader en quelques jours, jusqu’à rendre toute comparaison impossible. Le même corps placé dans un tiroir réfrigéré d’un institut médico-légal (IML), autour de 6 degrés, conserve un iris exploitable plusieurs semaines [1].

Pour un enquêteur, un magistrat ou un médecin légiste, la conséquence est limpide. Aucun délai fixe ne marque le moment où l’iris cesserait d’être identifiable. Il n’existe que des conditions plus ou moins favorables, qu’il faudra reconstituer et documenter pour chaque cas.

L’étude ne se limite pas à mesurer des performances. Elle livre aussi un logiciel libre, baptisé PMExpert conçu pour épauler l’examinateur et qui est déjà employé depuis 2021 au sein d’un institut médico-légal américain [1]. Plutôt que de trancher par un « oui » ou un « non » définitif, il indique les zones de l’iris sur lesquelles il s’appuie pour rapprocher deux images (ante-mortem et post-mortem), et laisse ainsi à l’expert la possibilité de vérifier et d’évaluer la correspondance [1]. Le logiciel et les données qui l’accompagnent sont mis gratuitement à la disposition des services, par l’intermédiaire des archives publiques américaines de la justice pénale [1].

Estimer depuis combien de temps la personne est morte

Les mêmes images ont nourri une seconde recherche, qu’il faut soigneusement distinguer de la première [2]. Celle-ci ne cherche plus à identifier un individu par son iris, mais à estimer depuis combien de temps un individu est décédé. Conduite par Rasel Ahmed Bhuiyan et Adam Czajka, présentée à la conférence WACV 2025, elle s’appuie sur des collections européennes et sur le nouveau jeu de données, soit 348 personnes au total [2]. Le principe n’a rien d’inédit. Depuis des siècles, le médecin légiste estime l’intervalle post-mortem à partir de signes positifs de la mort qui évoluent à un rythme relativement régulier, comme le refroidissement cadavérique, l’installation des lividités cadavériques ou encore l’apparition puis la disparition des rigidités cadavériques. La nouveauté tient au signe choisi et à la manière de le lire.

Ici, ce que la machine observe, c’est ce voile blanc qui gagne progressivement l’œil après la mort. Plus il est marqué, plus la mort est ancienne. Les chercheurs ont entraîné un programme d’intelligence artificielle à effectuer cette lecture à partir de la seule photographie de l’iris [2]. La précision dépend, une fois encore, des facteurs environnementaux. Dans la situation la plus proche du réel, lorsque le programme doit se prononcer sur des corps et des environnements dont il n’a pas connaissance, il se trompe en moyenne d’environ 3 jours [2]. Il peut donc désigner une période mais jamais une heure précise. La faisabilité est acquise, mais on reste loin d’un outil pleinement fiable pour dater la mort [2].

Pour la justice, une piste à manier avec prudence

Concrètement, à quoi cela peut-il servir dans une enquête ? Devant un corps non identifié, on photographie l’œil, le logiciel propose une liste de correspondances possibles à partir d’un fichier, et un expert vient ensuite confirmer ou écarter chacune d’elles [1]. L’iris ne remplacera ni l’ADN, ni les empreintes papillaires, ni l’odontologie, qui sont les trois identifiants primaires utilisés pour identifier formellement un corps. Il vient s’y ajouter, surtout lorsque ces méthodes demandent du temps ou se révèlent inutilisables, faute de données ante-mortem, sur des corps trop dégradés ou fragmentés.

Son principal atout tient à sa rapidité. Comparer l’iris d’un œil à un fichier biométrique ne demande que quelques secondes, un argument qui peut compter lorsqu’il faut identifier de nombreuses victimes dans l’urgence, après une catastrophe de masse par exemple. Cette capacité à identifier de manière fiable un individu après sa mort soulève toutefois une difficulté de sécurité de premier ordre. Si l’iris d’une personne décédée reste identifiable, on conçoit qu’un œil arraché volontairement, ou même une simple image conservée, puisse servir à déverrouiller un téléphone ou à franchir un contrôle biométrique fondé sur ce procédé. Les auteurs ont anticipé ce cas de figure et ont adapté un logiciel chargé de repérer les faux yeux et montré qu’il apprend très vite à reconnaître l’iris d’un défunt pour le rejeter [1].

Conclusion

Reste à mesurer la portée réelle de cette avancée. La fenêtre d’exploitation existe, mais elle se referme vite, à mesure que le voile cornéen s’épaissit et que les tissus se décomposent. Les images nécessaires pour entraîner et éprouver les logiciels demeurent rares et difficiles à réunir, ce que les chercheurs reconnaissent eux-mêmes comme un frein majeur [1]. Et aucun cadre ne définit encore ce qui rendrait une telle identification recevable devant un tribunal. Tant que ce cadre fait défaut, l’iris d’une personne décédée s’apprécie comme n’importe quelle autre expertise, avec ses conditions à documenter et sa part de discussion.

Une évidence mérite surtout d’être rappelée. Identifier quelqu’un par son iris suppose de disposer au préalable de cet iris, enregistré du vivant de la personne, lors d’une demande de passeport biométrique dans les pays qui le prévoient, ou à l’occasion d’un accès à un site sécurisé par reconnaissance de l’iris. Sans cette référence, la plus performante des analyses ne mène nulle part. En France, où l’iris n’alimente aucun fichier d’identification, la technique relève donc, pour l’instant, de la veille plus que de la pratique courante. Elle mérite néanmoins qu’on la suive de près, car elle illustre une tendance de fond, celle d’une criminalistique qui apprend à faire parler le corps lorsque l’ADN et les empreintes se taisent.

Sources :

  • [1] Bhuiyan R. A., Farmanifard P., Sharma R., Kuehlkamp A., Boyd A., Flynn P. J., Bowyer K. W., Ross A., Chute D., Czajka A. (2026). Beyond Mortality, Advancements in Post-Mortem Iris Recognition through Data Collection and Computer-Aided Forensic Examination. IEEE Transactions on Biometrics, Behavior, and Identity Science, early access. arXiv:2603.26976. https://ieeexplore.ieee.org/document/11063436
  • [2] Bhuiyan R. A., Czajka A. (2025). Forensic Iris Image-Based Post-Mortem Interval Estimation. IEEE/CVF Winter Conference on Applications of Computer Vision, WACV 2025. arXiv:2404.10172.
  • [3] Boyd A., Yadav S., Swearingen T., Kuehlkamp A., Trokielewicz M., Benjamin E., Maciejewicz P., Chute D., Ross A., Flynn P., Bowyer K., Czajka A. (2020). Post-Mortem Iris Recognition, A Survey and Assessment of the State of the Art. IEEE Access, vol. 8, p. 136570-136593.
  • [4] Trokielewicz M., Maciejewicz P., Czajka A. (2024). Post-mortem Iris Biometrics, Field, Applications and Methods. Forensic Science International.

Analyse ADN laboratoire police scientifique transfert

Quand l’ADN d’un enquêteur absent se retrouve sur un scellé judiciaire

Une affaire non résolue depuis dix-huit ans est rouverte. Sur un sac plastique conservé comme scellé judiciaire, les analystes obtiennent un profil ADN complet. Comparé à la base d’élimination du personnel, il livre un nom : celui d’un enquêteur. Le problème est que cet enquêteur se trouvait à quatre-vingts kilomètres du laboratoire et n’a jamais été ni sur les lieux ni dans la salle de stockage des scellés. Le profil génétique était pourtant bien le sien. La génétique avait identifié une personne avec une quasi-certitude sur un objet qu’elle n’avait jamais manipulé. Ce cas, rapporté début 2026 par Gao et al dans Forensic Science International: Genetics, rappelle une distinction trop souvent négligée. Savoir de qui provient une trace et savoir comment elle y est arrivée sont deux questions différentes.

Identifier la source n’est pas expliquer l’activité

Le résultat du laboratoire de police scientifique répondait parfaitement à une question, celle de l’origine du matériel génétique, mais il n’apportait aucune information fiable sur les circonstances du dépôt. Cette distinction structure depuis longtemps le raisonnement des experts en génétique forensique. En 1998, Cook, Evett et al. [1] ont proposé dans Science & Justice une hiérarchie des propositions distinguant trois niveaux d’interprétation, allant de la source à l’infraction elle-même. Le niveau sous-source, propre à l’ADN, lui a été ajouté plus tard, notamment par Evett et al. en 2002 [2]. Déterminer à qui correspond le profil biologique d’une trace se situe tout en bas de cette échelle. Expliquer comment ce profil s’est retrouvé là, sur un support ou sur une scène de crime, relève du niveau de l’activité, plus élevé et bien plus difficile à établir. Pour un magistrat, la nuance est décisive. Un laboratoire peut affirmer avec une grande robustesse que le profil ADN établi à partir d’une trace biologique concorde avec le profil génétique d’un individu sans pouvoir dire, avec la même assurance, ce que cette présence signifie.

Les quatre niveaux d’interprétation

L’exemple classique de Cook et Evett, une affaire d’agression sexuelle où chaque niveau ajoute une couche d’inférence par rapport au précédent :

  • Le niveau sous-source :
    « L’ADN du prélèvement provient du suspect » (plutôt que d’une personne inconnue). C’est ce que mesure directement la comparaison génétique brute. On ne parle que d’ADN, rien de plus.
  • Le niveau source :
    « Le sperme provient du suspect ». On ajoute l’identification du fluide biologique, encore faut-il avoir établi que la trace est bien du sperme.
  • Le niveau activité :
    « Le suspect a eu un rapport sexuel avec la victime ». On ajoute le mécanisme du dépôt, là où interviennent transfert, persistance et contamination.
  • Le niveau crime :
    « Le suspect a violé la victime ». On ajoute l’absence de consentement, que l’expert ne peut pas trancher puisque cela revient au juge.

À chaque marche, la science peut en dire un peu moins, et le poids de la preuve diminue.

Ce que la sensibilité des méthodes a changé

La question n’est pas nouvelle, mais elle a changé d’échelle avec les progrès des analyses génétiques. Les kits actuels permettent l’obtention de profils ADN exploitables à partir de quelques cellules, là où il fallait autrefois une quantité d’ADN beaucoup plus importante. En 1997, Van Oorschot et Jones [9] ont montré qu’un simple contact suffit à déposer de l’ADN. Depuis, la littérature a documenté de nombreuses voies de transfert, directes comme indirectes, dont la revue de Van Oorschot et al. de 2019 [10] dresse l’état des lieux. L’effet est à double tranchant. La sensibilité qui permet de rouvrir des affaires anciennes augmente également la probabilité de mettre en évidence un profil ADN étranger aux faits. Les études restent prudentes sur les fréquences, très variables selon les conditions, au point que certains auteurs tiennent le transfert secondaire pour un événement peu courant. Aucune généralisation ne s’impose donc, ni pour minimiser le transfert ni pour le surestimer.

Le risque de transfert d’ADN dans la gestion des scellés judiciaires

Le cheminement d’un scellé judiciaire, de la scène de crime jusqu’à la paillasse du laboratoire, traverse une série de manipulations au cours desquelles de l’ADN peut se déplacer. Le conditionnement de l’objet lui-même y participe. Stella et al [7] ont montré en 2026 que ce transfert peut être double : l’ADN déposé sur un objet peut migrer vers la paroi interne du conditionnement, et le profil recherché manquer à l’analyse ; ou alors l’ADN peut se transférer à une autre zone de l’objet, où il n’a pas lieu d’être et brouille l’interprétation. Goray et al [6] ont relevé en 2019 que la face externe des gants pouvait porter, en plus du profil ADN recherché, celui des analystes, en particulier au moment d’ouvrir et de refermer l’emballage. C’est précisément ce risque que cherchent à écarter les protocoles d’examen mis en place par les services de police scientifique, qui imposent des gants décontaminés, changés à chaque nouvelle manipulation.

Les outils d’examen posent également un problème comparable, décrit dès 2015 par Szkuta et al [8]. Qu’un enquêteur contamine un objet ou un support après les faits n’est donc pas une hypothèse farfelue, et l’équipe de Fonneløp [3-4] a étudié ce phénomène jusque sur les sachets de scellé judiciaires.

Pour expliquer la présence de ce profil ADN sur un scellé que l’enquêteur n’avait jamais approché, Gao et al. [5] écartent le transfert d’objet à objet au profit d’une voie probablement aéroportée. L’ADN se serait fixé sur les vêtements d’un collègue avant de se détacher à l’approche de la zone de pré-traitement. Sans la base ADN d’élimination du personnel, cette hypothèse n’aurait jamais vu le jour.

Ce que cette distinction change pour l’appréciation de la preuve

Pour les professionnels du droit, la leçon à tirer de cette affaire n’est pas que l’ADN serait peu fiable, mais plutôt qu’une identification génétique solide au niveau de la source peut coexister avec une explication fragile au niveau de l’activité. Tout le risque tient dans le glissement de l’une à l’autre, quand la force de la première vient teinter l’appréciation de la seconde. Pour éviter ce glissement, une partie des spécialistes en génétique forensique milite pour que l’expert raisonne explicitement au niveau de l’activité et expose les scénarios compatibles avec ses observations. C’est notamment la position de l’École des sciences criminelles de l’Université de Lausanne et des recommandations européennes sur le rapport évaluatif [11].

Conclusion :

Le cas de l’enquêteur absent de la scène de crime illustre cet enjeu mieux qu’un rappel théorique. Son profil ADN, parfaitement authentique, figurait sur un scellé judiciaire qu’il n’avait jamais touché, dans une affaire dont il n’avait jamais visité les lieux. Sans un dispositif de contrôle qui a fait apparaître une autre explication, cette trace aurait pu être interprétée comme une véritable piste d’enquête avec un profil ADN « pertinent ». Une preuve génétique ne vaut donc pas seulement par ce qu’elle identifie, mais par ce qu’elle autorise raisonnablement à inférer. Et cela ne se décide jamais sur une seule et unique trace. Un profil génétique s’évalue dans un faisceau d’indices, jamais isolément.

Sources

  • [1] Cook R., Evett I.W., Jackson G., Jones P.J., Lambert J.A. (1998). A hierarchy of propositions: deciding which level to address in casework. Science & Justice, 38(4), 231-239.
  • [2] Evett I.W., Gill P.D., Jackson G., Whitaker J., Champod C. (2002). Interpreting small quantities of DNA: the hierarchy of propositions and the use of Bayesian networks. Journal of Forensic Sciences, 47(3), 520-530.
  • [3] Fonneløp A.E., Egeland T., Gill P. (2015). Secondary and subsequent DNA transfer during criminal investigation. Forensic Science International: Genetics, 17, 155-162.
  • [4] Fonneløp A.E., Johannessen H., Egeland T., Gill P. (2016). Contamination during criminal investigation: Detecting police contamination and secondary DNA transfer from evidence bags. Forensic Science International: Genetics, 23, 121-129.
  • [5] Gao L. et al. (2026). A rare and atypical case of long-distance indirect DNA transfer: Contamination from an investigator never present at the scene. Forensic Science International: Genetics.
  • [6] Goray M., Pirie E., van Oorschot R.A.H. (2019). DNA transfer: DNA acquired by gloves during casework examinations. Forensic Science International: Genetics, 38, 167-174.
  • [7] Stella C.J., Goray M., Meakin G.E., van Oorschot R.A.H. (2026). DNA transfer in packaging: Investigation of mitigation strategies. Journal of Forensic Sciences, 71(1), 197-210.
  • [8] Szkuta B., Harvey M.L., Ballantyne K.N., van Oorschot R.A.H. (2015). DNA transfer by examination tools, a risk for forensic casework? Forensic Science International: Genetics, 16, 246-254.
  • [9] van Oorschot R.A.H., Jones M.K. (1997). DNA fingerprints from fingerprints. Nature, 387, 767.
  • [10] van Oorschot R.A.H., Szkuta B., Meakin G.E., Kokshoorn B., Goray M. (2019). DNA transfer in forensic science: A review. Forensic Science International: Genetics, 38, 140-166.
  • [11] ENFSI, Guideline for Evaluative Reporting in Forensic Science, 2015

Analyse génétique d'un cheveu sans bulbe pour la police scientifique

Le cheveu sans racine, source fiable d’identification génétique

Le cheveu sans racine figure parmi les traces biologiques que l’on peut découvrir sur une scène de crime, et parmi les plus difficiles à exploiter dans les laboratoires de la police scientifique. Dépourvu de racine, il livre rarement un profil exploitable par les méthodes classiques et reste le plus souvent cantonné à l’analyse d’ADN mitochondrial, peu discriminante. Cependant, une étude parue dans Genome Biology en février 2026, signée par l’équipe de Joshua Kapp et Richard Green (University of California Santa Cruz et Astrea Forensics), offre désormais de nouvelles perspectives. En transposant les outils mis au point pour séquencer l’ADN ancien ou dégradé, les auteurs montrent que quelques centimètres de tige pilaire suffisent à établir un profil génétique classique exploitable, permettant de rapprocher ou d’écarter un individu avec un poids statistique élevé. L’enjeu concerne aussi bien les affaires criminelles classiques – notamment les infractions à caractère sexuel, lorsque des cheveux ou des poils pubiens sont retrouvés sur la victime – que les affaires non élucidées (cold cases) ou encore l’identification de restes humains.

Pourquoi le cheveu sans racine échappait à l’analyse ADN nucléaire

L’identification par génétique forensique repose le plus souvent sur l’analyse de marqueurs STR (Short Tandem Repeat), également appelées microsatellites. Il s’agit de courtes séquences d’ADN qui se répètent, et dont le nombre de répétitions varie d’un individu à l’autre. En analysant plusieurs dizaines de ces zones, il est possible d’établir une sorte de « code-barres » génétique propre à chaque personne. Le profil obtenu alimente les bases de données nationales, comme le FNAEG (Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques) en France ou le CODIS aux États-Unis. Cette approche est rapide, robuste et très discriminante, mais elle exige un ADN relativement bien conservé, composé de fragments suffisamment longs (soit plusieurs centaines de nucléotides). Or la tige du cheveu (sans bulbe) ne contient qu’un ADN nucléaire massivement dégradé. L’étude de Kapp et ses collègues (2026) confirme à ce propos que la quasi-totalité des fragments mesurent moins de cent nucléotides, soit bien en deçà de la longueur nécessaire pour réaliser une analyse STR classique. Cette absence d’ADN nucléaire exploitable ne résulte pas d’une dégradation progressive de la trace au fil du temps, mais d’un processus biologique propre à la formation du cheveu. Lors de la kératinisation, c’est-à-dire lorsque les cellules de la tige durcissent et se chargent en kératine, une endonucléase nommée DNase1L2, découpe l’ADN en très petits fragments. Ces fragments résiduels restent ensuite piégés dans la tige, comparables à des courts fragments d’ADN qui circulent librement dans le plasma sanguin. Leur taille très réduite explique ainsi pourquoi l’analyse génétique classique du cheveu sans bulbe était jusqu’ici difficile, voire impossible, et pourquoi les analyses se limitaient le plus souvent à l’ADN mitochondrial.

Les outils de l’analyse d’ADN ancien au service de l’enquête judiciaire

La solution retenue par Kapp et al. (2026) ne consiste pas à améliorer les méthodes d’amplification classiques existantes, mais à adopter une approche différente fondée sur le séquençage massif de l’ADN. Les auteurs appliquent ainsi un protocole optimisé pour l’ADN très dégradé, directement issu de la paléogénomique. Il s’agit de la discipline qui a permis, dès 2010, de reconstituer le génome complet d’un individu ayant vécu il y a près de 4 000 ans à partir d’une simple mèche de cheveux conservée dans les collections d’un musée à Copenhague (Rasmussen et al., 2010).

Chaque cheveu est d’abord nettoyé en surface à l’aide d’une solution diluée d’hypochlorite de sodium, afin d’éliminer l’ADN exogène et les contaminations microbiennes. Cette étape constitue un avantage par rapport à l’os ou à la dent, dont la décontamination est plus complexe. L’ADN est ensuite extrait puis préparé selon une méthode conçue pour conserver les fragments les plus courts, sans les fragmenter davantage. Ces fragments sont enfin analysés par séquençage à haut débit, à raison d’environ 300 millions de lectures par cheveu. Point important pour les laboratoires, l’ensemble du protocole a été pensé pour pouvoir être automatisé, condition essentielle à une éventuelle utilisation en routine.

De quelques centimètres de cheveu à un profil génétique exploitable

À partir de quelques centimètres seulement (cinq centimètres de cheveu ou trois centimètres de poil pubien), les auteurs parviennent à obtenir suffisamment d’ADN nucléaire pour analyser le génome. Plus particulièrement Kapp et al. (2026) atteignent une couverture moyenne du génome de 2,18 fois pour les cheveux et 2,64 fois pour les poils pubiens. La couverture mesure le nombre moyen de fois où chaque position du génome est lue. Une valeur de « 2 » signifie que chaque position a été observée environ deux fois en moyenne. L’essentiel de l’ADN humain récupéré est nucléaire, la part mitochondriale restant minoritaire, autour de 3%. Cette quantité, modeste en apparence, suffit à reconstruire un profil de polymorphismes nucléotidiques, les SNP (Single Nucleotide Polymorphism), ces positions du génome où un seul nucléotide varie d’un individu à l’autre. Comme la couverture demeure faible, les positions non lues sont complétées par imputation, une inférence statistique qui s’appuie sur un panel de référence de génomes connus, ici le projet 1000 Génomes, pour déduire les génotypes manquants à partir des variants voisins. La détermination du sexe est immédiate puisqu’elle découle du rapport entre les lectures portées par le chromosome X et celles portées par un autosome de taille comparable. Pour les 77 cheveux dont la couverture moyenne dépasse une fois, la concordance des génotypes avec l’ADN de référence prélevé dans la salive du même donneur dépasse 99,4%.

Principe du séquençage par fragments (shotgun sequencing). L’ADN, qu’il soit naturellement dégradé ou volontairement fragmenté, se présente sous la forme de courts segments (ici < 1 000 paires de bases). Chaque fragment est séquencé individuellement, puis les lectures obtenues sont alignées par chevauchement de leurs régions communes. Cet assemblage permet de reconstituer, de proche en proche, la séquence complète de la molécule d’origine — y compris lorsque l’ADN de départ est trop court et trop abîmé pour les méthodes d’amplification classiques. Crédit : Forenseek

Identifier ou écarter une personne : l’approche statistique

L’apport décisif de l’étude de Kapp et al. (2026) tient à la fiabilité de la méthode proposée. Les auteurs ont comparé l’ADN extrait de 80 cheveux avec des profils génétiques de référence établis à partir de la salive de 50 personnes. Ils s’attendaient ainsi à 80 comparaisons positives, lorsque le cheveu et la salive provenaient de la même source, et à près de 4 000 comparaisons négatives, lorsque les échantillons provenaient de sources différentes. Pour chaque comparaison, un outil calcule un rapport de vraisemblance, c’est-à-dire le rapport entre deux probabilités : celle d’observer l’ADN du cheveu si celui-ci provient de la personne comparée, et celle de l’observer s’il provient d’un individu inconnu et non apparenté. Sur l’ensemble des tests, le calcul a fourni le résultat attendu, « identification » ou « exclusion », sans la moindre erreur. Le résultat reste valable même lorsque la quantité d’informations issues du cheveu est volontairement réduite à moins de 0,2 fois de couverture, ce qui correspond à une trace très pauvre en ADN. Les auteurs relèvent que les comparaisons négatives (lorsque le cheveu analysé ne provient pas de la personne de référence) permettent de conclure à une exclusion de manière particulièrement robuste. Les comparaisons positives (lorsque le cheveu et l’échantillon de référence proviennent de la même personne) permettent quant à elles d’établir un rapprochement, mais avec un résultat statistiquement moins marqué. Cette asymétrie permet une véritable prudence en contexte judiciaire, puisqu’elle limite le risque d’attribuer à tort une trace génétique pauvre à une personne. Concrètement, un seul cheveu peut désormais identifier une personne, et non plus seulement fournir un renseignement d’orientation.

Une vraie avancée pour les affaires non élucidées

Les conséquences de cette étude pour les enquêtes judiciaires sont multiples et notables. Les scènes de crime et certains scellés judiciaires (notamment les vêtements et linges de lit) regorgent souvent de cheveux, y compris quand les autres traces font défaut. De nombreux dossiers non résolus (cold cases) conservent par ailleurs des cheveux prélevés pour des examens morphologiques, jusqu’ici considérés comme inexploitables pour l’analyse de l’ADN nucléaire. Le profil SNP dense obtenu grâce à la méthode développée par Kapp et al. (2026) ouvre la voie à la généalogie génétique investigative, qui consiste à rechercher des parents éloignés d’un individu dans les bases de données de tests génétiques grand public, méthode à l’origine de la résolution de centaines d’affaires aux États-Unis. Une distinction importante s’impose toutefois pour le lecteur français. La recherche en parentèle, légalisée par la loi du 3 juin 2016 et codifiée à l’article 706-56-1-1 du code de procédure pénale, est autorisée. Elle permet d’interroger le FNAEG, sur la base de profils STR, pour repérer un proche parent déjà connu des services judiciaires et déjà fiché. La généalogie génétique investigative constitue une démarche différente, puisqu’elle repose sur des profils SNP et sur l’exploitation de bases de données commerciales étrangères. Cette pratique est pour l’heure interdite, le recours aux tests récréatifs étant prohibé en France et passible d’une amende. Le projet de loi dit SURE, porté par le garde des Sceaux, prévoit de l’autoriser dans son article 3, seulement pour les crimes les plus graves et sous le contrôle du juge. Adopté par le Sénat en avril 2026, le texte est en cours d’examen à l’Assemblée nationale et nourrit un vif débat sur le consentement, la fiabilité des bases étrangères et la protection des données personnelles.

Au sein de Forenseek, nous formulons toutefois une réserve quant à la portée de cette étude. En effet, plusieurs auteurs de cette étude sont liés à la société qui développe et commercialise la technologie. De nouvelles études scientifiques et une validation indépendante par des laboratoires accrédités reste à mener avant tout usage dans le cadre judiciaire. Notons que le cheveu peut également être utilisée pour une analyse protéomique à des fins d’identification.

Sources :

  • Kapp J. D., Wanket C., Nguyen R. et al. Rootless hair as a reliable source of forensic genetic information. Genome Biology, 2026, 27:104. disponible ici : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/41703596/
  • Brandhagen M. D., Loreille O., Irwin J. A. Fragmented nuclear DNA is the predominant genetic material in human hair shafts. Genes, 2018.
  • Fischer H. et al. DNase1L2 degrades nuclear DNA during corneocyte formation. Journal of Investigative Dermatology, 2007.
  • Nguyen R., Kapp J. D., Sacco S. et al. A computational approach for positive genetic identification and relatedness detection from low-coverage shotgun sequencing data. Journal of Heredity, 2023.
  • National Institute of Justice. Nuclear DNA from Rootless Hair for Forensic Purposes. Project summary, 2024.
  • Code de procédure pénale, articles 706-54 (FNAEG) et 706-56-1-1 (recherche en parentèle) ; loi n° 98-468 du 17 juin 1998 ; loi n° 2016-731 du 3 juin 2016.
  • Code civil, article 16-10 (examen des caractéristiques génétiques).
  • Projet de loi relatif à la justice criminelle et au respect des victimes, dit SURE, article 3 ; dossiers législatifs du Sénat et de l’Assemblée nationale, 2026.

Que peut révéler la localisation d’un événement sur les activités d’une personne ?

Lors d’une récente intervention sur la RTS, le Professeur Quentin Rossy, spécialiste de l’analyse criminelle et de la traçologie à l’Université de Lausanne, est revenu sur plusieurs méthodes d’analyse utilisées en sciences criminelles. Parmi les exemples évoqués figurait une étude ayant tenté d’exploiter la localisation des œuvres attribuées à Banksy afin d’examiner leur compatibilité avec les lieux associés à l’un des suspects régulièrement cités dans les médias. Plus que la question de l’identité de l’artiste, ce cas illustre l’intérêt croissant porté à l’analyse spatiale dans les enquêtes. Depuis les travaux des Brantingham au début des années 80, les chercheurs s’intéressent à ce que la répartition géographique d’événements peut révéler sur les activités humaines et les comportements observés.

De la localisation à l’activité

Lorsqu’un événement est cartographié, l’information semble à première vue limitée à une simple position géographique. Pourtant, cette localisation résulte souvent d’une succession de décisions, de contraintes et d’habitudes. Les individus ne se déplacent pas de manière aléatoire. À force de fréquenter certains lieux et d’emprunter certains trajets, leurs activités laissent apparaître des schémas géographiques récurrents. L’analyse spatiale cherche précisément à identifier et à interpréter ces schémas. L’objectif n’est pas uniquement de savoir où quelque chose s’est produit, mais d’examiner ce que cette localisation peut révéler sur les activités qui l’ont précédée.

Une logique proche de celle des autres sciences forensiques

Cette approche présente des similitudes avec d’autres raisonnements utilisés en criminalistique. Lorsqu’un profil ADN est découvert sur un objet, l’enjeu n’est pas seulement d’identifier son origine. Les enquêteurs cherchent également à comprendre comment cette trace a été déposée et dans quelles circonstances.

L’analyse spatiale suit une logique comparable. La localisation d’un événement constitue une donnée observable. La question devient alors de déterminer quelles activités sont les plus compatibles avec cette observation. Dans le cas de Banksy, l’étude ne démontrait pas l’identité de l’artiste. Elle examinait simplement si la répartition spatiale des œuvres était davantage compatible avec les habitudes de déplacement attribuées à un individu particulier qu’avec une distribution aléatoire.

Comment le géoprofilage est-il réalisé ?

Dans la pratique, l’analyse spatiale repose souvent sur des outils de cartographie et des modèles statistiques permettant d’étudier la distribution géographique d’événements.

L’une des approches les plus connues consiste à rechercher si plusieurs faits présentent des concentrations spatiales particulières ou s’ils semblent organisés autour d’une zone fréquemment visitée par leur auteur. Dans le cadre du géoprofilage, certains modèles attribuent ainsi un poids différent aux localisations observées afin d’estimer les secteurs les plus compatibles avec les déplacements potentiels d’un individu. C’est par exemple un modèle de mélange de processus de Dirichlet (Dirichlet process mixture model) qui a été employé dans l’étude consacrée à Banksy. L’objectif n’est pas de désigner une adresse précise, mais de transformer une série de points sur une carte en informations exploitables pour l’enquête.

Ce que permet réellement le géoprofilage

Dans l’enquête criminelle, les méthodes spatiales sont souvent utilisées pour étudier des séries d’événements. Qu’il s’agisse de cambriolages, agressions, vols ou enlèvements de personnes, ces infractions peuvent présenter des distributions géographiques révélatrices de certaines habitudes de déplacement. L’analyse peut alors contribuer à identifier des zones d’activité, à estimer une zone d’ancrage (domicile, lieu de travail…) probable ou à mettre en évidence des liens entre différents faits. Ces méthodes permettent parfois de générer des hypothèses sur les activités d’un auteur inconnu, mais elles ne fournissent pas d’identification directe. Cette distinction est essentielle puisque les résultats obtenus doivent être interprétés comme des indications venant orienter l’enquête, et non comme des preuves directes.

Dans l’étude d’intérêt, les chercheurs ont observé que plusieurs œuvres se concentraient autour de lieux associés à Robin Gunningham, l’un des principaux noms cités par les médias, notamment certaines adresses résidentielles et espaces fréquentés au cours de sa vie. Cette compatibilité spatiale ne permettait pas de conclure qu’il était Banksy. Elle montrait néanmoins que la distribution géographique des œuvres n’était pas incohérente avec les déplacements et les activités qui lui étaient attribués.

Le défi de l’interprétation

L’une des principales difficultés réside dans l’interprétation des relations spatiales observées. Une concentration d’événements dans un secteur donné peut refléter les habitudes de déplacement d’un individu. Elle peut aussi s’expliquer par des caractéristiques propres à l’environnement. Un auteur peut privilégier certaines zones parce qu’elles offrent davantage d’opportunités, parce qu’elles sont plus accessibles par les transports ou simplement parce qu’il les connaît mieux. Des distributions spatiales comparables peuvent ainsi résulter de mécanismes très différents (en fonction de s’il pleut ou non, une même personne peut par exemple avoir des trajets sensiblement différents). C’est pourquoi les données spatiales sont rarement interprétées de manière isolée. Elles sont généralement confrontées à d’autres informations issues de l’enquête afin d’évaluer la cohérence des scénarios envisagés. Cette prudence méthodologique est au cœur des approches contemporaines de l’analyse criminelle.

Une trace souvent sous-estimée

L’affaire Banksy rappelle finalement l’idée que des lieux ou des déplacements peuvent constituer des traces au même titre que des objets, des documents ou des données numériques. Une localisation n’indique pas seulement où un événement s’est produit. Elle peut également fournir des informations sur les activités, les habitudes et les contraintes qui ont conduit à cet événement. Pour les sciences forensiques, l’enjeu n’est donc pas uniquement de cartographier des faits, mais de comprendre ce que leur répartition spatiale permet raisonnablement d’inférer sur les comportements humains.

Sources :

  • Brantingham, P. J., & Brantingham, P. L. (1981). Environmental Criminology. Sage Publications.
  • Canter, D., & Larkin, P. (1993). The Environmental Range of Serial Rapists. Journal of Environmental Psychology, 13(1), 63-69.
  • Hauge, M. V., Stevenson, M. D., Rossmo, D. K., & Le Comber, S. C. (2016). Tagging Banksy: Using geographic profiling to investigate a modern art mystery. Journal of Spatial Science, 61(1), 185-190.
  • Rossmo, D. K. (2000). Geographic Profiling. CRC Press.
  • Rossy, Q., & Ribaux, O. (2014). A collaborative approach for incorporating forensic case data into crime investigation using criminal intelligence analysis and visualisation. Science & Justice, 54(2), 146-153.
Stress post-traumatique et syndrome vicariant pour les acteurs de la police scientifique, magistrats, avocats. Forenseek

Quand l’enquête judiciaire laisse des traces psychologiques

Une scène de crime. Le corps d’un enfant. Les images d’une autopsie. L’analyse de centaines d’heures de vidéos à caractère pédopornographique. Le récit, mille fois répété par une victime, d’un viol ou de violences volontaires. Ceux qui font l’enquête judiciaire, qu’ils soient policiers, gendarmes, techniciens de scène de crime, médecins légistes, magistrats ou avocats, côtoient au quotidien ce que la plupart des gens ne verront jamais. Et ils sont censés rester debout, lucides, professionnels. Comme si rien ne les atteignait. Mais à force de regarder le pire en face, qu’est-ce que cela fait à un mental ? Où vont toutes ces images et tous ces récits ? Comment continue-t-on à faire son métier, et à rentrer chez soi le soir, sans y laisser une part de soi ?

Pour aborder ces questions sans détour, nous avons réuni une psychologue dont c’est précisément l’expertise. Pascale Brillon est psychologue clinicienne, spécialiste du trouble de stress post-traumatique et du deuil traumatique. Professeure au département de psychologie de l’UQAM (Université du Québec à Montréal) et directrice du laboratoire de recherche « Trauma et Résilience », elle dirige également l’Institut Alpha à Montréal et forme psychologues, psychiatres et soignants dans toute la francophonie. On lui doit plusieurs ouvrages de référence, parmi lesquels Se relever d’un traumatisme, Quand la mort est traumatique et Entretenir ma vitalité d’aidant, un guide consacré à la prévention de la fatigue de compassion chez celles et ceux dont le métier est d’aider et de protéger. Autour d’elle, trois professionnels qui connaissent ce terrain de l’intérieur mènent l’échange : Sébastien Aguilar, ingénieur de police scientifique, Béatrice Brugère, magistrate et secrétaire générale d’Unité Magistrats FO, et Stéphane Nafir-Gouillon, du même syndicat. Ensemble, ils tentent de mettre des mots sur un sujet trop souvent occulté : l’impact psychologique du travail d’enquête, et surtout, les moyens d’y faire face. Une conversation utile, sans tabou, pour tous ceux qui exercent ces métiers et pour ceux qui les côtoient.

Nettoyage post-crime : dans les coulisses d’un métier méconnu

Quand les enquêteurs ont récupéré leurs scellés judiciaires, que la police scientifique a rangé son matériel et que les corps ont été emportés, il reste un lieu, souvent un domicile, marqué par le sang, les fluides biologiques, les odeurs et les traces d’investigation. Et il reste une famille, seule face à ce qu’elle ne devrait jamais avoir à affronter. C’est précisément à ce moment qu’intervient Baptiste GIRARDET, ancien sapeur-pompier de Paris devenu policier scientifique, et aujourd’hui fondateur d’ORIZONS après-vie, premier réseau français de franchise spécialisé dans le nettoyage de sites d’incidents traumatiques. Pour Forenseek, il revient sans tabou sur un métier méconnu, à la croisée de la science forensique, du droit, de la microbiologie et d’une exigence humaine absolue.

Sébastien AGUILAR (SA) : Quel est ton parcours et comment es-tu arrivé à ce métier ? Est-ce qu’il existe une formation spécifique, ou c’est un secteur où on apprend surtout sur le terrain ?

Baptiste GIRARDET (BG) : J’ai eu un parcours assez atypique. J’ai d’abord été Sapeur-Pompier de Paris pendant onze années, avec un statut militaire. Mon incorporation en compagnie d’incendie à la Brigade de Sapeurs-Pompiers de Paris s’est faite durant la canicule de juillet 2003. À cette période, nous intervenions parfois une dizaine de fois par journée de garde pour des découvertes de personnes décédées à domicile. Les corps étaient souvent très dégradés par le temps et la chaleur.

Très tôt, j’ai compris qu’au-delà du secours et de l’évacuation des victimes, il existait un immense vide : les familles restaient seules face à des lieux profondément lésés par la mort. C’est à ce moment-là qu’est née chez moi la conviction qu’un service digne, humain et véritablement professionnel devait exister pour nettoyer, désinfecter et restituer ces lieux dans le respect des victimes et de leurs proches.

Ensuite, j’ai intégré la Police Technique et Scientifique en qualité d’Agent Spécialisé de Police Technique et Scientifique, affecté dans un Service Local de Police Technique (SLPT) de niveau 2 dans les Yvelines. J’y ai obtenu la reconnaissance du titre professionnel de criminalisticien de sécurité intérieure. J’y ai appris la rigueur des scènes sensibles, la gestion des scènes d’infraction, la recherche des traces et indices, les prélèvements, les procédés physico-chimiques en exploitation laboratoire, la démonstration d’identité, la signalisation des personnes placées en garde à vue, l’assistance aux perquisitions, l’assistance aux autopsies, ainsi que tout ce qui touche aux environnements post-délictuel et post-criminel.

Au fil des années, j’ai surtout constaté un immense vide : une fois les secours, la police / gendarmerie partis, il restait les familles… seules face au lieu du drame. Mais ce constat, je ne l’ai pas seulement fait comme professionnel.

Je l’ai vécu comme famille. En août 2003, nous avons découvert la dépouille de mon grand-oncle à son domicile. Je me souviens encore avoir retiré moi-même l’étiquette judiciaire apposée sur la porte de son appartement, portant les mots : « découverte de cadavre » accompagnés de son identité. Je suis ensuite entré seul dans le logement. Mon grand-oncle était décédé sur le fauteuil du séjour, face à une télévision restée allumée. L’appartement était profondément marqué par la mort : odeurs de putréfaction, fluides humains, insectes… un environnement extrêmement difficile humainement et sanitairement. J’ai cherché des entreprises capables d’intervenir. Personne ne voulait venir.

J’ai finalement dû m’en occuper moi-même, avec les moyens du bord, en achetant dans une supérette de quoi tenter de nettoyer et rendre le logement digne pour le propriétaire. Mais malgré tous mes efforts, je ne suis pas parvenu à effacer les traces sur le parquet, ni à faire disparaître l’odeur de mort qui avait imprégné les meubles et les vêtements. Et je crois que tout est né à cet instant précis. Mes mains gantées plongées dans les fluides humains de mon grand-oncle, j’ai compris qu’un jour, je créerais un service digne, humain et professionnel pour accompagner les familles confrontées à ce type de drame. Et souvent, personne n’était réellement formé pour prendre le relais avec dignité, humanité et technicité.

C’est ce constat qui m’a amené à créer ma propre structure, en 2017 la société SANG FROID, devenue ensuite la première association loi 1901 d’aide aux familles de victimes de mort violente, puis la création de mon unité pilote en 2022 : SFIAS – Service Français d’Intervention Après Sinistre, et enfin, le 17 janvier 2025, le premier réseau de franchise français spécialisé dans le nettoyage de sites d’incidents traumatiques & d’environnements funéraires : ORIZONS après-vie. Concernant la formation, la seule certification spécialisée existante à l’époque se trouvait en Amérique du Nord, notamment aux États-Unis et au Canada. C’est précisément à Montréal que je suis allé me certifier en 2016.

En France, j’ai été le premier à structurer ce métier singulier avec une vision claire : faire évoluer la prise en charge du nettoyage post-crime, contribuer à faire avancer la loi, professionnaliser les pratiques et créer un véritable réseau de franchise spécialisé. Aujourd’hui, dans le cursus de formation des nouveaux franchisés, je forme sur le plateau technique et pédagogique ORIZONS après-vie. C’est un outil pédagogique unique au monde, conçu pour professionnaliser ce secteur grâce à des formations techniques, des protocoles stricts, des notions de microbiologie, de gestion du risque biologique, mais aussi d’accompagnement humain. Parce qu’au fond, ce n’est pas simplement du nettoyage. C’est une intervention technique, sanitaire… et profondément humaine.

Photographie de nettoyage post-crime lors d’une formation dispensée par la société ORIZONS Après-vie © Baptiste Girardet

SA : À quoi ressemble une semaine type ? Est-ce que tu interviens uniquement sur des scènes de crime, ou aussi sur des accidents, des décès naturels non découverts, des squats… ?

BG : Contrairement à l’image que l’on peut avoir, les scènes de crime représentent une partie minoritaire de notre activité. Une semaine type peut mélanger :

  • des découvertes tardives de personnes décédées seules,
  • des suicides,
  • des homicides,
  • des accidents domestiques ou professionnels,
  • des logements insalubres,
  • des interventions après syndrome de Diogène,
  • des squats,
  • des scènes avec présence de fluides biologiques,
  • mais aussi des opérations de désinfection dans des environnements funéraires ou hospitaliers.

Chaque intervention est différente. Certaines sont techniquement complexes, d’autres humainement très lourdes. Nous pouvons être appelés par les familles, les bailleurs, les syndics, les assurances, les collectivités, les forces de l’ordre ou directement par des magistrats dans le cadre de réquisitions judiciaires. D’ailleurs, c’est un point très important : aujourd’hui en France, lorsqu’une scène de crime nécessite une décontamination spécialisée, un magistrat peut ordonner notre intervention dans le cadre des frais de justice. Ce dispositif existe grâce au décret n° 2022-656 du 25 avril 2022, dont j’ai été l’un des co-initiateurs après plusieurs années de sensibilisation auprès des pouvoirs publics et du monde judiciaire. Avant ce texte, il existait un véritable vide juridique et humain.

Une fois les constatations terminées, les secours, les enquêteurs et la justice quittaient les lieux… et les familles se retrouvaient seules face à des logements parfois profondément marqués d’une part par la mort : présence de sang, fluides biologiques, odeurs de décomposition, mobiliers souillés, risques infectieux ou psychologiques majeurs ; et d’autre part par les traces d’investigation judiciaires : feutres indélébiles sur les surfaces, scotch à sceller, tests millimétrés, révélateur physico-chimique, poudre dactyloscopique… En plus du traumatisme émotionnel, elles devaient assumer seules le coût financier d’une décontamination spécialisée, qui pouvait représenter plusieurs milliers d’euros. C’était une double peine.

Concrètement, ce décret permet désormais à un procureur de la République ou à un juge d’instruction de délivrer une réquisition ou une ordonnance afin qu’une entreprise spécialisée comme Orizons après-vie, intervienne pour procéder à la décontamination des lieux dans le cadre des frais de justice. Ce décret a profondément changé les choses. Il reconnaît enfin que le nettoyage post-crime n’est pas une simple prestation de ménage, mais une nécessité :

  • sanitaire,
  • psychologique,
  • humaine,
  • judiciaire,
  • et même de santé publique.

Il protège les familles, mais également les propriétaires, les voisins, les agents immobiliers, les collectivités et toutes les personnes susceptibles d’être exposées à un environnement biologiquement dangereux. C’est aussi une reconnaissance institutionnelle de notre métier et de la nécessité d’encadrer des interventions extrêmement sensibles, qui touchent à la dignité des morts et à la protection des vivants. Pour moi, cette avancée représente une véritable reconnaissance de la dignité des victimes, mais aussi de la nécessité sanitaire, humaine et judiciaire de notre métier.

En plus du traumatisme émotionnel, elles devaient assumer seules le coût financier d’une décontamination spécialisée, qui pouvait représenter plusieurs milliers d’euros. C’était une double peine.

SA : Sans rentrer dans des détails trop précis, est-ce qu’il y a une intervention qui t’a particulièrement marqué, et pourquoi ?

BG : Oui, forcément. Ce ne sont pas toujours les scènes les plus “spectaculaires” qui marquent le plus. Parfois, c’est simplement le silence d’un appartement, une table mise pour une personne qui ne reviendra plus, ou des photos de famille restées intactes au milieu du chaos. Je me souviens notamment de certaines interventions où des proches découvraient en même temps que nous l’ampleur réelle de la situation. À cet instant, on comprend que notre rôle dépasse très largement le simple aspect technique.

Ce métier nous rappelle constamment la fragilité humaine, la solitude parfois, mais aussi l’importance de la dignité. Nous intervenons dans l’intimité absolue des gens. Cela impose énormément d’humilité. Pour répondre précisément à votre question, il y a une intervention qui m’a particulièrement marqué : celle d’un lieu dans lequel j’ai eu la mission d’effacer les traces d’un drame familial au cours duquel trois enfants et leur père ont perdu la vie. Le contexte était extrêmement lourd. Deux enfants avaient été abattus chacun dans leur chambre, dans leur lit. Le troisième enfant avait été tué dans une pièce cinéma du domicile. Le père s’était ensuite donné la mort.

Au-delà de la technicité de l’intervention, cette affaire a provoqué chez moi un véritable transfert émotionnel avec ma propre histoire familiale et certains épisodes de ma vie personnelle. Et c’est précisément pour cette raison qu’il est fondamental, dans notre métier, d’être accompagné émotionnellement. On ne peut pas être exposé régulièrement à des scènes d’une telle violence humaine sans mettre en place des garde-fous émotionnels solides. C’est pourquoi nous travaillons avec différents partenaires : psychologues, sophrologues, préparateurs mentaux, étiothérapeutes…

L’objectif est de préserver un équilibre émotionnel, éviter l’effondrement psychique, mais surtout empêcher que certaines histoires finissent par s’ancrer en nous alors qu’elles ne nous appartiennent pas. Parce qu’à force d’entrer dans l’intimité des drames humains, la frontière entre empathie et absorption émotionnelle peut devenir extrêmement fragile.

SA : Concrètement, comment se déroule une intervention de A à Z (depuis l’appel jusqu’à la restitution des lieux) ? Qui te contacte : la police, les familles, les assurances ?

BG : Tout commence par un appel. Nous disposons d’un numéro vert national, le 0800 945 668, joignable 7 jours sur 7 et 24h/24. Le réseau national ORIZONS après-vie que j’ai fondé repose sur des adhérent(e)s implanté(e)s dans différentes régions de France. Cette organisation permet une grande rapidité d’intervention grâce à leur proximité géographique avec les familles endeuillées, mais aussi avec les tribunaux judiciaires.

L’appel peut provenir d’une famille, d’un proche, d’un bailleur, d’un syndic, d’une collectivité, d’une société, des forces de l’ordre ou directement d’un magistrat dans le cadre d’une réquisition judiciaire, même si la voie de la réquisition de nos services en nettoyage post-crime se fait généralement par courriel. À partir de ce moment-là, nous recueillons immédiatement les informations essentielles :

  • le type de situation : crime, suicide, découverte tardive de cadavre, accident domestique, accident du travail, attentat…
  • le lieu géographique afin de pouvoir dédier l’adhérent(e) le (la) plus proche du lieu des faits,
  • l’état du logement : traces de violences, présence de fluides humains, nombre de victimes, typologie de l’habitat, traces d’investigations judiciaires, présence éventuelle d’un assaut des forces de l’ordre… S’il s’agit d’un pavillon, d’un appartement, d’une société, d’un véhicule ou même de la voie publique,
  • la présence ou non des énergies (eau et électricité), car les lieux placés sous scellés sont souvent neutralisés techniquement,
  • et l’identité de la victime ou des victimes défuntes pour les futurs besoins administratifs et successoraux.

À ce jour, en France, les assurances ne prennent quasiment jamais en charge ce type de situation. Le Code des assurances prévoit en effet que les dommages provoqués par l’assuré lui-même ne sont pas indemnisables. Concrètement, lorsqu’une personne décède seule à son domicile, les conséquences biologiques et sanitaires de son décès ne sont généralement pas couvertes par les contrats d’assurance habitation, puisqu’elle est juridiquement considérée comme étant à l’origine des dommages. Le principe assurantiel intervient principalement lorsqu’un tiers responsable est identifié.

Photographies de nettoyage post-crime lors d’une formation dispensée par la société ORIZONS Après-vie © Baptiste Girardet

Ensuite, nous adressons une proposition d’intervention détaillée par courriel au donneur d’ordre. Après validation, nous planifions l’intervention. Chaque opération suit rigoureusement un manuel opératoire appliqué par l’ensemble des franchisé(e)s ORIZONS après-vie sur le territoire national. Les protocoles sont identiques partout en France : c’est un gage de sérieux, de traçabilité et d’absence totale d’improvisation. Nous commençons par procéder à la captation des lieux afin de documenter précisément l’état initial du site. Puis nous procédons :

  • au retrait des sources lésées et pathogènes,
  • à la dépose des matériaux contaminés lorsque les fluides biologiques ont pénétré en profondeur,
  • à la décontamination des surfaces par détergence puis désinfection,
  • au réaménagement des lieux,
  • à la neutralisation des odeurs par nébulisation et traitements par voie aérienne,
  • puis à une nouvelle captation des lieux avant restitution.

Une fois l’intervention terminée, nous procédons à la remise des clés. De retour au dépôt, nous assurons :

  • le réassort des produits et consommables utilisés,
  • la gestion des déchets inertes,
  • ainsi que le traitement des déchets infectieux collectés par notre partenaire spécialisé.

À l’issue de l’intervention, la facture acquittée ainsi que le certificat de décontamination sont transmis. Selon les besoins des familles, nous pouvons également proposer :

  • du débarrassage,
  • du déménagement,
  • du stockage,
  • ou encore la rénovation complète des lieux lorsque certains revêtements ou matériaux ont dû être déposés lors de la phase de décontamination (obligation de résultat).

Ces travaux sont réalisés sans sous-traitance et couverts par notre garantie décennale. Mais au fond, notre véritable mission ne consiste pas seulement à nettoyer un lieu. Elle consiste surtout à éviter qu’une famille ait à revivre visuellement, biologiquement ou psychologiquement les conséquences du drame.

SA : Quels produits utilises-tu ? Est-ce que c’est du matériel professionnel très spécifique, ou certains produits qu’on pourrait trouver dans le commerce ? Y a-t-il des risques biologiques ou chimiques à gérer ?

BG : Nous utilisons des produits extrêmement spécifiques, totalement différents des produits accessibles dans le commerce classique. Par exemple, nous utilisons un dégraissant professionnel conçu à l’origine pour l’industrie hospitalière. Ce produit possède notamment des propriétés de destruction de l’ADN. Il n’est évidemment pas utilisé pour cette caractéristique dans le milieu hospitalier, mais nous avons été directement sollicités par le laboratoire fabricant et avons adapté son usage à nos protocoles de décontamination post-traumatique. Ces produits sont classés dans des catégories professionnelles réglementées.

Nous travaillons avec des désinfectants répondant à des normes hospitalières très strictes, notamment virucides, bactéricides et fongicides à large spectre, comme la norme EN 14476.

D’ailleurs, depuis le 1er janvier 2026, le Certibiocide est devenu obligatoire pour les décideurs, acquéreurs et distributeurs de certains désinfectants professionnels TP2, TP3 et TP4. Concrètement, cela signifie que ces produits ne peuvent plus être vendus ni achetés sans numéro Certibiocide. Ils sont réservés à des usages strictement professionnels et ne sont pas accessibles au grand public. Même leur dénomination commerciale ne laisse pas apparaître leur utilisation dans le nettoyage traumatique.

Les produits du commerce classique sont totalement inadaptés à ce type d’intervention.

Nous travaillons avec des désinfectants répondant à des normes hospitalières très strictes, notamment virucides, bactéricides et fongicides à large spectre, comme la norme EN 14476. La norme AFNOR NF EN 14476 est une norme européenne permettant d’évaluer l’activité virucide d’un produit avant sa mise sur le marché. Concrètement, elle certifie qu’un désinfectant est capable d’inactiver des virus enveloppés ou non enveloppés responsables de nombreuses contaminations, comme les Coronavirus, les virus Influenza, l’Herpes virus, le VIH, les Norovirus ou encore certains Rotavirus. Cette norme est aujourd’hui une référence essentielle dans le domaine médical et hospitalier. Elle garantit que le désinfectant participe activement à la prévention des infections et des contaminations croisées.

Depuis la pandémie mondiale, de nombreux produits sont apparus sur le marché avec des appellations parfois trompeuses. Par exemple, certains gels hydroalcooliques ou produits dits “désinfectants” ne disposent en réalité d’aucune efficacité démontrée contre les virus. C’est précisément pour cette raison que la norme EN 14476 est essentielle : elle permet de distinguer les produits réellement efficaces contre les agents viraux des simples produits d’entretien classiques. Nous utilisons également du matériel strictement professionnel :

  • des appareils de désinfection par voie aérienne,
  • des équipements respiratoires à ventilation assistée,
  • des pulvérisateurs et aspirateurs spécifiques provenant notamment des États-Unis,
  • une monobrosse
  • des équipements de protection individuelle complets,
  • des consommables tels que franges, lavettes, éponges, abrasifs
  • et des outils de démolition (ponçeuse béton) lorsque les fluides biologiques ont traversé les matériaux.

Les risques sont extrêmement réels dans notre métier :

  • agents pathogènes,
  • bactéries,
  • virus,
  • moisissures,
  • fluides biologiques,
  • odeurs toxiques,
  • produits chimiques,
  • mais aussi risques émotionnels et psychologiques.

On ne peut pas improviser dans ce domaine. C’est un métier qui nécessite des protocoles extrêmement stricts, des connaissances en microbiologie, en chimie, en gestion du risque infectieux et une rigueur absolue dans l’utilisation des équipements et des produits.

Photographie de nettoyage post-crime lors d’une formation dispensée par la société ORIZONS Après-vie © Baptiste Girardet

SA : Est-ce qu’il t’arrive d’être en contact direct avec les proches de la victime ? Comment tu gères cette dimension humaine, émotionnelle, qui va bien au-delà du simple nettoyage ?

BG : Oui, très souvent. Et honnêtement, c’est probablement la partie la plus importante du métier. Cette approche humaine commence dès le premier contact téléphonique.

Lorsque je suis sollicité, je n’accueille jamais les personnes avec un simple « bonjour ». Parce que les personnes qui nous appellent ne vivent généralement pas un “bon jour”, mais plutôt l’un des pires jours de leur existence. Derrière chaque appel, il y a une détresse, un choc, parfois une découverte traumatique qui vient de bouleverser une famille entière. Quand nous arrivons sur place, les proches sont souvent épuisés administrativement, émotionnellement détruits, sidérés par ce qu’ils viennent de vivre.

Certaines personnes culpabilisent, s’excusent de nous solliciter. D’autres n’osent même plus entrer dans le logement. Notre rôle consiste aussi à protéger les familles d’images qu’elles ne devraient jamais avoir à gérer seules. Il faut savoir écouter, rassurer, expliquer sans brutalité, sans froideur et sans jugement. Nous intervenons avec énormément de discrétion, de neutralité et d’humilité.

Derrière chaque intervention, il y a une histoire humaine. Et je pense sincèrement que notre société civile oublie trop souvent cette dimension. Dans notre métier, il faut être capable d’empathie sans pour autant absorber une histoire qui ne nous appartient pas. C’est un équilibre extrêmement fragile. Parce qu’à force d’entrer dans l’intimité des drames humains, certaines situations peuvent nous marquer profondément. Et lorsque cela devient trop lourd émotionnellement, ou lorsque nous sentons qu’une intervention continue de nous habiter psychiquement, alors il est indispensable de consulter.

C’est pour cette raison que nous travaillons avec des partenaires spécialisés dans l’accompagnement émotionnel : psychologues, sophrologues, préparateurs mentaux, étiothérapeutes… Demander de l’aide n’est pas une faiblesse dans ce métier, d’ailleurs le contrat qui est avec un(e) franchisé(e) prévoit l’obligation une fois par trimestre de fournir un justificatif d’accompagnement émotionnel. C’est au contraire une nécessité pour continuer à accompagner les autres avec justesse, dignité et stabilité émotionnelle.

SA : Ce métier laisse forcément des traces. Comment tu te protèges mentalement ? Est-ce qu’il existe un suivi psychologique dans ce secteur, ou c’est encore quelque chose de tabou ?

BG : Ce métier laisse des traces, oui. On ne peut pas être confronté régulièrement à la mort, à la détresse ou à certaines scènes sans être impacté. Personnellement, mon passé chez les pompiers puis en Police Technique et Scientifique m’a donné des outils de gestion émotionnelle. Mais cela ne rend pas invulnérable. Il est essentiel d’avoir des espaces de parole, une équipe soudée et une vraie hygiène mentale. Pourtant, dans ce secteur, le suivi psychologique reste encore très tabou. Beaucoup pensent qu’il faut “encaisser”. Je pense au contraire qu’il faut professionnaliser aussi l’accompagnement psychologique des intervenants. La santé mentale des techniciens est un véritable enjeu.

SA : Des séries comme Dexter, The Cleaning Lady ou des films mettent en scène des « nettoyeurs ». Qu’est-ce qui t’a le plus fait rire ou grincer des dents dans ces représentations par rapport à ton vrai quotidien ?

BG : Ce qui fait sourire, c’est souvent la rapidité irréaliste des interventions et l’absence totale de protocoles de sécurité. Dans la réalité, une scène traumatique, ce n’est pas quelqu’un avec une serpillière et des gants ménagers.

Il y a des risques biologiques majeurs, des procédures très strictes, des équipements lourds et surtout une dimension humaine totalement absente de beaucoup de fictions. Ce qui me dérange parfois, c’est aussi la fascination pour le “glauque”. Notre métier n’est pas là pour nourrir un voyeurisme. Il est là pour restaurer de la dignité et protéger des familles. Même si certaines œuvres restent divertissantes, le vrai quotidien est beaucoup plus humain, silencieux et respectueux.

Par exemple, dans la série The Cleaning Lady, il y a une scène particulièrement intéressante où la “nettoyeuse” Thony De La Rosa explique à un membre de la mafia, Arman Morales, qu’il faut agir très rapidement après le meurtre qu’il vient de commettre par arme à feu, parce que le sang va pénétrer dans le béton par gravité. Et ça, pour le coup, c’est totalement exact. Les fluides biologiques migrent extrêmement vite dans les matériaux poreux comme le béton, les joints, les parquets ou certains revêtements. Plus on attend, plus la contamination pénètre en profondeur, ce qui complique énormément la décontamination et peut imposer la dépose complète des matériaux.

En revanche, dans cette même scène, le personnage explique qu’il faudrait utiliser du “peroxyde de sodium” pour nettoyer le sang sur le béton. Et là, c’est faux… mais surtout extrêmement dangereux. Le peroxyde de sodium n’est pas un “produit de nettoyage” classique. Il s’agit d’un agent chimique industriel extrêmement réactif, classé comme comburant puissant et corrosif sévère dans les fiches de données de sécurité internationales. Concrètement, ce produit peut :

  • provoquer un incendie ou une explosion au contact de certaines matières,
  • provoquer de graves brûlures cutanées et lésions oculaires,
  • dégager des réactions chimiques extrêmement violentes au contact de l’eau ou de matières organiques,
  • libérer des substances corrosives comme l’hydroxyde de sodium,
  • générer des projections chimiques très dangereuses,
  • et exposer l’utilisateur à des vapeurs et poussières particulièrement agressives pour les voies respiratoires.

Photographies de nettoyage post-crime lors d’une formation dispensée par la société ORIZONS Après-vie © Baptiste Girardet

Les fiches de sécurité précisent d’ailleurs explicitement que ce produit :

  • nécessite des équipements respiratoires spécialisés,
  • impose des protections intégrales visage / peau,
  • ne doit jamais être manipulé sans formation chimique adaptée,
  • et peut réagir violemment avec l’humidité, les matières combustibles ou certains composés organiques.

Dans un environnement post-traumatique contenant justement :

  • du sang,
  • des fluides biologiques,
  • des matières organiques,
  • de l’humidité,
  • des textiles,
  • du bois,
  • ou des matériaux poreux,

l’utilisation d’un tel produit serait totalement irresponsable et pourrait mettre gravement en danger :

  • l’intervenant,
  • les occupants du logement,
  • les voisins,
  • mais aussi les structures du bâtiment elles-mêmes.

Ce type de substance n’a absolument pas vocation à être utilisé dans des opérations de nettoyage traumatique courantes. C’est précisément le problème de certaines fictions : elles mélangent parfois des éléments techniquement exacts avec des références chimiques totalement inadaptées ou dangereuses. Il est également important de préciser qu’au sein du réseau ORIZONS après-vie, nous ne pouvons jamais intervenir avant la fin complète des investigations judiciaires.

Nous nous assurons systématiquement de disposer soit :

  • d’une réquisition judiciaire,
  • soit d’un certificat de décès accompagné d’une autorisation de nettoyage délivrée après enquête décès, en nous rapprochant du service enquêteur ayant diligenté les investigations.

Notre rôle n’est pas d’interférer avec une scène, mais d’intervenir uniquement après le travail des enquêteurs et des sciences forensiques, afin de procéder à la décontamination des lieux dans le respect total de la procédure judiciaire. C’est précisément pour cette raison que les entreprises spécialisées utilisent des protocoles chimiques strictement encadrés, des désinfectants normés et des produits compatibles avec une activité de décontamination professionnelle. Dans notre métier, on ne “teste” jamais des produits vus dans des séries télévisées. Chaque produit utilisé doit être :

  • réglementairement autorisé,
  • maîtrisé techniquement,
  • compatible avec les matériaux,
  • et manipulé dans le respect absolu des règles de sécurité chimique et biologique.

Dans notre métier, les produits utilisés, les protocoles et les méthodes d’intervention sont strictement encadrés, normés et manipulés avec une rigueur absolue.

SA : Tu interviens une fois que la police scientifique et les enquêteurs ont terminé leur travail puisque ton rôle c’est d’effacer, pas vraiment de rechercher. Mais est-ce qu’il t’est déjà arrivé, en nettoyant, de tomber sur un élément qui avait échappé aux premiers intervenants ?

BG : Oui, cela peut arriver. Il faut comprendre qu’une scène évolue énormément une fois le travail technique terminé : déplacement de mobilier, démontage d’éléments, accès à des zones auparavant inaccessibles… Il nous est déjà arrivé de découvrir des objets, des documents ou certains éléments passés inaperçus dans des recoins, dans des appareils électro-ménagers, sous des meubles ou dans des zones très contaminées. Dans ces cas-là, nous avons une obligation morale et professionnelle : immédiatement stopper l’intervention et prévenir les autorités compétentes.

Mon passé en Police Technique et Scientifique m’a appris une chose essentielle : même après la fin apparente d’une scène, il faut garder énormément de rigueur et d’humilité. Je vais ici citer deux cas de figure pour lesquels nous avons stoppé notre intervention et appelé le directeur d’enquête :

  • Nous intervenions dans le cadre d’un suicide par arme à feu, dans une chambre à coucher. Le contexte médiatique de l’affaire faisait que dans l’environnement ou nous progressions pour décontaminer les lieux avant l’arrivée de la famille, un commissaire, deux enquêteurs OPJ et le maire de la commune étaient présents. Lors du mode opératoire, mon collaborateur à trouver un étui de munition percuté, disposé au sol, situé derrière une table de chevet qu’il avait déplacé. Nous avons stoppé nos actions, l’officier de police judiciaire présent dans les lieux a prélevé cet étui, puis nous avons poursuivi notre intervention.
  • Nous intervenions dans le cadre d’un crime, une prostituée tuée par un de ses clients. La réquisition de nos services consistait à décontaminer les lieux puis à débarrasser intégralement le contenu de l’appartement. Le directeur d’enquête qui à briser le scellé de l’appartement (lieu des faits) nous avait confié être à la recherche d’un passeport de la victime défunte, et que malgré la perquisition faite, le passeport demeurait introuvable. Lors des opérations de débarras, j’ai trouvé le passeport de la victime cachée dans un cuiseur à riz électrique. Ce document a pu ainsi être remis au service enquêteur.
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Comment fonctionne les arnaques amoureuses ?

Une affaire récente impliquant une Française escroquée de plusieurs centaines de milliers d’euros par un individu se faisant passer pour Brad Pitt a largement circulé dans les médias. L’auteur utilisait des échanges prolongés, des contenus personnalisés et des supports visuels manipulés pour entretenir une relation crédible sur plusieurs mois. Si ce cas a retenu l’attention, il s’inscrit dans une tendance bien documentée. Selon la Federal Trade Commission, les pertes liées aux arnaques sentimentales ont dépassé 1,1 milliard de dollars en 2023, avec une progression continue depuis plusieurs années. Les travaux de Whitty et Buchanan (2022), publiés dans Crime Science, montrent par ailleurs que ces fraudes concernent des profils de plus en plus diversifiés, loin des stéréotypes habituels.

Comprendre l’efficacité des arnaques sentimentales

Les arnaques amoureuses reposent sur des mécanismes psychologiques robustes, largement étudiés en criminologie et en psychologie sociale. Leur efficacité ne tient pas à une faille individuelle, mais à une construction progressive.

L’interaction débute souvent de manière banale, puis évolue vers une relation personnalisée et cohérente. L’escroc adapte son discours, ajuste les temporalités de réponse, introduit des éléments biographiques crédibles et installe progressivement un climat de confiance. Ce processus repose notamment sur un engagement progressif de la victime dans la relation, une cohérence narrative qui limite la perception d’incohérences, une mobilisation des émotions (attachement, inquiétude, urgence), ainsi qu’une dissonance cognitive lorsque les premiers doutes apparaissent.

Le point de bascule : la dissonance cognitive

Cette dissonance cognitive constitue un moment clé, et probablement l’un des mécanismes les plus déterminants dans la persistance de la fraude. Elle correspond à une tension interne entre deux réalités incompatibles : d’un côté, la relation construite, investie émotionnellement, et de l’autre, l’éventualité d’une tromperie. Reconnaître l’arnaque implique alors bien plus qu’un simple ajustement rationnel. Cela signifie admettre une erreur, parfois coûteuse financièrement, mais surtout affectivement.

À ce stade, plusieurs freins entrent en jeu. La culpabilisation personnelle, le sentiment d’avoir été manipulé, la peur du regard des proches ou de leur incompréhension, mais aussi l’impression d’avoir atteint un point de non-retour renforcent le maintien dans la relation. S’y ajoute une forme de désillusion brutale, qui peut être psychologiquement difficile à intégrer.

Dans ce contexte, la poursuite de l’échange peut apparaître, paradoxalement, comme une manière de préserver une cohérence interne et d’éviter un choc émotionnel trop important. C’est précisément à ce moment que la rupture devient la plus difficile, alors même que les signaux d’alerte sont les plus présents. À mesure que la relation avance, les décisions ne sont plus évaluées uniquement de manière rationnelle. Elles s’inscrivent dans un cadre relationnel déjà investi, ce qui explique pourquoi des profils informés ou socialement intégrés peuvent également être concernés.

De l’échange à la trace

Dans une perspective criminalistique, ces affaires produisent des traces particulières. Contrairement à des preuves matérielles classiques, les éléments disponibles sont majoritairement des échanges numériques.

Messages écrits, audios, images ou vidéos constituent un ensemble de données qui ne documente pas seulement des faits, mais une interaction. Ces éléments permettent d’analyser la structuration du discours de l’auteur, le rythme des sollicitations, les moments de bascule vers des demandes financières ou encore les stratégies d’adaptation face aux réactions de la victime. L’introduction de contenus manipulés, notamment via des techniques de type deepfake, complexifie encore cette analyse. Ces supports renforcent la crédibilité perçue sans pour autant constituer des preuves directes d’identité. Dans la pratique, ce ne sont pas les éléments pris séparément qui apportent du sens, mais la manière dont ils s’enchaînent et s’inscrivent dans la durée.

Objectifs et contraintes de l’enquête

Les investigations liées aux arnaques sentimentales poursuivent plusieurs objectifs simultanés.

  • Le premier concerne les flux financiers. Il s’agit de tracer les transactions, identifier les comptes-relais et, lorsque cela est possible, engager des procédures de récupération des fonds.
  • Le second porte sur l’identification des auteurs. Dans de nombreux cas, les escroqueries s’inscrivent dans des réseaux organisés, avec une répartition des rôles entre créateurs de profils, opérateurs de conversation et intermédiaires financiers.
  • Le troisième objectif vise la compréhension du mode opératoire, afin d’alimenter la prévention et d’améliorer les capacités de détection.

Ces enquêtes sont rendues complexes par plusieurs facteurs : fragmentation géographique, multiplicité des identités utilisées, recours à des infrastructures techniques dispersées…

La difficulté centrale de l’interprétation

L’un des enjeux majeurs réside dans l’interprétation des échanges. Comme toute trace, les communications numériques ne prennent sens qu’à travers leur contexte. Un message ne peut être compris indépendamment de la relation dans laquelle il s’inscrit. Il ne reflète pas uniquement l’action de l’auteur, mais aussi la manière dont la victime réagit sous influence. Cette particularité impose une lecture particulièrement rigoureuse. L’analyse doit intégrer la chronologie des interactions, le contexte émotionnel, les stratégies de manipulation identifiables ainsi que les éléments extérieurs corroborants. Sans cette mise en perspective, le risque de surinterprétation reste élevé.

Vers une criminalistique des interactions ?

Ces arnaques illustrent une évolution plus large des traces exploitées en sciences forensiques. À côté des traces matérielles et numériques classiques émergent des traces interactionnelles, issues de relations médiatisées par des technologies.

Le deepfake, les faux profils ou les scripts conversationnels ne constituent pas une rupture en soi. Ils s’insèrent dans des logiques déjà existantes de manipulation, mais en renforcent la crédibilité et la scalabilité. L’enjeu pour les sciences forensiques est d’intégrer ces nouvelles formes de traces dans un cadre méthodologique robuste, capable d’articuler données techniques et analyse comportementale.

Enjeux judiciaires et perspectives

Pour les praticiens du droit, ces dossiers posent des questions spécifiques. La qualification des faits, l’appréciation du consentement de la victime et la valeur probatoire des échanges nécessitent une approche nuancée.

Un premier obstacle tient à la sous-déclaration. Les victimes portent encore rarement plainte, notamment en raison de la honte, de la culpabilité ou de la peur du jugement. Les données du Federal Bureau of Investigation (FBI) soulignent que les pertes déclarées ne représentent qu’une partie du phénomène réel. Même lorsque les faits sont signalés, les procédures aboutissent difficilement. La dimension transnationale, l’usage d’identités fictives et la complexité des flux financiers limitent fortement les poursuites et les condamnations.

Les données sont abondantes, mais leur interprétation demande une rigueur particulière. L’enjeu n’est pas de multiplier les éléments, mais de produire une lecture cohérente et scientifiquement fondée. Ces évolutions invitent à renforcer le dialogue entre enquêteurs, analystes et experts en sciences comportementales, afin de mieux appréhender des infractions où la preuve passe autant par l’interaction que par la technique.

Sources :

Federal Trade Commission (2024). Consumer Sentinel Network Data Book 2023 – Romance scam losses. Disponible en ligne : https://www.ftc.gov/reports/consumer-sentinel-network-data-book-2023

Whitty, M. T., & Buchanan, T. (2022). The online romance scam: Causes and consequences. Crime Science. Disponible en ligne : (PDF) The online dating romance scam: causes and consequences of victimhood

France Bleu (2025). Retour sur l’arnaque au faux Brad Pitt qui a coûté 830 000 euros à une internaute française. Disponible en ligne :https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/retour-sur-l-arnaque-au-faux-brad-pitt-qui-a-coute-830-000-euros-a-une-internaute-francaise-9633205

Le Monde (2025). Qui se cache derrière les arnaques sentimentales qui se multiplient en France ?
Disponible en ligne : Qui se cache derrière les arnaques sentimentales qui se multiplient en France ?

Federal Bureau of Investigation (2024). Internet Crime Report – Romance scams. Disponible en ligne : https://www.ic3.gov/Media/PDF/AnnualReport/2023_IC3Report.pdf