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Procès Hedgepeth, quand les statistiques ADN mettent l’interprétation de la preuve à l’épreuve

Un rapport de vraisemblance de 170 quadrillions a été présenté devant les jurés du tribunal de Durham, en Caroline du Nord, lors du procès de Miguel Salguero-Olivares, accusé du meurtre de Faith Hedgepeth en 2012 [1]. Ce chiffre, issu de l’analyse d’un mélange ADN prélevé sur le corps de la victime, apporte un soutien statistique extrêmement fort à l’hypothèse selon laquelle l’accusé compte parmi les contributeurs de ce mélange. Il ne constitue pourtant pas une preuve de sa culpabilité. Les témoignages des 14 et 15 octobre 2026 illustrent une difficulté majeure de l’expertise génétique, qui consiste à comprendre précisément ce que les statistiques permettent d’établir et les questions auxquelles elles ne peuvent pas répondre.

Neuf ans d’enquête avant une identification génétique

Le 7 septembre 2012, Faith Hedgepeth, étudiante de 19 ans à l’université de Caroline du Nord à Chapel Hill, est retrouvée morte dans son appartement. L’enquête mobilise de nombreux prélèvements biologiques, mais les comparaisons génétiques initiales ne permettent d’identifier aucun suspect. En 2021, le recours à la généalogie génétique d’investigation conduit les enquêteurs jusqu’à Miguel Salguero-Olivares [2]. Cette méthode consiste à exploiter des correspondances génétiques avec des personnes apparentées afin d’orienter les recherches vers un individu susceptible d’être à l’origine d’une trace. Dans ce dossier, elle a permis d’identifier des parents éloignés du suspect, qui ont ensuite été entendus et ont fourni leur ADN [2]. Un échantillon prélevé à son insu lors d’un contrôle routier, deux jours avant l’annonce de son arrestation le 16 septembre 2021, a permis une comparaison directe avec son profil [2].

Quatorze ans après les faits, son procès s’est ouvert à Durham. Les audiences d’octobre 2026 accordent une place importante aux résultats génétiques. Erin Ermish, scientifique du laboratoire de criminalistique de l’État de Caroline du Nord, présente les analyses réalisées sur le corps de la victime et sur plusieurs objets retrouvés sur les lieux [1]. Son témoignage met notamment en lumière l’utilisation de rapports de vraisemblance pour évaluer la force des correspondances génétiques.

Ce que signifient réellement 170 quadrillions

Selon WRAL, média d’information américain, l’experte a indiqué le 15 octobre 2026 que les résultats obtenus sur un prélèvement effectué sur le corps de la victime étaient 170 quadrillions de fois plus probables si le mélange provenait de Faith Hedgepeth (la victime) et de Miguel Salguero-Olivares (le suspect) que s’il provenait de la victime et d’un individu inconnu non apparenté [1]. Les sources américaines parlent de 170 septillion, car les États-Unis utilisent l’échelle courte, dans laquelle un septillion correspond à 1 suivi de 24 zéros, soit un quadrillion en français [1]. La valeur s’écrit donc 1,7 × 10²⁶.

Ce nombre correspond à un rapport de vraisemblance, ou likelihood ratio (LR) en anglais. Il compare la probabilité d’observer les résultats scientifiques sous deux hypothèses alternatives, formulées le plus souvent au regard des positions de l’accusation et de la défense. Plus ce rapport est élevé, plus les observations soutiennent la première hypothèse par rapport à la seconde. Il ne signifie cependant pas que la culpabilité de l’accusé serait 170 quadrillions de fois plus probable que son innocence et il ne représente pas non plus la probabilité que l’ADN provienne de lui. Cette distinction est fondamentale puisque le rapport porte sur la probabilité des observations sous les hypothèses retenues et non sur la probabilité que ces hypothèses soient vraies [5].

La valeur dépend aussi de l’hypothèse alternative choisie. Celle retenue ici porte sur un individu inconnu non apparenté et ne couvre donc pas l’éventualité qu’un proche parent de l’accusé, qui partage une partie de son patrimoine génétique, soit à l’origine du mélange. La question se pose d’autant plus naturellement que l’identification est passée par des personnes apparentées, et un rapport calculé face à l’hypothèse d’un frère de l’accusé serait bien plus faible.

Pour écarter cette hypothèse, les enquêteurs ne s’en remettent pas au seul calcul statistique. Ils travaillent aussi sur l’environnement familial du suspect afin d’identifier les proches susceptibles de constituer d’autres sources plausibles de l’ADN, comme un frère ou un père présent dans la région au moment des faits. Lorsque de telles personnes existent, il faut encore vérifier si elles peuvent être écartées, soit par une comparaison directe de leur profil génétique, soit par des éléments établissant qu’elles ne pouvaient pas se trouver sur les lieux, comme un alibi vérifié. Si aucun proche n’entre en ligne de compte ou si tous ont pu être exclus, l’hypothèse d’un individu inconnu non apparenté constitue bien l’alternative pertinente pour l’évaluation.

Les autres analyses présentées au procès illustrent également la diversité des résultats. Un second prélèvement corporel a conduit à une valeur de 114 quadrillions, calculée selon les mêmes hypothèses [3]. Sur le haut d’une bouteille de rhum que l’accusation considère comme l’arme du crime, l’experte a annoncé un rapport de vraisemblance de 48,6 septillions, soit environ 4,86 × 10⁴³ [3]. Ce chiffre, très supérieur à celui des prélèvements corporels, ne signifie pas que la bouteille apporte un soutien plus fort à la mise en cause de l’accusé, car les hypothèses comparées ne sont pas les mêmes. Pour les prélèvements corporels, l’hypothèse alternative associait la victime à un individu inconnu, alors que pour la bouteille elle reposait sur deux contributeurs inconnus [3]. Le calcul intègre alors aussi la rareté du profil de la victime elle-même, dont la présence sur un objet retrouvé chez elle n’avait rien de surprenant. La défense a d’ailleurs demandé à l’experte si ce choix pouvait influer sur la valeur obtenue [4].

En revanche, l’ADN retrouvé sur le corps de la bouteille, zone qui n’avait pas été analysée initialement, n’a pu être rattaché ni à l’accusé ni à la victime [4]. Les profils obtenus sous les ongles de la main gauche de la victime ne permettaient quant à eux ni de rapprocher l’accusé ni de l’exclure [3]. Ces résultats ne sont pas nécessairement contradictoires, car la quantité d’ADN récupérée et la composition des mélanges peuvent varier d’une zone à l’autre d’un même objet. Leur interprétation exige néanmoins de distinguer les prélèvements concernés et les conclusions effectivement autorisées par chacun.

Procès de Hedgepeth

Par Monica Casey, WRAL Durham reporter

Identifier une source ne suffit pas à expliquer un contact

Une correspondance génétique, même accompagnée d’un rapport de vraisemblance extrêmement élevé, ne permet pas nécessairement de déterminer dans quelles circonstances l’ADN s’est retrouvé sur un support. L’évaluation peut porter sur l’origine biologique d’une trace, ce que les sciences forensiques désignent comme le niveau de la source [6]. Elle peut également chercher à départager différentes activités susceptibles d’expliquer sa présence, comme un contact direct ou un transfert indirect. Ce second niveau, celui de l’activité, nécessite d’autres informations et, lorsque les données scientifiques le permettent, une évaluation spécifique [7]. Un rapport de vraisemblance calculé pour la question de la source ne peut donc pas être reporté tel quel sur celle de l’activité [6].

L’ADN peut persister après un contact et être transféré secondairement par l’intermédiaire d’une personne ou d’un objet [7]. Sa présence ne permet donc pas, à elle seule, de dater précisément le dépôt ni d’établir le geste qui l’a produit. La nature du matériel biologique pèse toutefois sur cette évaluation. Dans l’affaire Hedgepeth, la mise en évidence de spermatozoïdes dans des prélèvements intimes restreint fortement les activités envisageables, sans établir pour autant le moment du dépôt ni son lien avec l’homicide [3]. Les rapports présentés au tribunal apportent ainsi des informations sur les contributeurs possibles aux mélanges génétiques, mais ils ne doivent pas être interprétés automatiquement comme une démonstration des circonstances du meurtre.

Cette distinction occupe une place importante dans les recommandations de l’European Network of Forensic Science Institutes (ENFSI), qui préconisent d’évaluer les résultats scientifiques au regard d’hypothèses clairement définies et adaptées aux questions du dossier [5].

Le risque d’inverser les probabilités

L’une des erreurs les plus connues dans l’interprétation des preuves scientifiques est le sophisme du procureur, selon l’expression proposée par Thompson et Schumann en 1987 [8]. Malgré son nom, elle n’est pas propre à l’accusation et peut être commise par tout acteur du procès. Elle consiste à confondre la probabilité d’observer un résultat si une hypothèse est vraie avec la probabilité que cette hypothèse soit vraie compte tenu du résultat. Un exemple de la vie courante montre que ces deux grandeurs n’ont rien d’équivalent. La probabilité qu’un magistrat en France parle français est proche de 1, tandis que la probabilité qu’une personne parlant français soit magistrat est infime. Personne ne commettrait la confusion dans ce cas, mais elle devient beaucoup plus difficile à déceler lorsqu’elle porte sur des valeurs chiffrées issues d’une analyse génétique. Lire les 170 quadrillions comme une probabilité de culpabilité, lecture écartée plus haut, en serait un exemple.

Le raisonnement bayésien permet de contextualiser précisément l’apport de l’expertise. Le rapport de vraisemblance mesure la force avec laquelle les observations soutiennent une hypothèse plutôt que l’autre, sans indiquer à lui seul la probabilité que l’une ou l’autre soit vraie. Il agit comme un multiplicateur appliqué à l’appréciation que l’on pouvait porter sur ces hypothèses avant l’analyse génétique, à partir des autres éléments du dossier tels que l’emploi du temps de la personne mise en cause ou les témoignages recueillis. Cette appréciation relève du juge et non de l’expert [9]. Un même rapport de vraisemblance peut ainsi conduire à des conclusions très différentes selon que la personne a été désignée par un faisceau d’indices concordants ou identifiée par le seul rapprochement opéré dans un fichier génétique, comme le FNAEG en France. Lorsque le rapport atteint des valeurs comparables à celles du procès Hedgepeth, cette appréciation initiale pèse beaucoup moins sur la question de la source, et le débat se déplace vers le choix des hypothèses comparées, le risque d’erreur et les circonstances du dépôt.

L’affaire Sally Clark, au Royaume-Uni, illustre les conséquences de cette confusion. Poursuivie pour le meurtre de ses deux fils, âgés de quelques semaines, cette mère a été condamnée en novembre 1999 après que le pédiatre Roy Meadow a affirmé devant le jury que la probabilité de deux morts subites du nourrisson dans une famille comparable à la sienne était de 1 sur 73 millions [10]. Ce chiffre avait été obtenu en élevant au carré une estimation de 1 sur 8 543, comme si les deux décès étaient indépendants, alors que des facteurs génétiques ou environnementaux propres à une même famille rendent cette hypothèse très discutable [11]. Il a surtout été compris, notamment par une partie de la presse, comme la probabilité que les décès soient accidentels, c’est-à-dire comme la probabilité que la mère soit innocente [12]. Or le double meurtre d’enfants par leur mère est lui aussi un événement extrêmement rare, et la seule question pertinente portait sur la probabilité relative de ces deux explications au regard des observations [11]. La condamnation a été annulée en janvier 2003, principalement en raison d’analyses microbiologiques qui n’avaient pas été communiquées à la défense [10]. Dès octobre 2001, la Royal Statistical Society avait publiquement dénoncé le mauvais usage des statistiques dans cette affaire [11].

L’essor du génotypage probabiliste rend cette vigilance d’autant plus nécessaire. Des logiciels comme STRmix ou EuroForMix permettent d’interpréter des mélanges complexes et des traces de faible quantité en modélisant les phénomènes qui altèrent les profils, notamment la disparition d’allèles (drop-out) et l’apparition d’allèles parasites (drop-in) [13]. Ils produisent fréquemment des rapports de vraisemblance de plusieurs milliards, voire des valeurs du même ordre que celles présentées à Durham. La valeur obtenue dépend toutefois des hypothèses comparées, du nombre de contributeurs retenus, des paramètres du modèle et des données de population utilisées, si bien que deux analyses d’un même profil peuvent aboutir à des valeurs différentes sans que l’une ou l’autre soit nécessairement erronée.

Un rapport de vraisemblance de 170 quadrillions ne signifie pas davantage que le risque d’erreur soit de 1 sur 170 quadrillions. Le calcul suppose que le profil a été correctement obtenu et rattaché au bon prélèvement. Les risques de contamination ou d’inversion d’échantillons, même faibles, sont généralement bien supérieurs à de telles valeurs et peuvent, lorsqu’ils ne sont pas négligeables, limiter la force probante de l’élément génétique bien davantage que la rareté du profil [14].

Une expertise qui doit pouvoir être comprise et discutée

Le contre interrogatoire d’Erin Ermish a porté sur les méthodes d’analyse et sur la possibilité d’une dégradation des échantillons conservés pendant plusieurs années [3]. La défense a également interrogé les choix de prélèvement et les résultats obtenus sur différentes parties de la bouteille de rhum [4]. Ces échanges montrent l’importance de rendre les conclusions scientifiques compréhensibles sans en modifier la portée. Un chiffre impressionnant peut donner une apparence de certitude absolue, alors que son interprétation demeure limitée à une question précise.

L’ENFSI recommande notamment que les rapports d’expertise exposent les hypothèses examinées et les limites de l’évaluation [5]. L’objectif est de permettre aux destinataires de comprendre la force des observations sans confondre cette appréciation scientifique avec la décision judiciaire. Cette exigence concerne directement les experts, qui doivent expliquer leurs résultats dans un langage accessible sans abandonner les nuances nécessaires. Elle concerne aussi les magistrats et les enquêteurs, dont les questions peuvent aider à déterminer si une conclusion répond réellement aux hypothèses discutées dans le dossier.

Dans le procès Hedgepeth, comprendre le rapport de 170 quadrillions suppose ainsi de connaître les prélèvements auxquels il se rapporte et les hypothèses utilisées pour le calculer. Les résultats obtenus sur les autres scellés doivent être examinés pour ce qu’ils apportent individuellement, sans être éclipsés par les chiffres les plus spectaculaires.

L’interprétation et la vraie valeur de la preuve

Les témoignages scientifiques présentés à Durham rappellent qu’une analyse génétique ne répond pas nécessairement à toutes les questions soulevées par une enquête. Elle peut apporter un soutien extrêmement fort à une hypothèse concernant l’origine d’une trace sans établir les circonstances exactes de son dépôt. Un rapport de vraisemblance ne remplace ni l’examen des autres éléments du dossier ni l’appréciation des hypothèses relatives aux faits, qui relève de la juridiction. Pour le magistrat, la valeur annoncée ne prend son sens qu’au regard des conditions de son calcul. Savoir quel prélèvement a été analysé, quelles hypothèses ont été opposées et si l’évaluation porte sur la source de l’ADN ou sur l’activité à l’origine de son dépôt permet de situer ce que l’expertise établit réellement. La clarté avec laquelle l’expert expose ces éléments, dans son rapport comme à l’audience, fait partie intégrante de la qualité de son travail [5].

Références

[1] WRAL. 170 septillion times more likely, Expert testifies about DNA in UNC student murder trial. 15 octobre 2026.
[2] ABC11. Court documents reveal how investigators linked suspect in Faith Hedgepeth’s murder. 24 janvier 2022.
[3] 9th Street Journal. Day 14 of the Faith Hedgepeth trial, Scientist testifies on DNA evidence. 15 octobre 2026.
[4] The Daily Tar Heel. Forensic scientist connects defendant’s DNA to crime scene during Faith Hedgepeth murder trial. Octobre 2026.
[5] European Network of Forensic Science Institutes (ENFSI). ENFSI Guideline for Evaluative Reporting in Forensic Science. Version 3.0, 2015.
[6] Gill P., Hicks T., Butler J.M. et al. (2018). DNA commission of the International society for forensic genetics, assessing the value of forensic biological evidence, guidelines highlighting the importance of propositions, Part I, evaluation of DNA profiling comparisons given (sub-) source propositions. Forensic Science International, Genetics, 36, 189-202.
[7] Gill P., Hicks T., Butler J.M. et al. (2020). DNA commission of the International society for forensic genetics, assessing the value of forensic biological evidence, guidelines highlighting the importance of propositions, Part II, evaluation of biological traces considering activity level propositions. Forensic Science International, Genetics, 44, 102186.
[8] Thompson W.C., Schumann E.L. (1987). Interpretation of statistical evidence in criminal trials, the prosecutor’s fallacy and the defense attorney’s fallacy. Law and Human Behavior, 11(3), 167-187.
[9] Aitken C., Roberts P., Jackson G. (2010). Fundamentals of probability and statistical evidence in criminal proceedings, guidance for judges, lawyers, forensic scientists and expert witnesses. Royal Statistical Society, Practitioner Guide No 1.
[10] Court of Appeal (England and Wales). R v Clark [2003] EWCA Crim 1020, 11 avril 2003.
[11] Royal Statistical Society (2001). Royal Statistical Society concerned by issues raised in Sally Clark case. Communiqué de presse, 23 octobre 2001.
[12] Royal Statistical Society (2002). Lettre au Lord Chancellor relative à la présentation des preuves statistiques dans les procès pénaux, janvier 2002.
[13] Gill P., Gusmão L., Haned H. et al. (2012). DNA commission of the International Society of Forensic Genetics, recommendations on the evaluation of STR typing results that may include drop-out and/or drop-in using probabilistic methods. Forensic Science International, Genetics, 6(6), 679-688.
[14] Thompson W.C., Taroni F., Aitken C.G.G. (2003). How the probability of a false positive affects the value of DNA evidence. Journal of Forensic Sciences, 48(1), 47-54.

Deux plongeurs retrouvés après 30 ans au fond de la Méditerranée

Disparus lors d’un même accident de plongée en décembre 1993, deux hommes ont été retrouvés 30 ans plus tard par plus de 100 mètres de fond et à seulement 13 mètres l’un de l’autre. Pourtant, à durée d’immersion égale et dans la même mer, les deux corps ne présentaient pas le même état de conservation. En publiant ce cas dans l’International Journal of Legal Medicine, l’équipe du service de médecine légale du CHU de Nice rappelle qu’en milieu sous-marin, l’aspect d’un corps ne donne pas forcément d’indications fiables quant à la durée de son séjour dans l’eau [1].

Les faits

Les deux plongeurs avaient disparu ensemble lors d’un accident survenu en décembre 1993 en Méditerranée. Leurs dépouilles n’ont été localisées que 30 ans plus tard, reposant par 103 et 113 mètres de profondeur, à 13 mètres de distance l’une de l’autre [1]. Prises en charge par le service de médecine légale du CHU de Nice, elles ont fait l’objet d’un scanner post-mortem du corps entier, d’un examen externe, d’une autopsie, d’analyses toxicologiques et d’une identification génétique [1]. Celle-ci a abouti pour les deux hommes, à partir de tissu musculaire pour le premier et d’os fémoral pour le second. Les analyses toxicologiques se sont révélées négatives [1].

Deux corps, deux évolutions taphonomiques

Les deux corps présentaient des altérations de même nature, à savoir une squelettisation avancée touchant principalement le haut du corps, associée à la persistance de tissus d’allure adipocireuse dans la région pelvienne et les membres inférieurs [1]. Au scanner, ces tissus affichaient des valeurs d’atténuation comprises entre −100 et −40 unités Hounsfield, compatibles avec de l’adipocire [1]. La différence tenait à la qualité de ce qui subsistait. Chez le premier plongeur, les tissus résiduels étaient largement désorganisés et réduits à des agrégats jaunâtres à bruns. Chez le second, la peau, les cheveux et des masses musculaires encore identifiables aux membres inférieurs avaient été conservés [1]. L’adipocire, substance cireuse issue de la transformation des graisses corporelles en milieu humide et pauvre en oxygène, est connue pour freiner durablement la dégradation des tissus qu’elle imprègne.

L’équipement de plongée fournit une piste d’explication.

Le premier portait une combinaison semi-étanche en deux pièces, le second une combinaison étanche intégrale [1]. Les auteurs mettent ces écarts en relation avec les caractéristiques du matériel et avec les conditions du micro-environnement immédiat de chaque corps [1]. Une combinaison étanche limite les échanges avec l’eau de mer et l’accès de la faune nécrophage, ce qui a pu favoriser la formation de l’adipocire puis sa conservation pendant 30 ans.

Ce que cela change pour l’expertise

Les auteurs en tirent une mise en garde qui concerne autant les médecins légistes que les enquêteurs. L’état de décomposition visible ne permet pas, à lui seul, d’estimer de façon fiable le délai de submersion, ce que la littérature anglo-saxonne désigne sous le nom de postmortem submersion interval (PMSI) [1]. Deux corps immergés au même moment et au même endroit peuvent présenter, 30 ans plus tard, des caractéristiques cadavériques différentes, de quoi fausser une estimation fondée sur les seuls critères morphologiques.

Le cas illustre aussi le poids des facteurs individuels en taphonomie sous-marine, un champ encore bien moins documenté que son équivalent terrestre. L’équipement de plongée, les vêtements, la corpulence ou le micro-environnement immédiat peuvent modifier profondément l’évolution d’un corps immergé. Il confirme enfin que l’identification génétique reste possible après 30 ans d’immersion profonde, y compris à partir de tissus mous lorsqu’ils ont été préservés, une donnée précieuse pour les enquêtes sur des disparitions anciennes en milieu aquatique [1].

Ce constat rejoint directement les préoccupations du projet LETHE (Localisation des épaves, traitement hydrographique et enquête), lancé par la gendarmerie nationale à l’été 2025 et piloté depuis Conflans-Sainte-Honorine par le détachement du Pôle national de gendarmerie nautique [2]. Né de la découverte, en octobre 2023, d’ossements à l’intérieur d’une voiture immergée depuis une quarantaine d’années dans la Seille, une petite rivière de Côte-d’Or, le projet entend cartographier l’ensemble des véhicules reposant au fond des cours d’eau, lacs et étangs de métropole, afin d’y rechercher d’éventuelles victimes et d’élucider des affaires restées sans réponse [2]. En février 2026, trois corps avaient déjà été découverts, et le dispositif intéresse de près la Division des affaires non élucidées (DIANE) de la gendarmerie ainsi que le pôle des crimes sériels ou non élucidés du tribunal judiciaire de Nanterre (PCSNE) [2]. Un appel à contribution a depuis été lancé auprès des pêcheurs équipés de sonar, des plongeurs et des archéologues pour signaler les épaves repérées [3]. Lorsque ces épaves livrent des restes humains, ces derniers ont souvent séjourné plusieurs décennies sous l’eau. Le cas niçois montre que leur identification demeure envisageable et que l’estimation de la durée de leur séjour dans l’eau appellera, elle, la plus grande réserve.

Références

[1] Bernardi C., Amoretti N., Isaac A., Nogueira L., Temma J., Leccia C. et Alunni V. (2026), Two divers submerged in the Mediterranean Sea for 30 years, persistence of adipocere and implications for postmortem submersion interval estimation, International Journal of Legal Medicine, publié en ligne le 9 octobre 2026, DOI 10.1007/s00414-026-04038-y.

[2] Faure A. (2026), LETHE, un outil cartographique pour recenser les épaves immergées, Gendinfo, Gendarmerie nationale, 20 février 2026.

[3] Gendarmerie nationale (2026), Épaves immergées, le projet LETHE lance un appel à contribution citoyenne, Gendinfo, août 2026.

L’expertise en écritures et documents au service de la manifestation de la vérité

L’expertise en écritures et documents s’inscrit dans le champ de la science forensique, au sein de la rubrique G. « Criminalistique – science criminelle médico-légale / G.12. Investigation scientifique et technique » [1]. Elle examine l’écrit comme un objet d’étude à part entière, au même titre qu’une empreinte digitale, une trace biologique ou une trace ADN. Dans ce cadre, l’écriture est analysée comme un ensemble de traces matérielles résultant du geste graphique. Toute production écrite laisse en effet des indices observables tels que la pression exercée sur le support, la cadence de l’écriture, le ductus — c’est-à-dire la manière dont les traits sont exécutés et enchaînés pour former les lettres — ou encore les habitudes graphiques inconscientes, autant d’éléments profondément ancrés dans le geste scriptural. L’ensemble de ces manifestations graphiques constitue des traces exploitables selon une méthodologie rigoureuse fondée sur l’observation, la comparaison et l’interprétation. À la différence de la graphologie qui s’attache à l’étude de la personnalité à partir de l’écriture, l’expertise ne vise pas à interpréter une personnalité, mais à établir des faits à partir d’indices graphiques objectivables, afin d’identifier ou d’exclure l’auteur d’un écrit et de contribuer à la vérification de l’authenticité d’un document. C’est dans cette perspective que l’expertise en écritures joue aujourd’hui un rôle déterminant dans l’administration de la preuve, en apportant une analyse scientifique, rigoureuse et objectivée du document écrit.

L’expertise en écritures : une discipline fondée sur les mécanismes neurologiques de l’écriture

Pour mieux comprendre la technicité de cette discipline, il est nécessaire de revenir brièvement sur le processus d’écriture. L’écriture manuscrite est un acte beaucoup plus complexe qu’un simple mouvement de la main. Intrinsèquement liée à l’activité du cerveau, elle résulte d’une combinaison d’impulsions motrices, physiologiques et neurologiques mobilisant de nombreux mécanismes cérébraux.

Le cerveau planifie le geste graphique, coordonne les mouvements fins de la main et des doigts. Il traite les informations visuelles et spatiales, accède à la mémoire des formes des lettres et des mots, tout en assurant la fluidité et le rythme de l’écriture.  Depuis l’intention du geste — conscient ou inconscient — jusqu’à la production écrite, de nombreuses aires cérébrales sont ainsi mobilisées. Sont notamment concernées les aires motrices du lobe frontal, l’aire de Broca, le cortex pariétal, le cervelet, l’hippocampe et bien d’autres encore. De ce fait, toute altération neurologique est susceptible d’affecter l’organisation de l’exécution du geste graphique. C’est ce qu’expliquent les professeurs Georges Serratrice et Michel Habib dans leur ouvrage :

« C’est donc bien au plus profond du cerveau, tout autant instrumental que programmateur et moteur, ou encore motivationnel et affectif, que prend sa source cette faculté étonnamment humaine qu’est l’écriture »[2].

Figure 01 : Principales régions cérébrales mobilisées par l’écriture

La mobilisation conjointe de plusieurs réseaux cérébraux explique en partie le caractère hautement individualisé du geste scriptural ainsi que la persistance de certaines habitudes graphiques propres à chaque scripteur. Cette organisation neurofonctionnelle contribue également à expliquer pourquoi l’écriture manuscrite présente à la fois des caractéristiques stables, propres à l’individu, et des variations naturelles inhérentes à tout acte graphique.

Principes fondamentaux : individualité et variabilité de l’écriture

L’expertise en écritures repose précisément sur ces deux principes fondamentaux : d’une part, le caractère individuel de l’écriture manuscrite, qui lui confère son unicité, et d’autre part, l’existence de variations naturelles propres à tout scripteur. C’est l’articulation de ces deux caractéristiques qui permet à l’expert d’identifier ou d’exclure l’auteur d’un écrit manuscrit.

L’individualité de l’écriture résulte de l’automatisation progressive du geste graphique. Bien que l’apprentissage scolaire tende à imposer un modèle commun, chaque individu, de par sa constitution neurologique, psychologique et motrice, développe au fil du temps des habitudes cinétiques qui lui sont propres. Des jumeaux parfaitement identiques peuvent donc partager certaines caractéristiques d’écriture ; toutefois leur histoire personnelle et leur fonctionnement neurologique introduisent des spécificités propres à chacun. L’écriture constitue ainsi l’expression d’un automatisme neuro-psychomoteur propre à chaque individu. À la fois stable et individualisé, ce mécanisme acquis permet d’envisager des comparaisons à des fins d’identification. 

Toutefois, cette stabilité n’implique pas une reproduction strictement identique du geste graphique. Aucun individu ne signe ou n’écrit rigoureusement de la même manière à chaque exécution. L’écriture est naturellement soumise à des variations dues à des facteurs internes au scripteur ou à des causes extérieures. Ainsi, l’état physiologique ou psychologique, la fatigue, l’âge, le contexte émotionnel, et également la position d’écriture, la qualité du support, la nature de l’instrument scriptural sont autant de facteurs susceptibles d’affecter la stabilité de l’écriture. Ces variations, parfaitement normales, influencent le tracé sans remettre en cause les constantes fondamentales de l’automatisme graphique individuel.

L’analyse expertale consiste de fait à différencier les variations naturelles compatibles avec une même origine scripturale, des divergences révélatrices d’une incohérence, susceptibles notamment de résulter d’une imitation ou d’une falsification. Il s’agit ainsi, pour l’expert, de distinguer les fluctuations normales des discordances incompatibles.

Une telle appréciation suppose une méthodologie d’analyse structurée, fondée sur des critères d’observation, de comparaison et d’évaluation rigoureux.

La méthode ACE-V appliquée à l’expertise en écritures

L’expertise en écritures et documents s’inscrit aujourd’hui dans une démarche méthodologique reposant sur celle mise en œuvre dans d’autres disciplines de la science forensique, notamment la méthode ACE-V. Développée dans les années 1980 par David Ashbaugh, expert canadien reconnu en matière d’empreintes digitales, cette méthode scientifique constitue un cadre d’analyse rigoureux destiné à structurer le processus de comparaison et à lui conférer davantage d’objectivité.

Elle repose sur quatre étapes successives : l’Analyse, la Comparaison, l’Évaluation et la Vérification.

L’analyse :

Cette première étape consiste à analyser séparément les documents litigieux et les spécimens de comparaison. L’expert procède à l’examen de la qualité de l’écriture ainsi que de la quantité de matériel graphique disponible, c’est-à-dire du volume d’écriture exploitable pour l’analyse, tout en analysant les éléments matériels du document, tels que le support, les encres, ainsi que l’ensemble des caractéristiques techniques et graphiques de l’écrit.

L’examen du support et des encres repose sur des techniques optiques non destructives. Les documents sont observés à l’aide de sources lumineuses dans le spectre visible (de 380 nm à 780 nm), ainsi que dans les domaines ultraviolet et infrarouge. Des filtrages optiques et des variations d’angles d’incidence sont également utilisés afin de mettre en évidence des éléments non perceptibles à l’œil nu. Cette phase d’analyse vise à identifier les éléments spécifiques du geste graphique, leur variabilité intrinsèque ainsi que leur récurrence. Elle a pour objectif principal d’évaluer l’homogénéité des écritures observées, c’est-à-dire de déterminer si les graphismes d’un même corpus présentent une cohérence compatible avec une seule main scriptrice.

À cette fin, différents paramètres sont successivement analysés et mesurés : ordonnance, densité du tracé, ligne de base, inclinaison des lettres, dimensions et proportions des graphismes, système de liaison, dynamique du tracé, habitudes graphiques et morphologies. L’ensemble de ces indices fait l’objet d’une étude méthodique, rigoureuse et systématique. Cette étape d’observation permet également de rechercher d’éventuels indices de déguisement graphique ou d’imitation tels qu’une lenteur inhabituelle et inexpliquée du tracé, des hésitations, reprises ou retouches, ainsi que des ruptures de rythme ou de fluidité.

Figure 02 : Examen de la pression (méthode MEPRI[3]). L’arrêt perceptible dans la dynamique de pression traduit une hésitation d’exécution, fréquemment observée dans les processus de contrefaçon.

La comparaison :

Comparer suppose, au préalable, d’apprécier la pertinence du corpus de référence servant de base aux opérations comparatives. Un corpus de comparaison exploitable doit ainsi répondre à plusieurs exigences essentielles, d’ordre qualitatif et quantitatif : les spécimens doivent être originaux, contemporains des écrits litigieux, suffisamment nombreux, attribués avec certitude au scripteur concerné, spontanés dans leur exécution et réalisés sur un support similaire à celui des documents examinés. Le niveau de conclusion dépend directement de la pertinence des documents de comparaison soumis à l’examen.

Les caractéristiques observées dans les écritures contestées sont confrontées méthodiquement à celles relevées dans les spécimens de comparaison. Cette analyse comparative suit un protocole strict et standardisé, fondé sur une progression des observations allant du général au particulier.

Les observations portent plus particulièrement sur la spécificité et la finesse de la trace écrite. Il s’agit de gestes individualisés, automatisés et, le plus souvent, imperceptibles à l’œil nu, de sorte qu’ils demeurent difficilement reproductibles par un contrefacteur non averti. L’expert s’attache précisément à mettre en évidence ces caractéristiques distinctives. Parmi ces éléments figurent notamment la pression exercée sur l’outil scripteur — constituant un indice d’identification particulièrement probant — ainsi que les micro-mouvements à peine perceptibles à la surface du support, observables au début et à la fin des tracés, ou encore entre les tracés eux-mêmes. L’expert recherche simultanément les concordances et les divergences en appréciant leur nature, leur fréquence et leur valeur discriminante.

Figure 03 : Comparaison homothétique de la structure interne de signatures (logiciel NEGA). Le profil homothétique de la signature litigieuse (en pointillés rouges) apparaît discordant au regard des signatures de référence, indiquant une incompatibilité graphique soutenant l’hypothèse d’une signature contrefaite.

L’évaluation :

L’étape d’évaluation consiste à apprécier la portée des constatations effectuées. L’expert détermine si les concordances observées peuvent objectivement être attribuées à un même scripteur.

Dans une situation d’imitation, par exemple, les ressemblances peuvent résulter d’une reproduction volontaire et ne pas être significatives. À l’inverse, dans le cas d’une écriture déniée par son auteur, ces mêmes ressemblances peuvent constituer des éléments pertinents d’identification. Dans cette perspective, et à la suite d’Edmond Locard, il est rappelé que « l’indice doit être interprété », toute trace ne prenant sens qu’au terme d’une analyse contextuelle et raisonnée.

Les différences, quant à elles, sont interprétées à la lumière de la variabilité naturelle de l’écriture. En effet, l’attribution d’un écrit à son auteur repose sur l’absence de différences discriminantes. L’expert évalue ainsi les variations naturelles propres à l’écriture étudiée en les confrontant aux documents litigieux, afin de déterminer si les écarts observés présentent — ou non — un caractère significatif. Cette phase implique une appréciation critique tenant compte des limites du matériel examiné, ainsi que de la quantité et de la qualité des spécimens comparatifs disponibles, afin d’évaluer avec rigueur la portée et la fiabilité des constatations effectuées.

Figure 04 : Examen du mouvement graphique : dextrogyre (sens horaire) concernant la signature litigieuse, sinistrogyre (sens antihoraire) dans les signatures authentiques. L’analyse des marques générées par la rotation du stylo, notamment les stries orientées de l’intérieur vers l’extérieur dans les formes courbes, met en évidence un mouvement graphique que le contrefacteur n’a ni perçu ni restitué dans son exécution.

La vérification :

La méthode ACE-V préconise une étape de vérification consistant en un réexamen du dossier par un autre expert qualifié. Ce dernier appliquera la même méthodologie sur les mêmes documents et avec les mêmes moyens d’analyse. Cette étape vise à renforcer la fiabilité de l’analyse et à limiter les biais cognitifs susceptibles d’affecter l’interprétation.

L’application du modèle ACE-V à l’expertise en écritures contribue ainsi à inscrire cette discipline dans une démarche scientifique structurée. Cette méthodologie repose sur l’observation méthodique des traces graphiques, leur comparaison raisonnée et l’évaluation critique des résultats obtenus, afin de contribuer à l’objectivité des conclusions expertales. Toutefois, comme toute discipline scientifique, l’expertise en écritures et documents repose sur des conditions de mise en œuvre précises. À défaut, les éléments observés peuvent s’avérer insuffisants, à l’image d’une empreinte digitale incomplète ou altérée, dont l’exploitation ne permet pas d’aboutir à une identification fiable.

L’expertise en écritures et documents : limites et contraintes

À l’instar des autres disciplines forensiques reposant sur l’analyse comparative des traces, l’expertise en écritures présente des limites méthodologiques et matérielles imposant à l’expert de formuler ses conclusions avec prudence et mesure.

Les principales difficultés résident avant tout dans la qualité et la quantité des écrits soumis à l’examen. Des graphismes ou des supports fortement dégradés, insuffisamment personnalisés — comme c’est le cas de certaines lettres anonymes rédigées en capitales d’imprimerie — ou encore des documents comportant un nombre limité de caractères, restreignent considérablement les possibilités d’analyse et d’identification. Le recours à des copies, photographies ou reproductions numériques entraîne également une perte d’informations essentielles à l’analyse. Certains éléments déterminants, tels que la vitesse d’exécution du geste graphique, la pression exercée sur le support ou encore la dynamique du tracé, peuvent devenir difficiles à apprécier, voire impossibles à évaluer objectivement.

Si une expertise demeure possible à partir d’un document numérique, elle reste limitée et ne permet pas d’exclure toute falsification, notamment sous la forme d’un montage tel que l’insertion de l’image d’une signature authentique dans un document. Certaines altérations peuvent toutefois être mises en évidence par l’examen du fichier source, notamment au travers de l’étude des métadonnées, des propriétés du document ou encore de l’homogénéité des pixels. Une photocopie de première génération et de bonne qualité peut également fournir des indices utiles. Son examen permet notamment d’apprécier la cohérence de l’impression, la qualité des images ou encore la présence d’anomalies graphiques. Toutefois, l’absence d’anomalie détectable ne permet pas de conclure à l’authenticité du document, certaines altérations pouvant demeurer indécelables en l’absence du document original.

Dans ces deux cas — document numérique et photocopie —, la mise en évidence d’incohérences techniques ou graphiques constitue un élément objectif susceptible de révéler une falsification. Il peut s’agir, par exemple, d’une signature de faible résolution alors que l’ensemble du document présente une qualité d’image élevée, ou encore d’une signature dont l’examen microscopique révèle une impression jet d’encre couleur alors que le reste du document provient d’une impression laser (xérographique au toner).

Les documents non originaux peuvent également altérer les dimensions et les proportions réelles des lettres, notamment lorsque les prises de vue sont réalisées sous un angle inadapté, par exemple une photographie d’un tag tracé au sol prise à 45 degrés. Ils peuvent ainsi dénaturer le schéma graphique initial, en masquant le mouvement du tracé, son orientation — horaire ou antihoraire, de droite à gauche ou inversement —, ainsi que le nombre de levées de main lors de l’exécution du graphisme. Enfin, les reproductions peuvent faire disparaître certains traits fins ou, à l’inverse, créer artificiellement des taches, ruptures ou irrégularités absentes du document original, compromettant ainsi la fiabilité de l’examen.

L’analyse d’un document non original ne permet pas toujours — d’autant plus lorsqu’il résulte de plusieurs générations de reproduction — de déterminer si un élément graphique a fait l’objet d’une manipulation, telle qu’un copier-coller ou une insertion d’image. L’absence du document original prive également l’expert de la possibilité de réaliser plusieurs examens techniques indispensables, en particulier les analyses optiques systématiquement utilisées pour mettre en évidence d’éventuels indices de falsification, tels que des retouches, ajouts d’encre, gommages ou lessivages.

La qualité et la pertinence du dossier de comparaison constituent des éléments déterminants dans la conduite d’une expertise en écritures, puisqu’elles conditionnent directement la portée de l’analyse comparative et en conséquence les conclusions pouvant être formulées. Un dossier de comparaison inadéquat ou quantitativement insuffisant réduit nécessairement la portée de l’analyse expertale. Comment procéder à une analyse comparative d’une signature litigieuse lorsqu’un seul spécimen de comparaison est disponible ? Une telle démarche s’avère en pratique impossible. Il en va de même lorsqu’un examen repose sur des signatures non spontanées, voire volontairement déguisées : la portée de l’analyse s’en trouve alors fortement limitée.

Dans de telles situations, un dossier de comparaison à la fois abondant et qualitativement pertinent est indispensable afin d’apprécier la variabilité naturelle du geste graphique et d’identifier les automatismes graphiques propres au scripteur. Un imitateur reproduit généralement les éléments les plus visibles de l’écriture ou de la signature, notamment leur forme générale et certains détails morphologiques. Il en va de même pour une personne qui cherche à déguiser son écriture : son attention se porte principalement sur les aspects morphologiques du graphisme. Or, les caractéristiques les plus discriminantes résident souvent dans des éléments moins perceptibles, liés à l’automatisation du geste, à son rythme, à sa dynamique, à ses proportions (rapports entre les différents éléments constitutifs) ou encore à l’organisation spatiale du graphisme. Celle-ci est largement influencée par des repères extérieurs au scripteur, tels qu’un cadre, une ligne ou une mention dactylographiée, à partir desquels celui-ci positionne spontanément son écriture ou sa signature.

Seul l’examen d’un nombre suffisant de graphismes authentiques permet d’évaluer la permanence et la variabilité de ces caractéristiques et, par conséquent, d’apprécier la valeur probante des similitudes et des différences observées.

À ces contraintes matérielles s’ajoutent des facteurs intrinsèques et extrinsèques susceptibles d’altérer de manière significative le geste graphique, parfois jusqu’à le rendre difficilement exploitable. L’âge, certaines pathologies neurologiques ou tremblements, la fatigue, les traitements médicamenteux ou encore les contraintes posturales constituent autant d’éléments susceptibles de modifier de façon notable l’écriture d’un individu. Là encore, un échantillon de référence scrupuleusement contemporain, recueilli dans des conditions aussi proches que possible de celles des écrits litigieux, est indispensable afin d’apprécier si les différences observées relèvent de la variabilité naturelle du geste graphique ou traduisent des incohérences susceptibles de révéler une contrefaçon.

L’absence de conclusion induite par un défaut qualitatif ou quantitatif ne saurait être interprétée comme une faiblesse de la discipline, mais comme l’expression d’une démarche scientifique rigoureuse, respectueuse des limites objectives du matériel examiné. Comme le soulignait Paul L. Kirk, la crédibilité des sciences forensiques repose autant sur leur capacité à reconnaître leurs limites que sur leur aptitude à identifier une trace ou un auteur.

Conclusion

L’écriture manuscrite constitue ainsi une véritable trace forensique, issue d’un processus humain complexe et individualisé, au même titre que d’autres indices matériels exploités dans le cadre des investigations techniques. Son analyse s’appuie sur une méthodologie rigoureuse, fondée sur des principes scientifiques et sur une évaluation comparative structurée des caractéristiques graphiques observées.

L’expertise en écritures et documents s’inscrit dans un équilibre constant entre méthode, expérience et prudence interprétative. Si des référentiels tels que la méthode ACE-V permettent de renforcer la fiabilité et l’objectivité du raisonnement expertal, les limites inhérentes aux supports examinés et aux éléments de comparaison imposent une approche mesurée. La valeur de cette discipline réside dès lors dans la capacité de l’expert à appréhender les indices graphiques dans leur globalité, afin d’apporter au débat judiciaire une analyse argumentée, nuancée et scientifiquement fondée.

Bibliographie :

Alain Buquet, L’expertise des écritures manuscrites, Masson, Paris, 1991
Pr. G. Serratrice et M. Habib, L’écriture et le cerveau. Mécanismes neurophysiologiques, Masson, Paris, 1993
Harralson H., Miller L., Huber and Headrick’s Handwriting Identification: Facts and Fundamentals, 2e éd., CRC Press, Boca Raton, 2018, ISBN 978-1-4987-5130-8
Hicklin R. A., Eisenhart L., Richetelli N. et al., « Accuracy and reliability of forensic handwriting comparisons », Proceedings of the National Academy of Sciences, 2022, vol. 119, n° 32, e2119944119, doi.org/10.1073/pnas.2119944119
Crot S., Marquis R., « A comparative review of error rates in forensic handwriting examination », Journal of Forensic Sciences, 2024, vol. 69, p. 2127-2138, doi.org/10.1111/1556-4029.15589


[1] Arrêté du 5 décembre 2022 relatif à la nomenclature prévue à l’article 1er du décret n° 2004-1463 du 23 décembre 2004

[2] Pr. SERRATRICE et HABIB, L’écriture et le cerveau. Mécanismes neurophysiologiques, p. 1, MASSON.

[3] Mise en Évidence de la Pression avec Radiation IR. AIEED-2001

ADN canin : une base de données britannique pour faire parler les poils de chien

Un poil de chien sur un siège de voiture ou une trace de salive sur un pantalon échappent encore trop souvent à l’analyse lors des investigations de police scientifique. Des chercheurs du King’s College London et du Royal Veterinary College ont annoncé fin septembre 2026 la construction d’une base de données ADN de la population canine britannique, ayant pour objectif de donner une indication quant à la race du chien, voire d’identifier formellement l’animal, à partir des traces relevées sur une scène d’infraction [1][2].

Le projet : cartographier l’ADN des chiens britanniques

Le projet est porté par Denise Syndercombe Court, professeure de génétique forensique au King’s College London, et par Federica Giangaspero, qui a développé la base dans le cadre de sa thèse (projet « DogID »), avec l’appui des archives d’échantillons du professeur Brian Catchpole au Royal Veterinary College [1]. Les derniers travaux de l’équipe ont été publiés dans la revue Forensic Science International [1]. La base recense les profils génétiques de nombreuses races présentes au Royaume-Uni (labradors, teckels, cockers, carlins…) pour constituer une population de référence [1]. C’est ce qui donne un poids statistique à une correspondance : sans connaître la fréquence d’un profil dans la population canine, un expert ne peut pas dire au tribunal ce qu’un « match » vaut réellement.

« Les chiens occupent une place énorme dans nos vies, mais ils sont souvent négligés en criminalistique. Ils peuvent laisser des traces de leur ADN sur les scènes de crime », explique Denise Syndercombe Court [1].

Pourquoi l’ADN canin intéresse les enquêteurs

Les poils d’animaux se transfèrent facilement sur les vêtements, les sièges de véhicules ou les tapis. Sur une scène, ils sont pourtant fréquemment classés « non humains » et écartés de l’analyse criminalistique [3]. Une partie du renseignement forensique disparaît ainsi, alors que le séquençage de l’ADN mitochondrial d’un simple poil animal, pratiqué au laboratoire King’s Forensics, peut suffire à positionner un suspect sur les lieux d’un enlèvement ou d’une séquestration [3]. L’équipe travaille également à estimer la race probable d’un chien à partir d’échantillons trop petits ou trop dégradés pour les tests commerciaux de généalogie canine [3].

Les applications vont de l’orientation d’enquête avec le lien « suspect-scène d’infraction » à l’identification formelle d’un chien impliqué dans une attaque sur une personne ou sur du bétail, en passant par les vols et trafics de chiens [1][2]. Le précédent existe chez le chat puisqu’en 2013, des poils retrouvés sur le rideau qui enveloppait le corps d’une victime, comparés à une base d’ADN mitochondrial félin constituée par l’université de Leicester, avaient contribué à la condamnation de David Hilder pour homicide à Portsmouth [5].

L’ADN non humain, un champ encore sous-exploité

Si l’ADN animal reste marginal dans les laboratoires forensique, c’est d’abord faute de bases de référence, de kits validés et de standards d’interprétation comparables à ceux de l’ADN humain. Une base de population documentée et publiée lève une partie de cet obstacle puisqu’elle permet de chiffrer la valeur d’une correspondance et de la défendre lors du débat contradictoire.

En France, le terrain n’est pas totalement vierge. L’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale (IRCGN) possède depuis 1992 un département Faune et Flore Forensiques (3FFF), rattaché à sa division criminalistique et identification humaine. Ses experts exploitent déjà les traces d’origine animale, qu’il s’agisse de poils, de plumes, de sang ou de tissus, pour identifier une espèce par biologie moléculaire et relier des lieux ou des personnes par l’intermédiaire d’un animal, notamment dans les affaires de trafic d’espèces, de braconnage ou de maltraitance [6]. Le projet britannique va un cran plus loin puisqu’il vise l’identification individuelle et la prédiction de race, ce qui suppose des bases de population dédiées.

Reste à savoir si de telles bases verront le jour pour les populations canines locales, en France comme ailleurs, et à quelles conditions ces analyses pourront être admises dans nos procédures judiciaires.

Sources

[1] King’s College London — Cracking crimes with canines: forensics experts build database of dog DNA, communiqué du 28 septembre 2026
[2] The Guardian — DNA database of UK dogs could help police collar criminals, 25 septembre 2026
[3] King’s College London — Dog bites to kidnapping: how King’s Forensics uses canine DNA to solve crime, avril 2023
[4] Forensic Magazine — Forensics Experts Build Database of Dog DNA to Help Solve Crimes, 28 septembre 2026
[5] NBC News — Cat of the Baskervilles: Pet DNA helps convict British killer, août 2013
[6] Gendarmerie nationale — Département faune et flore forensiques (DFFF), IRCGN

L’alcool après la mort, quand la fermentation post-mortem piège la toxicologie

Après la mort, certains micro-organismes produisent eux-mêmes de l’éthanol, si bien qu’un taux d’alcool mesuré sur un corps ne prouve pas toujours une consommation avant le décès [1, 2]. Ce chiffre a pourtant une réelle incidence sur la compréhension des circonstances de la mort, en particulier après un accident de la circulation [2]. Une revue publiée en septembre 2026 dans l’International Journal of Legal Medicine fait le point sur les prélèvements, les marqueurs et les conditions de conservation qui permettent de distinguer une consommation réelle d’un artefact post-mortem [1]. Ses recommandations rejoignent celles qu’Olds et Jones avaient formulées en 2024 dans le Journal of Analytical Toxicology, avec des ordres de grandeur utiles aux magistrats, enquêteurs et experts judiciaires [2].

De l’éthanol fabriqué par les microbes après la mort

Dans les heures qui suivent le décès, les bactéries de l’intestin gagnent le système vasculaire puis les organes [2]. Certaines d’entre elles, de même que plusieurs levures, fermentent le glucose encore disponible et produisent de l’éthanol, un peu comme dans une cuve de vinification [1, 2]. Cette néoformation post-mortem dépend avant tout du délai écoulé avant l’autopsie, de la température ambiante et du degré de putréfaction [2]. Elle est jugée négligeable lorsque l’autopsie est pratiquée dans les 24 heures sur un corps sans signe de décomposition, ainsi que sur les corps retrouvés gelés [2]. Elle est accentuée sur les corps très traumatisés, dont les vaisseaux ouverts exposent le sang aux germes de l’environnement et plus encore lorsqu’ils ont séjourné dans l’eau ou ont été carbonisés [2]. Les victimes d’accidents de la circulation, souvent polytraumatisées, se trouvent de ce fait parmi les plus exposées à cet artefact, dans des dossiers où l’alcoolémie est souvent très attendue [2].

La quantité de glucose disponible joue également un rôle, ce qui explique l’attention portée aux personnes diabétiques. Souvent en hyperglycémie au moment du décès, elles offrent davantage de substrat à la fermentation, et la néoformation peut survenir plus tôt chez elles [1, 2].

Des concentrations souvent faibles et parfois élevées

Les concentrations produites après la mort se situent le plus souvent entre 0,1 et 0,5 g/L de sang, mais des valeurs de 0,6 à 2 g/L ont été rapportées [2]. Un calcul théorique en donne la mesure, puisqu’une glycémie de 1 g/L entièrement fermentée fournirait environ 0,5 g/L d’éthanol [2]. Ces ordres de grandeur recouvrent les seuils français de l’alcool au volant, la contravention étant constituée à partir de 0,5 g/L de sang et le délit à partir de 0,8 g/L [6].

Une alcoolémie élevée sur un corps putréfié n’est pas pour autant un artefact, et dans une série d’autopsies citée par Olds et Jones elle traduisait le plus souvent une consommation réelle, à laquelle la néoformation avait pu ajouter de 0,1 à 0,6 g/L [2]. Ces auteurs proposent, sans que cela ait valeur de norme, de relever de 0,1 à 0,2 g/L le seuil à partir duquel une alcoolémie post-mortem est rendue positive [2]. Lorsque le corps est manifestement décomposé, ils suggèrent aussi de retrancher 0,5 g/L du résultat moyen, correction qu’ils reconnaissent arbitraire et qu’un traumatisme massif ou une glycémie élevée peuvent rendre insuffisante [2].

Croiser plusieurs matrices biologiques

L’équipe d’Allane Patricia Santos da Paz, à l’Université fédérale du Pará, a passé en revue 10 années de littérature sur le sujet, de 2014 à 2024 [1]. Sur 414 articles repérés dans Scopus, Web of Science et PubMed, 54 études ont été retenues pour en dégager des recommandations de prélèvement, de conservation et d’interprétation [1]. Comme les synthèses qui l’ont précédée, cette revue invite à ne jamais interpréter isolément une concentration sanguine lorsque les circonstances rendent plausible une production après le décès [1, 2, 3]. Le sang périphérique, prélevé dans la veine fémorale avant l’éviscération, reste la matrice de référence [1, 2]. Le sang cardiaque est plus exposé, car l’éthanol encore présent dans l’estomac au moment du décès diffuse vers le cœur, le foie et les poumons [2].

L’humeur vitrée, le liquide contenu à l’intérieur de l’œil, en est le complément le plus utile. Éloignée de l’intestin et peu accessible aux bactéries, elle reste exploitable sur un corps déjà putréfié [1, 2].

Elle a ses limites, notamment après une immersion prolongée ou sur un corps très déshydraté, où elle ne peut parfois plus être prélevée [1, 2]. L’urine apporte une information du même ordre, parce qu’elle ne contient presque pas de glucose chez le sujet sain et que la vessie intacte retarde l’arrivée des bactéries [2]. Cette protection disparaît chez le diabétique ou en cas d’infection urinaire, des levures comme Candida albicans trouvant alors dans l’urine le sucre nécessaire à la fermentation [1]. Pour les corps très dégradés, la revue mentionne aussi le liquide céphalorachidien, de préférence prélevé dans le canal rachidien, et des matrices encore exploratoires comme le cartilage costal ou les larves d’insectes nécrophages [1]. Les études ne s’accordent d’ailleurs pas toutes sur la matrice à privilégier en cas de putréfaction, certaines plaçant l’urine devant l’humeur vitrée [1].

L’interprétation tient ensuite à la cohérence des résultats. Après une consommation réelle, l’humeur vitrée qui est plus riche en eau que le sang, contient un peu plus d’éthanol que lui, avec un rapport moyen de 1,10 à 1,20 [2]. Une alcoolémie positive associée à une urine ou à une humeur vitrée négatives oriente au contraire vers une production post-mortem dans le compartiment vasculaire [2]. L’explosion survenue en 1989 à bord du cuirassé USS Iowa en offre un parfait exemple, puisque sur les 47 militaires tués, 23 présentaient une alcoolémie positive, dont l’un à 1,9 g/L alors que ni son urine ni sa bile ne contenaient d’éthanol dosable [2]. Il serait en revanche imprudent de recalculer une alcoolémie à partir d’un dosage dans l’humeur vitrée ou l’urine, la dispersion individuelle étant trop large [1, 2].

Rechercher les traces d’une consommation avant la mort

Le second moyen consiste à rechercher des métabolites que la fermentation du glucose ne produit pas. L’éthylglucuronide (EtG) et l’éthylsulfate (EtS) sont formés en très faible quantité lorsque l’organisme métabolise l’alcool ingéré, et leur présence dans le sang, l’urine ou l’humeur vitrée atteste une consommation avant le décès [1, 2, 4].

L’EtG est le plus sensible des deux, mais il peut être dégradé au cours de la putréfaction et disparaître d’un sang très altéré, ce qui expose à des faux négatifs [1]. L’EtS résiste mieux, y compris à la chaleur, et il est moins sujet à une formation après le prélèvement dans une urine infectée [1, 2]. La revue brésilienne le tient pour le plus fiable des deux lorsque leurs résultats se contredisent [1]. Sur un corps putréfié, le dosage de l’EtG dans l’humeur vitrée est plus sûr que dans le sang [1]. En revanche, ces marqueurs appellent deux réserves. Leur fenêtre de détection, dans l’urine notamment, dépasse largement celle de l’éthanol, de sorte qu’un résultat positif établit une consommation récente sans établir à lui seul une alcoolémie au moment du décès [1]. Ils ne disent pas non plus quelle part de l’alcoolémie mesurée provient de la boisson et quelle part s’est formée après la mort, les deux pouvant s’additionner chez un même sujet [2].

Le laboratoire dispose aussi d’indices d’une activité microbienne. Le 1-propanol et le 1-butanol, produits par les micro-organismes en même temps que l’éthanol, rendent le résultat suspect lorsqu’ils apparaissent sur le chromatogramme [2, 3, 5]. Le 1-propanol, étalon interne habituel du dosage chez le vivant, est pour cette raison remplacé par le tert-butanol pour les prélèvements d’autopsie [2]. L’acétaldéhyde est d’interprétation plus délicate, car il provient aussi bien de la fermentation que de l’oxydation de l’éthanol dans un échantillon mal conservé [1]. Seules des concentrations anormalement élevées, associées aux alcools supérieurs, évoquent une néoformation, et la fiabilité du 1-propanol lui-même est discutée par certaines équipes [1]. Dans l’urine, l’élévation du rapport entre deux métabolites de la sérotonine, le 5-HTOL et le 5-HIAA, signe également une consommation avant la mort [2, 3].

Veiller à la conservation des échantillons

La néoformation peut se poursuivre dans le tube après le prélèvement, pendant le transport et le stockage [1, 2]. L’ajout de fluorure de sodium ou de potassium à une concentration de 1 à 2 %, supérieure à celle des tubes de biologie courante, inhibe la glycolyse et freine l’activité microbienne [1, 2]. Il doit concerner tous les prélèvements, humeur vitrée et urine comprises [2]. Le fluorure ne corrige pas ce qui s’est produit dans le corps avant l’autopsie et son efficacité est moindre sur des levures comme Candida albicans [2]. La température est tout aussi importante puisqu’une réfrigération à 4 °C, constitue un minimum. La congélation devient, quant à elle, préférable au-delà de 48 heures de stockage, à −20 °C en pratique courante et jusqu’à −80 °C pour les conservations longues [1, 2].

L’éthanol présent dans l’échantillon peut aussi diminuer avec le temps, notamment par oxydation en acétaldéhyde, et d’autant plus que le tube est peu rempli ou qu’il a déjà été ouvert [1]. Sur des prélèvements sanguins issus d’autopsies fluorés et congelés à −20 °C pendant 6 à 15 mois, la baisse moyenne est de l’ordre de 8 à 10 % [2]. Les études de stabilité recensées par la revue brésilienne rapportent des pertes allant jusqu’à 15 ou 16 %, mais plusieurs portent sur du sang de sujets vivants, dont la stabilité n’est pas nécessairement celle d’un sang d’autopsie [1, 2]. Les auteurs recommandent en conséquence des prélèvements en double, dans des tubes hermétiques remplis au moins à moitié, afin de conserver un échantillon jamais ouvert en vue d’une contre-expertise [1]. Ces précautions, qui relèvent de la technique de laboratoire, conditionnent directement la confiance qui pourra être accordée aux résultats.

La difficulté vient du fait qu’un résultat peut être parfaitement exact sur le plan analytique tout en restant délicat à interpréter sur le plan médico-légal.

Un chiffre à replacer dans son contexte

Le 28 février 1975, à Londres, une rame de métro ne freine pas à l’approche de la station Moorgate et percute le fond d’un tunnel désaffecté, tuant 43 personnes dont son conducteur [2]. Le corps de celui-ci n’est dégagé qu’au bout de 4 jours, dans un tunnel où la température a atteint 49 °C [2]. Les prélèvements sanguins sur plusieurs sites donnent des alcoolémies de 0,2 à 0,8 g/L, et ces chiffres parviennent à la presse avant toute interprétation, alors qu’aucun autre prélèvement ne permet de les recouper [2]. Le jury a conclu à des morts accidentelles, et l’écrasement du corps du conducteur, la chaleur, le délai et l’écart de 1 à 4 entre les sites de prélèvements plaident pour une production post-mortem [2].

Une alcoolémie post-mortem surestimée peut faire retenir à tort la responsabilité d’un conducteur décédé et priver ses ayants droit d’une indemnisation [2]. À l’inverse, une consommation réelle peut être sous-estimée si l’échantillon s’est dégradé avant l’analyse [1, 2]. Olds et Jones rappellent aussi que les seuils légaux de conduite ont été conçus pour un sang prélevé stérilement chez un vivant et qu’une alcoolémie d’autopsie ne devrait pas leur être comparée sans précaution [2]. La difficulté vient du fait qu’un résultat peut être parfaitement exact sur le plan analytique tout en restant délicat à interpréter sur le plan médico-légal. Le laboratoire détermine avec précision la quantité d’éthanol présente dans l’échantillon qui lui a été transmis. Cela ne répond pas à une autre question, plus importante pour l’enquête, qui est de savoir d’où vient cet éthanol.

Lorsqu’une alcoolémie post-mortem occupe une place déterminante dans un dossier, les magistrats et les enquêteurs ont donc intérêt à regarder au-delà du chiffre et à être suffisement sensibilisé à l’interprétation forensique et médico-légale. Il importe de savoir à quel site le sang a été prélevé, dans quel état se trouvait le corps, si une humeur vitrée ou une urine ont été analysées, comment les tubes ont été conservés et si l’EtG, l’EtS ou des alcools de putréfaction ont été recherchés. Pour les corps décomposés, Olds et Jones proposent que le rapport d’analyse précise lui-même que tout ou partie de l’éthanol mesuré a pu se former après la mort [2].

Références :

[1] da Paz A.P.S., Nunez L.B.B. Jr, de Mello V.J. Biological matrices for determining the origin of post-mortem ethanol, recommendations for collection and storage. International Journal of Legal Medicine, 2026, publié en ligne le 1er septembre 2026. DOI 10.1007/s00414-026-03994-9
[2] Olds M.L., Jones A.W. Preanalytical factors influencing the results of ethanol analysis in postmortem specimens. Journal of Analytical Toxicology, 2024, 48(1), 9-26. DOI 10.1093/jat/bkad078
[3] Lin Z., Wang H., Jones A.W., Wang F., Zhang Y., Rao Y. Evaluation and review of ways to differentiate sources of ethanol in postmortem blood. International Journal of Legal Medicine, 2020, 134(6), 2081-2093.
[4] Thierauf A., Kempf J., Perdekamp M.G., Auwärter V., Gnann H., Wohlfarth A., Weinmann W. Ethyl sulphate and ethyl glucuronide in vitreous humor as postmortem evidence marker for ethanol consumption prior to death. Forensic Science International, 2011, 210(1-3), 63-68. DOI 10.1016/j.forsciint.2011.01.036
[5] Vezzoli S., Bernini M., De Ferrari F. Ethyl glucuronide in vitreous humor and blood postmortem specimens, analysis by liquid chromatography-electrospray tandem mass spectrometry and interpreting results of neo-formation of ethanol. Annali dell’Istituto Superiore di Sanità, 2015, 51(1), 19-27. DOI 10.4415/ANN_15_01_05
[6] Direction de l’information légale et administrative. Alcool au volant. Service-Public.fr, fiche vérifiée le 11 juillet 2025.

L’investigation de scènes de crime : prioriser les « bonnes » décisions, la clé de la recherche des traces pertinentes et utiles ?

Malgré l’essor toujours plus rapide des nouvelles technologies de détection, de collecte et d’analyse des traces, le processus forensique demeure avant tout marqué par une prise de décision humaine. Les priorités établies et les différentes formes de triage qui caractérisent chaque étape, de la scène d’infraction au laboratoire, sont à même de catalyser la résolution d’une enquête, ou au contraire, de l’empêcher. Comprendre les éléments qui influencent les choix des intervenants de la police technique et scientifique apparaît dès lors essentiel à l’optimisation continue des pratiques d’investigation scientifique.

L’importance de la prise de décision de la police technique et scientifique

La qualité du travail de police technique et scientifique sur la scène d’incident est essentielle pour le reste du processus forensique; les décisions prises en matière de délimitation de la scène d’incident, de documentation de l’état des lieux, d’identification des lieux pertinents à investiguer et de recherche et collecte de traces sont parmi les premières de ce processus. Les inspecteurs scientifiques représentent ainsi les principaux acteurs de la mobilisation et de la priorisation des ressources dédiées à l’investigation des lieux, sans réelle opportunité de revenir sur ces derniers une fois la scène libérée. Il est en ce sens essentiel de réaliser toute l’ampleur et la pertinence, pour un inspecteur technique et scientifique, de prendre les bonnes – ou du moins, les meilleures – décisions sur une scène, de façon à maximiser l’utilisation subséquente des traces matérielles et numériques. Cette prise de décision peut être à même de teinter les succès et insuccès des étapes suivantes de l’enquête criminelle, du processus judiciaire et de l’élaboration du renseignement.

D’abord, certaines décisions prises lors de l’investigation des lieux peuvent augmenter l’efficacité et l’efficience des démarches d’enquête. Prenant comme prémisse le postulat de Locard selon lequel « le temps qui passe, c’est la vérité qui s’enfuit », plusieurs recherches empiriques ont montré à travers le temps l’importance de la dimension temporelle dans la résolution des enquêtes criminelles. Généralement, plus une enquête s’étire dans le temps, plus les chances de la résoudre diminuent. Une investigation des lieux qui s’avérerait stratégiquement priorisée plutôt qu’inutilement laborieuse tendrait ainsi à influencer de façon positive la résolution des enquêtes.

De façon analogue, une démarche d’investigation orientée vers la recherche, la détection et le prélèvement de traces pertinentes et utiles, c’est-à-dire corrélées à l’affaire investiguée et qui possèdent une valeur ajoutée, est propice à avoir un impact positif sur la suite du processus forensique. Une telle démarche augmente non seulement les chances que les traces matérielles collectées puissent contribuer à l’identification ou l’exclusion de personnes, à reconstruire des événements et à la détection de phénomènes criminels de plus grande envergure, mais elle évite également une surcharge des laboratoires forensiques, déjà fortement sollicités. Une meilleure priorisation des prélèvements sur la scène d’incident représente d’ailleurs une recommandation souvent avancée pour réduire les retards et les délais (backlogs) qui caractérisent certains départements, notamment ceux d’analyse de traces biologiques, en évitant de consacrer des ressources importantes à ce qui relève plutôt du bruit de fond.

Enfin, les décisions prises en matière d’investigation de la scène d’incident doivent assurer le systématisme, l’exhaustivité, l’intégrité et l’impartialité de la démarche déployée par la police technique et scientifique. De bonnes décisions en matière d’investigation scientifique sont ultimement des choix qui réduiront les risques de remise en question et de contestation des pratiques de la police judiciaire, ainsi que les risques de condamnation erronée, également appelées erreurs judiciaires. Des décisions hâtives, unilatéralement orientées ou purement intuitives ou arbitraires peuvent avoir d’importantes conséquences négatives pour la suite du processus judiciaire. Par exemple, une recherche de traces matérielles et numériques insuffisamment exhaustive et systématique pourrait conduire à ignorer certaines traces pertinentes, alors qu’une démarche insuffisamment prudente et minutieuse est à risque d’entraîner la contamination et l’altération de traces pertinentes. De telles erreurs sont d’autant plus importantes qu’elles sont irréversibles puisqu’il est impossible, pour la police technique et scientifique, de retrouver une seconde fois la scène d’incident dans son état original une fois celle-ci libérée. Ces traces qui échappent à l’analyse et à l’interprétation forensique sont à même de nuire à l’élucidation d’une enquête, à la détection d’une série criminelle, ou à la condamnation d’une personne accusée, comme dans l’affaire OJ Simpson de 1994 aux États-Unis ou dans celle du double homicide de la capitainerie de Bayonne en 1986 en France, toujours non résolus.

Plus préoccupant encore, des décisions inadéquates en matière d’investigation scientifique des scènes d’incident peuvent, à terme, entraîner la condamnation à tort d’individus par les tribunaux. Quelques cas recensés à l’échelle internationale (p.ex. le meurtre de Meredith Kercher en 2007 en Italie ou l’affaire John Tomaino en 1999 aux États-Unis) ont, à travers les époques, illustré comment un traitement problématique d’une scène d’incident peut contribuer à des erreurs judiciaires. Les statistiques recensées par certains chercheurs estiment que les condamnations erronées causées par des erreurs de la science forensique – attribuables parfois aux pratiques sur la scène de crime, parfois aux pratiques en laboratoire – représentent entre 30 à 50% de l’ensemble des erreurs judiciaires, selon les pays et les périodes à l’étude.

Complexité et bruit systématique dans la priorisation des efforts forensiques

L’importance du processus décisionnel sous-jacent à l’investigation des scènes de crime supporte un postulat faisant de plus en plus consensus au sein de la communauté forensique : la recherche, la détection et la collecte de traces matérielles et numériques ne relève pas d’une tâche purement mécanique. Toute une série de points de décision marque l’investigation scientifique des lieux et rendent la priorisation des efforts forensiques complexe :

Les policiers présents peuvent […] ou non recueillir eux-mêmes des preuves matérielles. Ils déterminent la présence nécessaire ou non d’un inspecteur de la police technique et scientifique. Celui-ci peut ou non être informé de l’infraction et des éléments qui pourraient être recherchés de la manière la plus fructueuse. Il arrive tôt ou tard et recueille des objets ou des traces matérielles sur la base de ce qui lui a été communiqué ou non. Il prend ensuite une décision sur les éléments qui peuvent être analysés ou non. Dans certains cas, l’analyse se fera au sein d’un laboratoire de la police ou sera envoyée à un laboratoire externe. […] (Roux et al., 2018, p.3)

En d’autres termes, l’investigation des lieux étant nécessairement contrainte (p.ex. en termes de ressources humaines et matérielles à disposition), elle peut avoir un degré variable d’exhaustivité et de systématisme : elle peut être plus ou moins rapide et étendue, une diversité plus ou moins importante de traces peut être recherchée et repérée, et/ou un éventail plus ou moins large de techniques et d’outils peut être mobilisé. Le travail de police technique et scientifique implique presque toujours une forme de triage et de priorisation de certaines actions plutôt que d’autres.

Les recherches des dernières décennies dédiées aux pratiques et performances de la police technique et scientifique tendent cependant à montrer que cette priorisation est loin d’être homogène. Des différences ont été observées à la fois au niveau individuel, soit entre des inspecteurs de police technique et scientifique, et au niveau collectif, soit entre des unités ou des organisations. Ces divergences de façons de faire et de performances ont été remarquées lors d’interventions pour des scènes a priori similaires au niveau du type et de la gravité de l’infraction, voire identiques (voir entre autres les travaux de de Gruijter et ses collègues réalisés avec des scènes de crime simulées contrôlées).

Selon différentes études menées auprès d’intervenants sur les scènes de crime, le travail d’investigation scientifique des scènes est marqué par une importante hétérogénéité des pratiques. Par exemple, le temps consacré à l’investigation de scènes de cambriolage par certains inspecteurs de police technique et scientifique serait en moyenne de 20 minutes au Royaume-Uni, de 44 minutes aux États-Unis et d’une heure en Suisse, pour des événements similaires (voir entre autres l’article Baechler, Cartier, Schucany et Guéniat (2015) à ce sujet). Un phénomène similaire de variation dans la durée d’inspection de scènes de crime a également été documenté dans un contexte expérimental où tous les participants étaient confrontés à une seule et même scène de crime simulée, renforçant le constat initial d’hétérogénéité des performances.

De manière similaire, depuis une quinzaine d’années, plusieurs études dédiées à documenter l’expertise dans le domaine de l’investigation de scènes de crime ont repéré, notamment à l’aide de technologies d’oculométrie (eye-tracking), des différences significatives dans les patrons de recherche de traces matérielles. Des inspecteurs de police technique et scientifiques différents ne distribuent pas et ne fixent pas leur attention aux mêmes endroits sur une scène d’incident. Ce constat va de pair avec le fait que les pratiques de prises d’information ne sont pas homogènes entre les inspecteurs de police technique et scientifique. Plusieurs études visant à documenter la prévalence des biais de confirmation en science forensique ont mis en lumière que certains individus (ou groupes d’individus) recueillent significativement plus d’informations et de renseignement en amont que d’autres, qui préfèrent éviter ou minimiser le risque que leur prise de décision soit teintée par des informations circonstancielles aux degrés de fiabilité variés.

Enfin, d’autres travaux ont montré que des variations importantes existaient quant aux traces matérielles prélevées sur les scènes d’incident. Certains types de scènes d’incident mènent ainsi à une collecte de traces plus volumineuse que d’autres et certains individus prélèvent largement plus de traces matérielles que leurs collègues. Des écarts s’observent également plus tard lors des étapes subséquentes du processus forensique, révélant des prélèvements de qualité, de pertinence et/ou d’utilité variable. En effet, certaines unités de police technique et scientifique obtiendraient des taux d’identification (p.ex. via des traces ADN et digitales) deux à trois fois supérieurs à ceux d’autres unités dans des cas d’investigation de scènes de cambriolage. Au niveau individuel, les traces matérielles prélevées par certains inspecteurs de police technique et scientifique seraient soumises jusqu’à deux fois plus rapidement que leurs collègues et mèneraient à davantage d’identifications positives. Selon des recherches menées aux États-Unis et au Royaume-Uni, les plus performants obtiendraient jusqu’à trois fois le nombre d’identifications ADN de leurs collègues les moins performants.

Les recherches des dernières décennies en sciences cognitives et psychologie ont certes mis en évidence l’ampleur de la problématique des biais en science forensique et dans l’investigation des scènes d’incident. Les travaux susmentionnés soutiennent d’ailleurs le besoin d’une meilleure compréhension de la façon dont ces enjeux impactent la pratique de la police technique et scientifique. Or, ils pointent également vers un phénomène de bruit systémique (noise) qui attire jusqu’ici moins l’attention de la communauté scientifique. Ce concept de bruit, introduit et articulé notamment par Daniel Kanheman, Olivier Sibony et Cass Sunstein (2021), fait référence à une variabilité dans des jugements d’un groupe d’experts (p.ex. des médecins, des juges, des économistes, des recruteurs, des forensiciens) qui, lorsqu’exposés à une situation en tout point similaire, devraient théoriquement arriver à la même conclusion. Il est, dans le présent contexte, fort utile à notre compréhension de la prise de décision en contexte d’investigation scientifique puisqu’il réitère la complexité de cette tâche et le large éventail des configurations possibles dans les pratiques de la police technique et scientifique. Le professeur Christophe Champod de l’École des Sciences criminelles intitulait d’ailleurs un de ces articles « Research focused mainly on bias will paralyse forensic science » en 2014, soulignant les limites d’une compréhension de la prise de décision centrée exclusivement sur les biais. Une telle vision favorise dès lors l’émergence de concepts et perspectives complémentaires comme celui de bruit systémique pour étudier l’hétérogénéité des décisions de la police technique et scientifique.

Le bruit systémique constaté dans la littérature scientifique n’est pas particulièrement surprenant compte tenu qu’à l’heure actuelle, une proportion importante d’ouvrages et de manuels destinés à la pratique de l’investigation scientifique d’une scène de crime se concentre surtout à inventorier les procédures et techniques à disposition pour détecter, rehausser et prélever les traces et éviter leur contamination. Ce faisant, ils ne couvrent que de façon superficielle comment les priorités devraient être établies en matière de recherche et de collecte de traces sur la scène.

Les facteurs d’influence de la prise de décision en contexte d’investigation des scènes d’incident

Divers facteurs individuels, contextuels et organisationnels sont propices à influencer la priorisation des efforts et le jugement en matière d’investigation des scènes de crime par la police technique et scientifique. Certains de ces facteurs ont déjà fait l’objet de recherches empiriques tandis que d’autres ne demeurent qu’identifiés sous la forme d’hypothèses à vérifier.

Par exemple, plusieurs études dans le domaine forensique montrent que les intervenants de la police technique et scientifique, comme tout autre acteur, sont sujets à être influencés par des biais cognitifs divers. Un biais, parfois également nommé heuristique, peut teinter la prise de décision, à tort ou à raison, de manière à favoriser une hypothèse, une croyance ou une connaissance préétablie. Un accès restreint à l’information pourrait réduire l’influence de certains biais, alors qu’une plus grande intégration des informations pourrait, au contraire, favoriser une meilleure compréhension du contexte. Le moment auquel certaines informations sont transmises aux inspecteurs de police technique et scientifique est également reconnu comme un facteur qui peut exercer une influence sur la prise de décision lors d’une investigation de scène de crime. En effet, un accès précoce à des informations contextuelles peut orienter, dès le départ, les inspecteurs techniques et scientifiques dans une direction plutôt qu’une autre. À l’inverse, un accès plus tardif à certaines informations peut mener à une interprétation et une évaluation différente des traces et de leur pertinence pour l’affaire investiguée. Le rythme de la transmission des informations et leur nature sont en ce sens reconnus pour influencer les hypothèses initiales et la recherche de certaines traces de façon prioritaire.En l’absence de consensus clair dans la littérature, la voie la plus prometteuse semble résider dans la recherche d’un équilibre entre la sensibilisation aux effets tunnel, la transmission des informations réellement pertinentes à la prise de décision (par opposition à celles susceptibles d’introduire des biais inutiles) et la collecte ainsi que la vérification diligentes des renseignements disponibles afin de soutenir un raisonnement rigoureux.  

En parallèle, le niveau d’éducation des inspecteurs de la police technique et scientifique, notamment s’ils ont complété ou non des études universitaires, représenterait un des facteurs qui aurait un effet sur les capacités de la résolution de problème essentielles à l’investigation des scènes de crime. Selon l’étude de Illes et al. (2019), il s’agirait en fait du facteur ayant le plus d’influence sur la mobilisation et l’utilisation des aptitudes de raisonnement, alors que l’expérience – qui est un critère souvent utilisé pour le recrutement au sein des unités de police technique et scientifique – ne jouerait qu’un rôle beaucoup plus secondaire. Le statut de policier ou de civil aurait, lui aussi, un rôle plutôt limité dans les performances en matière de raisonnement, bien qu’il demeure insuffisamment étudié pour en tirer une conclusion définitive, notamment en raison de la proximité de cette variable avec le niveau d’éducation (en général, le personnel civil embauché dans la police possède bien souvent un diplôme universitaire).

Un autre facteur à considérer est le degré de pouvoir discrétionnaire ou la marge de manœuvre dont profitent les inspecteurs de police technique et scientifique pour exécuter leurs tâches et prendre des décisions en matière de priorisation de l’investigation de la scène de crime. D’un côté, dans certains milieux, la police technique et scientifique est toujours perçue, à tort, comme une unité dont le travail est une assistance purement mécanique. Les inspecteurs de la police technique et scientifique possèdent, sous ces conditions, une capacité restreinte d’user pleinement de leur jugement professionnel et d’adapter les décisions aux contingences du cas investigué. L’orientation de l’intervention est également plus dépendante des priorités établies par les autres acteurs de l’enquête, qui possèdent généralement des connaissances forensiques plus limitées. De l’autre, dans d’autres contextes, certains inspecteurs de la police technique et scientifique sont plutôt perçus comme des experts intégrés aux enquêtes qui possèdent, a contrario, un important pouvoir discrétionnaire sur l’orientation et la nature de l’intervention sur la scène d’incident. Cette autonomie d’action, même implicite, offre la possibilité aux intervenants de baser leur décision sur les connaissances à leur disposition. Or, elle possède également le potentiel d’engendrer et/ou de cristalliser une hétérogénéité dans les pratiques et la prise de décision si chacun priorise ses préférences personnelles ou idiosyncratiques, et conséquemment, un risque de traitement différentiel selon l’inspecteur ou l’unité de police technique et scientifique impliqué.

Cependant, il reste encore plusieurs questions en suspens pour pleinement comprendre les facteurs d’influence de la prise de décision de la police technique et scientifique et identifier les approches les plus efficaces et pertinentes pour optimiser l’intervention sur la scène de crime. Par exemple, trop peu d’études empiriques se sont véritablement penchées sur l’effet des formations initiales et continues sur le processus décisionnel des inspecteurs de la police technique et scientifique. Leur format, leur durée et les outils pédagogiques mobilisés (p.ex. réalité virtuelle), pour ne nommer que ces caractéristiques, sont quelques-uns des éléments propices à influencer les pratiques d’investigation des scènes de crime. Un autre élément que de plus en plus de chercheurs associent à la prise de décision en contexte d’investigation scientifique est l’importance de la sélection optimale des candidats pour remplir les rôles de la police technique et scientifique. Quelques auteurs ont en effet identifié et regroupé certaines des compétences clés qui seraient associées aux meilleures performances – entre autres les habiletés cognitives, les compétences en communication, la gestion du stress, l’expérience de vie, un savoir holistique, une attitude professionnelle et un intérêt sincère pour le travail –, mais les études ayant véritablement mis à l’épreuve ces caractéristiques se font plus rares. De manière similaire, nous en savons toujours très peu sur l’impact réel des autres intervenants impliqués dans l’intervention sur la scène de crime sur le processus décisionnel de la police technique et scientifique. Quelle est l’influence – autant bénéfique que délétère – des patrouilleurs ou gendarmes et de la police judiciaire ? Enfin, il convient de souligner que malgré la tendance de plus en plus forte à la mise en place de mécanisme de standardisation et d’assurance-qualité dans les unités de police technique et scientifique à travers le monde, dont un des objectifs explicites est l’harmonisation des pratiques en science forensique, il existe toujours peu d’appuis empiriques clairs démontrant les avantages et/ou les inconvénients de telles stratégies managériales sur les réelles performances. Il s’agit, là aussi, d’un facteur qui en théorie peut affecter l’orientation des efforts forensiques sur la scène de crime, mais pour lequel la recherche ne fournit pas encore de réponses définitives, notamment en raison du caractère relativement récent de l’implantation des mécanismes de gouvernance et d’assurance-qualité spécifiquement développés pour la science forensique (p.ex. ISO 21043).

Conclusion : L’importance d’une synergie entre le terrain et la recherche

Malgré l’évolution technologique rapide du domaine forensique, la prise de décision de la police technique et scientifique demeure la base sur laquelle s’appuie tout le processus de recherche, de détection, de collecte, d’analyse et d’interprétation des traces. Il est donc impératif de pouvoir se fier aux pratiques décisionnelles adéquates de la police technique et scientifique plutôt que d’avoir une confiance abusive envers la capacité des outils à fournir les réponses recherchées. Mieux comprendre comment les décisions sont prises lors de l’intervention de la police technique et scientifique sur une scène de crime ne consiste toutefois pas seulement à repérer les biais et les enjeux qui caractérisent les insuccès de certaines enquêtes. Il s’agit aussi d’une opportunité d’identifier les façons de faire les plus gagnantes et de proposer de véritables pistes d’optimisation pour maximiser la contribution des traces matérielles et numériques à la sécurité et à la justice. C’est cette compréhension plus fine qui permet de promouvoir aujourd’hui une prise de décision qui n’ignore pas les informations à disposition sans pour autant les accepter aveuglément, mais qui les intègre dans un raisonnement hypothético-déductif rigoureux où les hypothèses de travail sont constamment confrontées aux renseignements et traces détectées. Elle souligne aussi l’importance d’une documentation transparente de la part de la police technique et scientifique, de façon à comprendre ce qui a été fait, pourquoi cela a été fait et sur quelles informations les décisions ont reposé.

Pour chercher à continuellement mieux comprendre cette prise de décision, la collaboration entre les chercheurs et les praticiens est essentielle. Pour la police technique et scientifique, une telle collaboration peut se traduire par une ouverture accrue aux échanges avec le milieu de la recherche et un accès à certaines données issues du terrain opérationnel pour mieux saisir la réalité quotidienne et évaluer l’effet véritable de certains facteurs sur les pratiques. La recherche peut dès lors alimenter la réflexion sur l’évolution des pratiques professionnelles et sur les moyens à mettre en place pour soutenir leur développement.

Pour les chercheurs, cela implique également de reconnaître la valeur de l’expertise développée par les inspecteurs de police technique et scientifique en matière d’investigation des scènes afin de mieux intégrer cette perspective dans leurs démarches de recherche. Au-delà de la mise en évidence des biais potentiels et des modélisations théoriques – qui demeurent des objectifs de recherche essentiels à poursuivre – apparaissent ainsi des études cherchant à répondre aux besoins de la police technique et scientifique et à travailler avec celle-ci pour identifier les facteurs influençant positivement et négativement les performances. Comprendre comment les décisions sont prises sur le terrain n’est en ce sens pas un exercice de second plan, mais la clé pour garantir une meilleure approche sur les scènes de crime. La robustesse de la chaîne du processus forensique étant dictée par son maillon le plus faible, une bonne prise de décision au début de ce dernier est essentielle, et son optimisation repose largement sur un dialogue constant entre pratique et recherche.

Références

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Que vaut vraiment l’ADN retrouvé sur une victime de violences conjugales ?

Une morsure et une strangulation sont deux gestes fréquents dans les violences conjugales, mais ils ne laissent pas du tout le même type de trace génétique. C’est l’un des enseignements de travaux qui seront présentés fin octobre au congrès ISHI 37, le grand rendez-vous international consacré à l’identification humaine par l’ADN [1]. Ces résultats font écho à une difficulté réelle rencontrée dans les cas de violences conjugales. Retrouver l’ADN du partenaire sur le corps de la victime ne suffit pas toujours à établir dans quelles circonstances il a été déposé, notamment lorsque les deux personnes vivent sous le même toît et sont régulièrement en contact.

Le paradoxe de l’ADN au sein du couple

Dans la plupart des affaires criminelles, l’obtention d’un profil génétique d’un suspect à partir d’un prélèvement effectué sur une victime constitue un élément matériel à forte valeur probante. Cependant, ce raisonnement s’effondre bien souvent dans le cas des violences conjugales. Les partenaires vivent ensemble, partagent le même lit, la même salle de bain, les mêmes vêtements et une infinité de contacts quotidiens, y compris sexuels. L’ADN de chacun se retrouve donc très fréquemment sur l’autre [2]. Les experts en génétique forensique parlent d’ADN de fond (ou background DNA, en anglais), pour désigner ce matériel génétique accumulé par la simple cohabitation plutôt que par un acte ou un geste précis.

La question qui compte dans ce genre d’affaire, n’est plus vraiment de savoir à qui appartient cet ADN (le niveau de la source), mais comment a-t-il été déposé (le niveau de l’activité) ? S’agit-il d’un contact banal de la vie commune, d’un transfert secondaire ou d’un geste lié à une agression ? C’est précisément ce que cherche à objectiver Daniel Arend, jeune chercheur mis en avant par le programme Student Ambassador du symposium ISHI 37 [1]. Ses travaux portent sur le transfert, la persistance, la prévalence et la récupération de l’ADN lors de deux gestes emblématiques des violences intrafamiliales que sont la morsure et la strangulation [1].

La morsure dans les violences conjugales

Les recherches de Daniel Arend s’intéressent notamment à la récupération de l’ADN après des morsures simulées. Selon l’entretien publié par les organisateurs avant le congrès, les zones mordues ont livré dans de nombreux cas des profils ADN quasi complets de la personne mordante jusqu’à 16 heures après le contact, alors que les volontaires avaient repris leurs activités habituelles [1]. La personne mordante devient souvent le contributeur majoritaire du mélange alors qu’elle n’apparaît généralement qu’en position minoritaire en l’absence de morsure [1]. Les résultats doivent toutefois être considérés avec prudence puisqu’ils n’ont pas encore fait l’objet d’une publication scientifique évaluée par les pairs.

Cette persistance n’est pas surprenante au regard de travaux antérieurs sur l’ADN salivaire. Une étude publiée en 2011 a montré qu’un profil masculin complet pouvait encore être obtenu 96 heures après un dépôt de salive sur une peau non lavée, dans 8 expérimentations sur 9 [3]. Une morsure peut donc produire une trace dont l’interprétation diffère sensiblement de celle obtenue après un simple contact cutané.

Le problème de la strangulation

À l’inverse, les strangulations simulées par simple contact peau à peau ne livrent le plus souvent que des profils ADN partiels [1]. Ces profils se révèlent fréquemment impossibles à distinguer de l’ADN de fond lié à la cohabitation [1]. Ce constat rejoint des travaux consacrés depuis la fin des années 1990 à la strangulation manuelle. Ils ont d’abord montré que l’ADN de l’agresseur pouvait être typé à partir des cellules épithéliales déposées sur le cou de la victime [4], puis qu’en l’absence de toute agression, près d’un quart des zones cervicales prélevées chez 24 adultes volontaires portaient déjà des allèles étrangers [5]. Une étude norvégienne a en outre observé que chez les participants vivant avec leur partenaire, l’ADN de ce dernier persistait sur le cou et s’y accumulait au fil de la journée [2]. Un écouvillonnage cervical positif à l’ADN du conjoint peut ainsi ne rien démontrer quant à une strangulation, tandis qu’un profil faible ou partiel ne permet pas davantage de l’écarter.

Ce que cela change pour l’enquête judiciaire et l’expertise

Pour les enquêteurs, les techniciens en police scientifique de la Police Nationale et les techniciens en identification criminelle de la Gendarmerie Nationale, ces informations plaident en faveur d’un prélèvement précoce et ciblé des traces de morsure, dont la valeur probante semble se maintenir sur plusieurs heures et en faveur d’une grande prudence dans l’exploitation des écouvillons cervicaux chez des partenaires vivant sous le même toit. Pour les experts judiciaires et les magistrats, elles confortent l’approche évaluative promue par le réseau européen ENFSI et l’École des Sciences Criminelles de l’Université de Lausanne, qui invite à évaluer la probabilité des observations au regard d’hypothèses alternatives, ici formulées au niveau de l’activité, en tenant compte du délai écoulé, des activités de la victime et du contexte de cohabitation, plutôt que de s’arrêter à la simple présence d’un profil génétique [6].

Les travaux de Daniel Arend s’inscrivent dans cette démarche probabiliste. Leur intérêt tient précisément au fait qu’ils cherchent à produire des données permettant de mieux documenter ces situations, plutôt qu’à considérer la seule présence d’un profil comme une preuve directe de l’activité alléguée [1].

Des résultats encore préliminaires

Bien que ces informations soient particulièrement intéressantes, il faut néanmoins rester prudent sur la portée de ces travaux. Les résultats présentés par Daniel Arend concernent des scénarios expérimentaux et seront présentés sous forme de poster à ISHI 37 [1]. Ils ne constituent pas encore une étude publiée dans une revue à comité de lecture. Ils s’inscrivent cependant dans un mouvement plus large, documenté depuis une quinzaine d’années sur la manière dont l’ADN se transfère entre personnes qui partagent un même espace de vie ou de travail. Une étude italienne récente, consacrée aux espaces de travail partagés, a par exemple montré que l’ADN d’un collègue avec qui nous travaillons, pouvait se retrouver sur nos objets personnels, en l’occurrence nos cartes bancaires, alors même que ce collègue n’avait aucunement manipulé ces objets [7]. Ce fonds génétique partagé, largement méconnu il y a encore vingt ans, est aujourd’hui régulièrement invoqué pour contester la preuve génétique devant les juridictions pénales.

Dans les violences conjugales, retrouver l’ADN du partenaire sur la victime constitue donc une information qui doit être interprétée dans un contexte bien particulier. La trace génétique peut être pertinente, mais sa valeur probante dépend aussi de la manière dont elle a pu être déposée et des autres hypothèses compatibles avec les observations.

Références

[1] Luther T. « Student Ambassador Poster Preview, Daniel Arend on DNA Transfer in Domestic Violence Cases ». ISHI News, 17 septembre 2026. https://www.ishinews.com/student-ambassador-poster-preview-daniel-arend-on-dna-transfer-in-domestic-violence-cases/
[2] Fantinato C., Gill P., Fonneløp A.E. « Non-self DNA on the neck, a 24 hours time-course study ». Forensic Science International: Genetics, 2022, 57, 102661. DOI 10.1016/j.fsigen.2022.102661.
[3] Kenna J., Smyth M., McKenna L., Dockery C., McDermott S.D. « The recovery and persistence of salivary DNA on human skin ». Journal of Forensic Sciences, 2011, 56(1), 170-175. DOI 10.1111/j.1556-4029.2010.01520.x.
[4] Wiegand P., Kleiber M. « DNA typing of epithelial cells after strangulation ». International Journal of Legal Medicine, 1997, 110(4), 181-183. DOI 10.1007/s004140050063.
[5] Graham E.A.M., Rutty G.N. « Investigation into « Normal » Background DNA on Adult Necks, Implications for DNA Profiling of Manual Strangulation Victims ». Journal of Forensic Sciences, 2008, 53(5), 1074-1082. DOI 10.1111/j.1556-4029.2008.00800.x.
[6] European Network of Forensic Science Institutes (ENFSI). « ENFSI Guideline for Evaluative Reporting in Forensic Science », approved version 3.0, 8 mars 2015. https://enfsi.eu/wp-content/uploads/2016/09/m1_guideline.pdf
[7] Onofri M., Tommolini F., Severini S., Gambelunghe C., Lancia M., Carlini L., Carnevali E. « Trace DNA Transfer in Co-Working Spaces, The Importance of Background DNA Analysis ». International Journal of Molecular Sciences, 2024, 25(4), 2207. DOI 10.3390/ijms25042207.

Affaire Missy Woods, la spécialiste ADN qui a ébranlé la police scientifique du Colorado

Condamnée le 8 septembre 2026 à 10 ans de prison, Yvonne « Missy » Woods, analyste génétique réputée du Colorado Bureau of Investigation (CBI), a altéré des données ADN pendant 15 ans [1]. Plus de 1000 dossiers criminels font aujourd’hui l’objet d’un réexamen [2]. Au-delà du simple fait divers, l’affaire interroge tous les systèmes judiciaires, le nôtre compris, sur l’intégrité de la preuve scientifique et sur les garde-fous censés la protéger.

Une experte au-dessus de tout soupçon

Pendant près de 30 ans, de janvier 1994 à novembre 2023, Missy Woods a été l’un des visages les plus respectés de la criminalistique de l’État du Colorado [1]. Analyste en génétique forensique dans les laboratoires du CBI du comté de Jefferson, elle était sollicitée sur les dossiers les plus sensibles de l’État, dont de nombreux homicides, agressions sexuelles ou encore cold cases [1][7]. Réputée pour la rapidité avec laquelle elle traitait ses dossiers, elle faisait autorité devant les tribunaux où sa parole emportait souvent la conviction des jurés [5]. C’est d’ailleurs ce capital de confiance qui donne à cette affaire sa dimension particulière.

En septembre 2023, une stagiaire du CBI qui réexamine les données de quantification d’anciens dossiers d’agressions sexuelles remarque une anomalie [1][14]. Sur un échantillon traité par Woods en 2018, la valeur de « quantification ADN » a disparu alors que les données brutes indiquent bien la présence d’ADN masculin [1][14]. Le 3 octobre 2023, le CBI ouvre une enquête administrative interne et suspend l’analyste [2][3]. Un contrôle qui aurait pu rester anodin devient en quelques mois l’un des plus grands scandales forensiques de l’histoire judiciaire américaine. Pour garantir l’indépendance des investigations, le CBI confie l’enquête pénale à un service extérieur, la Division of Criminal Investigation du Dakota du Sud [1][2].

Quinze ans de manipulations

Les conclusions de l’enquête interne, rendues publiques en 2024, établissent que Woods a falsifié des données entre 2008 et 2023 [3]. Le CBI recensait 1 045 dossiers impactés en août 2025, dont plus de 400 relatifs à des violences sexuelles [2][6]. Pour comprendre le mode opératoire de Missy Woods, il faut rappeler une étape technique. Avant d’établir un profil génétique, le laboratoire forensique évalue la quantité d’ADN contenue dans un prélèvement et parfois la quantité d’ADN masculin [9]. C’est cette valeur de quantification qui décide si l’analyse se poursuit ou si le prélèvement est déclaré inexploitable [9]. Woods intervenait précisément à ce stade. Elle supprimait ou réduisait manuellement les valeurs d’ADN masculin dans ses notes de laboratoire puis rédigeait des rapports d’analyse concluant à une absence d’ADN masculin alors que celui-ci avait bel et bien été détecté [1][7].

L’accusation a documenté 52 rapports contenant des affirmations fausses, auxquels s’ajoute un 53e rapport techniquement exact mais rédigé de manière à dissuader un enquêteur d’exploiter les résultats [1]. Dans 41 de ces dossiers, aucune poursuite judiciaire n’a jamais été engagée et 32 d’entre eux concernaient des femmes et des enfants ayant dénoncé des violences sexuelles [1]. Dans les 12 dossiers où des poursuites ont eu lieu, seulement 3 sont allés jusqu’au procès [1]. L’un d’eux, un procès pour meurtre, a donné lieu à une condamnation sur la base d’un témoignage de Woods dont le caractère mensonger fonde le chef de parjure [1].

Rien n’indique que Woods ait fabriqué des identifications ou des comparaisons positives pour faire condamner des innocents [1][3]. Son avocat a d’ailleurs insisté sur ce point, en indiquant qu’elle n’avait jamais modifié un profil ni le résultat d’une comparaison [6]. Le mobile semble avoir été le rendement, en écartant les analyses complexes, en tenant les délais et en entretenant sa réputation de productivité [5][7]. À l’audience, elle a évoqué un travail devenu « une obsession », sur fond d’épuisement professionnel [5]. Selon plusieurs médias du Colorado, une collègue avait pourtant signalé des incohérences dans son travail dès 2014, alors que sa hiérarchie lui avait simplement demandé de corriger les données, sans exiger d’explication [3][4][14]. Elle a continué à traiter des kits de prélèvements biologiques dans le cadre d’agressions sexuelles pendant 9 ans. Aucune de ces circonstances n’atténue les conséquences, puisque chaque élément effacé ou falsifié pouvait conduire à l’identification d’un potentiel agresseur.

[Elle] a compromis la confiance que les forces de l’ordre, les mis en cause et leurs avocats, les victimes et le public doivent pouvoir placer dans la preuve scientifique

Dix ans de prison et un système à reconstruire

Initialement poursuivie pour 102 chefs d’accusation, Woods a plaidé coupable le 23 juin 2026 de quatre crimes, infraction informatique, parjure, tentative d’influencer un agent public et faux et usage de faux [1][7]. Le 8 septembre 2026, le juge Andrew Poland l’a condamnée à 10 ans d’emprisonnement pour l’infraction informatique, à 6 ans pour le parjure, 6 ans pour la tentative d’influence et 3 ans pour le faux et usage de faux, suivies de 3 ans de liberté surveillée [1][2]. Une audience consacrée aux réparations financières est fixée au 12 novembre 2026 [1].

Le magistrat a qualifié les faits de faute intentionnelle commise par une professionnelle hautement qualifiée occupant une position de confiance extraordinaire [1]. La procureure Alexis King a souligné que sa conduite avait « compromis la confiance que les forces de l’ordre, les mis en cause et leurs avocats, les victimes et le public doivent pouvoir placer dans la preuve scientifique » [1].

Pour l’État du Colorado, l’addition ne fait que commencer. Chaque dossier traité par Woods constitue un motif potentiel de recours y compris pour des condamnations avec plusieurs éléments concordants [1][8]. En 2025, le parquet de Boulder a fait annuler la condamnation de Michael Clark pour le meurtre de Marty Grisham en 1994, après une nouvelle analyse des scellés [8]. En août 2026, un juge du comté de Weld a prononcé un non-lieu dans une affaire de violences sexuelles sur mineure au seul motif de l’intervention initiale de Woods [5][8]. Campagne de nouvelles analyses, notification aux parquets et aux avocats de la défense, contentieux en cascade, le coût était déjà estimé à plus de 11 millions de dollars il y a deux ans [1][8]. Le CBI a créé un comité de surveillance de ses services forensiques, auquel siège la procureure Alexis King [1].

Ce que l’affaire Missy Woods nous enseigne

Pour les enquêteurs, les magistrats et les experts judiciaires, l’affaire Woods est un cas d’école à plusieurs titres.

  • La fraude interne est l’angle mort des systèmes qualité. Le laboratoire du CBI était accrédité et régulièrement audité [3]. Cependant, l’accréditation ISO 17025, à laquelle sont soumis la plupart des laboratoires forensiques, dont les laboratoires français habilités par le COFRAC, vérifie des protocoles et des modes opératoires, pas l’honnêteté d’un agent qui les connaît parfaitement et en connaît donc les failles [10][11]. Missy Woods a déjoué les contrôles pendant 15 ans précisément parce qu’elle était expérimentée [3]. Les dispositifs les plus efficaces restent la revue technique de chaque dossier par un second analyste, les audits aléatoires portant sur les données brutes et non sur les seuls rapports, la traçabilité informatique complète des fichiers d’analyse, ainsi que la prise en compte réelle des signalements internes. L’épisode de 2014 montre qu’un signalement sans suite vaut moins que pas de signalement du tout, puisqu’il a donné l’illusion que le contrôle a fonctionné [4].
  • La réputation de l’expert est elle-même un facteur de risque. Plus un expert est réputé, moins ses conclusions sont discutées, que ce soit par ses collègues, par les avocats ou encore par les juridictions [4]. Le principe du contradictoire est censé corriger ce biais. En France, les parties peuvent solliciter un complément d’expertise ou une contre-expertise et rien n’interdit de demander l’accès aux données brutes, électrophorégrammes compris [12]. L’affaire Woods rappelle que ces outils ne servent que si l’on s’en sert et qu’un rapport génétique n’est pas moins discutable qu’une autre pièce de la procédure.
  • Enfin, il convient de rappeler que la preuve génétique n’est pas infaillible. Au-delà des risques de dégradation, de contamination ou de transfert d’ADN, l’analyse et l’interprétation des résultats restent humaines. L’ADN, souvent qualifié de « reine des preuves », est aujourd’hui présent dans presque tous les dossiers criminels. Cependant, entre le prélèvement biologique effectué sur une scène de crime ou sur un scellé et la déposition en cour d’assises, il y a des choix d’analyse, des seuils, des logiciels, parfois de l’intelligence artificielle et des spécialistes qui sont bien humains. C’est cette chaîne complète qu’il faut savoir interroger et contrôler. Les scandales d’Annie Dookhan et de Sonja Farak, deux chimistes de laboratoires de stupéfiants du Massachusetts dont les fraudes ont entraîné l’annulation de plus de 20 000 condamnations, l’avaient déjà montré [13]. L’affaire Woods le rappelle aujourd’hui sur le terrain de la génétique, avec des victimes dont malheureusement les plaintes n’ont jamais abouti.

La justice du Colorado mettra des années à réparer les dégâts et l’image de ses laboratoires. Pour la communauté forensique, l’affaire restera comme la démonstration qu’une expertise vaut ce que vaut la personne qui la signe et surtout qu’aucune accréditation ne dispense d’une double vérification.

Références

[1] Colorado First Judicial District Attorney’s Office, Former CBI Lab Analyst Missy Woods Sentenced to Ten Years in Prison, communiqué de presse, Golden, 8 septembre 2026. https://firstda.co/news-update/former-cbi-lab-analyst-missy-woods-sentenced-to-ten-years-in-prison/
[2] Colorado Bureau of Investigation, Yvonne « Missy » Woods Investigation, page officielle consolidant la chronologie de l’affaire, mise à jour septembre 2026. https://cbi.colorado.gov/forensics/yvonne-missy-woods-investigation
[3] Colorado Bureau of Investigation, Colorado Bureau of Investigation Releases Internal Affairs Report into Former Forensic Scientist Missy Woods, communiqué, Lakewood, 5 juin 2024. https://cbi.colorado.gov/news-article/colorado-bureau-of-investigation-releases-internal-affairs-report-into-former-forensic
[4] Colorado Sun, Coworkers raised concerns a decade before former Colorado forensic scientist was found manipulating data in 654 cases, 5 juin 2024. https://coloradosun.com/2024/06/05/yvonne-missy-woods-internal-affair-report-cbi/
[5] Denver Gazette / Colorado Politics, Disgraced ex-CBI analyst Missy Woods sentenced to prison in DNA scandal, 8 septembre 2026. https://www.coloradopolitics.com/2026/09/08/disgraced-ex-cbi-analyst-missy-woods-sentenced-to-prison-in-dna-scandal/
[6] Colorado Sun, Former CBI scientist Missy Woods sentenced to prison in DNA scandal, 8 septembre 2026. https://coloradosun.com/2026/09/08/yvonne-missy-woods-cbi-scientist-sentenced/
[7] Colorado Politics, Missy Woods accepts plea deal, avoids trial on 102 felony counts, 23 juin 2026. https://www.coloradopolitics.com/2026/06/23/missy-woods-accepts-plea-deal-avoids-trial-on-102-felony-counts/
[8] Longmont Leader, Yvonne « Missy » Woods Sentenced to 10 Years for Manipulating DNA Evidence at CBI, septembre 2026. https://www.longmontleader.com/colorado-news/yvonne-missy-woods-sentenced-to-10-years-for-manipulating-dna-evidence-at-cbi-12761644
[9] Butler J. M., Advanced Topics in Forensic DNA Typing, Methodology, Elsevier Academic Press, 2012, chapitre 3 (DNA Quantitation).
[10] ISO/IEC 17025:2017, Exigences générales concernant la compétence des laboratoires d’étalonnages et d’essais, Organisation internationale de normalisation, Genève, 2017.
[11] Décision-cadre 2009/905/JAI du Conseil du 30 novembre 2009 relative à l’accréditation des prestataires de services de police scientifique menant des activités de laboratoire, JOUE L 322 du 9 décembre 2009.
[12] Code de procédure pénale, articles 161-1 et 167.
[13] ACLU of Massachusetts, Over 61,000 dismissed Farak- and Dookhan-related drug charges across more than 37,000 cases, rapport du Special Master, 2019. https://www.aclum.org/?p=8547
[14] KOAA News, A legacy of doubt, Former CBI forensic scientist who mishandled DNA sentenced to 10 years in prison, 8 septembre 2026 (extraits de l’affidavit d’accusation). https://www.koaa.com/news/local-news/a-legacy-of-doubt-former-cbi-forensic-scientist-who-mishandled-dna-sentenced-to-10-years-in-prison

Les origines de la police scientifique, de Bertillon à ADN

La criminalistique moderne est devenue incontournable dans les affaires délictuelles et criminelles et s’impose au quotidien comme un redoutable outil d’aide à l’enquête. Ce que nous voyons aujourd’hui n’est pas le fruit du hasard, mais celui d’une très longue expérience internationale, vieille de plusieurs siècles. À travers les techniques qui composent la police scientifique et la science forensique, on peut établir une chronologie des plus anciennes aux plus récentes.

Comprendre et décrypter le corps humain

Ce sont souvent des médecins qui, au cours de l’histoire, par leurs travaux pratiques et leurs recherches, contribuent, volontairement ou non, aux avancées de la police scientifique. En 1684, le médecin-botaniste anglais Nehemiah Grew décrit les crêtes papillaires des doigts et des paumes devant la Royal Society. Une approche purement anatomique, que complète l’Italien Marcello Malpighi (1628-1694), considéré comme le fondateur de l’anatomie microscopique ou histologie. De son côté, le Tchèque Jan Evangelista Purkinje (1787-1869) est également un anatomiste réputé. Il apporte aux sciences biomédicales l’étude des glandes sudoripares, qui produisent la sueur. Il propose en 1823 une première classification des dessins papillaires, sans percevoir toutefois, à cette époque, leur utilité « technique » ni leur valeur identificatrice.

Première tentative d’application de l’identification par les empreintes papillaires
C’est un administrateur britannique en poste au Bengale, William Herschel, qui utilise pour la première fois, en 1858, les empreintes digitales et palmaires, en faisant apposer la main entière sur un contrat passé avec un entrepreneur local de travaux publics. À ce stade, aucune étude scientifique ne prouve encore la valeur identificatrice formelle des empreintes.

L’anthropométrie judiciaire, première technique d’identification
Il faut attendre 1882 pour que le Parisien Alphonse Bertillon (1853-1914) mette au point, en France, la première méthode scientifique fiable d’identification des récidivistes. Il s’appuie sur une batterie de mesures osseuses et corporelles (taille, envergure, longueur et largeur de la tête, longueur de l’oreille droite, du pied gauche, du médius, coudée, etc.) pour élaborer ce que l’on appellera « le bertillonnage », que toutes les polices du monde reprennent à leur compte. Il développe aussi la photographie signalétique (face et profil), la photographie métrique des scènes de crime et le portrait parlé, et publie de nombreux ouvrages sur ses méthodes et ses protocoles jusqu’à sa mort en 1914.

Alphonse Bertillon, père fondateur de la police scientifique

La fiche du signalement anthropométrique d’Alphonse Bertillon après traitement colorimétrique à l’aide de l’intelligence artificielle. ©SRPTS Paris

Une révolution scientifique et judiciaire, les empreintes digitales

Dix ans après les premiers succès de l’anthropométrie française, une autre méthode arrive d’outre-Manche et bouleverse tout. L’Anglais Sir Francis Galton (1822-1911) publie en 1892 une étude sur les dessins caractéristiques que nous portons au bout des doigts. Ces dermatoglyphes, ces empreintes digitales, nous différencient formellement les uns des autres. Galton signe avec Finger Prints le premier ouvrage de référence consacré au sujet et en établit le caractère identificateur. Ses travaux prolongent les observations de William Herschel et celles du médecin écossais Henry Faulds, qui avait proposé dès 1880, dans la revue Nature, d’exploiter les traces papillaires pour identifier les auteurs d’infractions.

La première affaire résolue grâce à cette méthode l’est en 1892, en Argentine, à l’occasion d’un double infanticide commis à Necochea, à environ 500 km au sud de Buenos Aires. Une mère, Francisca Rojas, tue ses deux enfants de 6 et 4 ans et accuse un voisin. Des traces papillaires ensanglantées sont relevées par l’inspecteur Eduardo Álvarez, chargé de l’enquête, sur un support où seul l’auteur des faits a pu les déposer. La comparaison avec les empreintes de l’homme incriminé et de la mère, conduite selon le système de classification mis au point par Juan Vucetich, désigne formellement Francisca Rojas. Elle passe aux aveux. Cette méthode s’impose internationalement à compter des années 1900 et détrône progressivement l’anthropométrie.

La création du premier laboratoire de police scientifique

Edmond Locard (1877-1966), médecin et élève du célèbre médecin légiste Alexandre Lacassagne, fonde à Lyon, en 1910, le premier laboratoire de police scientifique au monde dans les combles du palais de justice. Il y formalise le « principe de l’échange », selon lequel « nul ne peut agir avec l’intensité que suppose l’action criminelle sans laisser des marques multiples de son passage ». La formule reste d’actualité. Locard est à l’origine de nombreuses recherches au service de la criminalistique moderne comme la balistique, la toxicologie, ou encore l’analyse de l’écriture, c’est un touche-à-tout. Il rédige un traité de criminalistique en sept volumes, de nombreux ouvrages professionnels, des romans et même un manuel de philatélie, autre passion. On peut entendre les récits qu’il fait de sa carrière sur le site de l’INA.

En Suisse, Rodolphe Archibald Reiss (1875-1929) avait créé un an plus tôt, en 1909, l’Institut de police scientifique de Lausanne, premier établissement universitaire au monde entièrement consacré à la discipline. Cette école de formation reste une référence internationale.

Le quotidien de la police scientifique moderne, résultat combiné de tous ces travaux

Les procédures et les protocoles utilisés de nos jours sont bien connus et maîtrisés de ces techniciens en blanc auxquels les procéduriers font appel dès les premières minutes de l’enquête. Une sérieuse formation, initiale et continue, est aujourd’hui dispensée à l’École nationale de police scientifique d’Écully (69), créée par arrêté du 12 septembre 2024, dont la devise est « In scientia veritas » (« La vérité dans la science »).

Cette formation est la base de l’excellence dans la gestion moderne des scènes d’infraction (recherche de traces et d’indices, fixation des lieux par la photographie, la vidéo, le plan, le scanner et le drone, prélèvement et conditionnement). Une excellence qui se poursuit dans les laboratoires (Lille, Paris, Lyon, Marseille, Toulouse et l’IRCGN à Pontoise), où les scellés confectionnés sur les lieux sont ensuite acheminés et analysés dans les différentes sections et divisions (biologie, microtraces, chimie, balistique, informatique, documents et écritures, toxicologie, etc.).

L’ADN et l’odontologie, les autres preuves formelles d’identification

  • L’ADN (acide désoxyribonucléique), notre carte d’identité génétique, est devenu, en plus des empreintes digitales, une preuve formelle d’identification. Isolé dès 1869 par le Suisse Friedrich Miescher, il voit sa structure en double hélice établie en 1953 par l’Américain James Watson et le Britannique Francis Crick, à partir notamment des clichés de diffraction aux rayons X réalisés au King’s College de Londres par Rosalind Franklin et Maurice Wilkins. C’est un Britannique, Alec Jeffreys, qui met au point l’empreinte génétique en 1984 et l’applique à la criminalistique. La technique disculpe d’abord un suspect à tort mis en cause, en 1986, avant de confondre en 1987 l’auteur d’un double viol suivi de meurtre (affaire Colin Pitchfork). Depuis, l’ADN est devenu incontournable dans nombre d’affaires judiciaires.
  • L’odontologie médico-légale est aujourd’hui un moyen formel d’identification. Outre la remarque de Chateaubriand, qui reconnaît le sourire « inimitable » (les dents mal positionnées) de la reine Marie-Antoinette lors de son exhumation en 1815, la première identification par la dentition à avoir fait date en France remonte à l’incendie du Bazar de la Charité, à Paris, le 4 mai 1897. La duchesse d’Alençon, sœur de l’impératrice Élisabeth d’Autriche dite Sissi, décède dans la catastrophe. Elle est identifiée par son dentiste, Isaac Davenport, qui reconnaît dans ses fiches les soins qu’il lui avait prodigués. L’affaire fonde la discipline, que le Cubain Oscar Amoedo formalise dès l’année suivante dans L’art dentaire en médecine légale.

Aujourd’hui, dans les affaires d’identification de victimes de catastrophe (accident aérien, tsunami, tremblement de terre, coulée de boue, attentat de masse), où sont impliquées de nombreuses victimes de plusieurs nationalités, les empreintes digitales, l’ADN et l’odontologie constituent les trois identifiants primaires reconnus. Le protocole appliqué est celui d’Interpol, qui propose des dossiers uniformisés (ante mortem et post mortem) en français, anglais, espagnol et arabe.

Des techniques plus confidentielles mais déjà éprouvées

  • L’odorologie
    Savez-vous que l’on peut retrouver l’odeur d’une personne sur un objet qu’elle a touché ? L’odeur qui se dégage en permanence de notre corps, à travers notre transpiration, serait propre à chacun d’entre nous. Ce sont des chiens spécialement dressés qui interviennent dans cette technique, d’origine hongroise, opérationnelle en France, à Écully, depuis 2003.
  • L’entomologie médico-légale
    Les insectes (larves et pupes) sont prélevés sur les corps en décomposition pour aider à estimer le délai post mortem. Le premier rapport français connu d’entomologie médico-légale porte sur une affaire de 1850, publiée en 1855 par le docteur Marcel Bergeret, médecin et entomologiste, à la suite d’une autopsie pratiquée sur un nouveau-né retrouvé dans le conduit d’une cheminée à Arbois (Jura). Depuis, la technique s’est affinée et ce sont aujourd’hui les gendarmes de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN), à Pontoise, qui sont passés maîtres dans ces analyses.

Une recherche internationale

Des études sont en cours dans différents laboratoires, en France et en Hongrie avec des abeilles, ou encore en Angleterre avec des crevettes d’eau douce, dont les tissus concentrent des résidus de stupéfiants prélevés dans les rivières. À suivre.

En Floride, aux États-Unis, une loutre cendrée nommée Splash a été dressée pour rechercher des corps dans les rivières, où les courants et le manque de visibilité ne permettent pas aux plongeurs d’être au maximum de leur efficacité. Elle expire des bulles d’air puis les réinhale et y reconnaît les marqueurs de la décomposition cadavérique. Elle n’a plus qu’à remonter prévenir son maître en tirant sur son masque, réclamant ainsi sa récompense, bien méritée. L’expérience reste isolée, avec neuf résultats positifs sur une trentaine de sorties opérationnelles.

En Indonésie, des chercheurs s’intéressent au contenu stomacal des punaises de lit, où de l’ADN humain exploitable a été retrouvé plusieurs semaines après le dernier repas de l’insecte. En Israël, on travaille sur le fruit du gardénia, dont est extrait un composé naturel, la génipine, écologique et efficace pour révéler les traces digitales latentes sur le papier.

À moins que, pour révéler ces traces invisibles à l’œil nu, l’Inde ne remplace les poudres conventionnelles, souvent toxiques, par des poudres d’origine végétale, extraites du haricot guar (Cyamopsis tetragonoloba) ou du pois mascate (Mucuna pruriens).

Des découvertes jusqu’où ?

Dernière piste en date, dans le monde de l’infiniment petit, le microbiome, ces communautés bactériennes qui se développent à la surface de notre peau et dont la composition varie d’un individu à l’autre. Une signature individuelle de plus, étudiée depuis une quinzaine d’années, qui pourra être exploitée dans un avenir proche.

Pour approfondir :

Le hors-série du magazine Historia « Scènes de crime – 150 ans de Police scientifique » (Sept/nov 2026) propose des articles passionnants sur des domaines très variés (Photographie, balistique, dactylotechnie, anthropologie médico-légale, comparaisons d’écriture, génétique, Etc…) ainsi qu’un témoignage rare de la directrice actuelle du SNPS Estelle Davet sur les défis passés et à venir de la police scientifique.

Enregistrer, décrire, interpréter : ce que la morphoanalyse des traces de sang apporte à l’enquête

Qui n’est jamais tombé sur un épisode de Dexter où le héros, penché sur une scène de crime, décrypte la moindre éclaboussure de sang pour répondre à la question centrale : que s’est-il réellement passé ? Derrière la fiction télévisée se cache bel et bien une science rigoureuse qui donne tout son sens à la formule « le sang raconte toujours une histoire » : la morphoanalyse des traces de sang.

Les traces de sang comme vecteur de la dynamique des faits

Dénommée Bloodstain Pattern Analysis (BPA) en anglais, la morphoanalyse des traces de sang est la discipline scientifique qui étudie les caractéristiques morphologiques des traces de sang visibles sur une scène de crime afin d’en reconstituer les événements à l’origine. Elle s’intéresse avant tout à la question de l’activité – que s’est-il passé et dans quelles circonstances ces traces ont-elles été créées ? – mais peut également apporter des indications sur la nature des saignements et sur l’origine de la source de sang, c’est-à-dire comment le sang a été externalisé du corps.

Ayant émergé à la fin du XIXᵉ siècle en Europe (Piotrowski, 1895, Figure 1), la morphoanalyse des traces de sang s’est structurée et institutionnalisée aux États-Unis dans les années 1960, avant de se développer en Europe à partir des années 2000 (Wonder et Yezzo, 2015 ; Esperança, 2019). Depuis lors, elle fait partie intégrante des sciences forensiques et est couramment sollicitée comme expertise dans les dossiers criminels. Associées aux conclusions de l’autopsie médico-légale et aux résultats des analyses génétiques, les constatations de morphoanalyse permettent de reconstituer la dynamique des faits et d’aiguiller sur les événements sanglants les plus probables qui s’y sont déroulés, en précisant notamment lorsque cela est possible la/les position(s) et action(s) des protagonistes.

Quel que soit son contexte d’intervention, qu’il travaille directement sur la scène de crime, à partir d’un dossier photographique – lorsque les lieux ont été libérés ou s’il s’agit d’un cold case – et/ou sur des pièces à conviction ensanglantées, le morphoanalyste a pour ambition de décrypter chaque trace de sang en s’appuyant sur les lois fondamentales de la physique et les grands principes de la mécanique des fluides (Attinger et al., 2013). Dans certains cas, il peut même recourir à l’analyse tridimensionnelle des projections afin d’identifier et de caractériser les principales zones d’impacts, tels que des coups portés par objet contondant (Joris et al., 2024).

Morphoanalyse de traces de sang

Figure 1. Croquis réalisé par E. Piotrowski illustrant la répartition des projections d’impact créées à la suite d’un coup contondant porté à la tête d’un lapin lors d’expérimentations. Ce croquis provient du 1ᵉʳ ouvrage de morphoanalyse des traces de sang publié en 1895.

Décrire les traces de sang pour les interpréter avec justesse

Pour réaliser une morphoanalyse, la première étape de l’étude – et la plus déterminante – est celle que l’on appelle la catégorisation des traces de sang. Elle s’effectue à partir des photographies disponibles dans le dossier, et avec le moins d’informations contextuelles possibles. Il s’agit de procéder de manière rigoureuse à la cotation morphologique des traces observées sur la scène de crime ou sur les scellés judiciaires, en caractérisant notamment leur forme, leur taille, leur distribution et leur dispersion (Bevel et Gardner, 2008 ; Esperança, 2019).

Cette cotation n’est pas réalisée sur chaque trace de sang prise individuellement, mais bien en considérant des groupes cohérents au sein desquels les traces présentent des caractéristiques morphologiques similaires. Ces traces de sang, prises ensemble, correspondent à un modèle de trace de sang particulier, car elles ont été produites lors d’un même et unique événement. Il existe plusieurs classifications des traces et modèles de traces de sang. On peut distinguer par exemple les différents types de traces et modèles en mécanismes actifs, passifs et transférants (AAFS Standards Board, 2017). Cette classification permet de différencier les gouttes de sang ayant voyagé dans l’air sous l’effet principal de la pesanteur, de celles qui sont projetées sous l’effet d’une force extérieure (force de percussion, force centrifuge ou pression sanguine) ou encore d’isoler les traces de sang produites par contact avec une surface ensanglantée (Millington, 2016 ; Esperança, 2019) (Figure 2).

Les différents types de traces de sang en police scientifique expliqués par des experts belges

Figure 2. Les trois grandes catégories de traces de sang illustrées par des exemples expérimentaux : A – une trace circulaire centimétrique créée suite à la chute d’une goutte de sang sous l’effet unique de la pesanteur – trace dénommée « trace passive » ; B – une trace elliptique millimétrique ayant voyagé dans l’air sous l’action d’une force extérieure – trace dénommée « projection » ; C – une trace d’une main droite ensanglantée – trace dénommée « transfert par contact » (source des images : travaux expérimentaux du Service Expertise de la Police fédérale belge et BPA Black Box study – Hicklin et al., 2021).

Il s’agit donc de classer les traces de sang en fonction de leur forme (telle que circulaire, elliptique ou indéfinie), de leur taille (centimétrique ou millimétrique) et de leur distribution (telle que linéaire, circulaire, radiaire…). Ces caractéristiques renseignent sur l’angle d’impact initial des gouttes, sur les forces en jeu et sur les mécanismes de production. Pour exemple, on qualifie de « projections de sang » les traces circulaires ou elliptiques de taille millimétrique (Figure 2-B). Correspondant à des gouttes de sang qui ont été projetées dans l’air sous l’effet d’une force extérieure, elles sont particulièrement informatives pour reconstituer des événements très dynamiques (coups, mouvements, sang expiré). Leur identification nécessite de fait une grande rigueur d’observation et d’enregistrement dès la scène de crime. La localisation des traces de sang est par ailleurs cruciale et doit être soigneusement enregistrée – par exemple sur le plafond, la manche droite d’un vêtement ou la face interne des pieds d’une victime – car elle constitue un facteur déterminant pour l’interprétation. De même, les zones non ensanglantées sont riches d’enseignements : elles peuvent révéler la présence passée d’un objet ou d’une personne ayant fait « obstacle » lors de la création des traces de sang ou permettent de déterminer des « angles limites » qui renseignent sur la position et la localisation du protagoniste lors d’une action particulière (coup, mouvement) (Esperança, 2019).

La morphoanalyse s’intéresse avant tout à la question de l’activité – que s’est-il passé et dans quelles circonstances ces traces [de sang] ont-elles été créées ?

Au terme de cette catégorisation, l’expert aura établi la liste complète des traces et modèles de traces de sang identifiés sur la scène de crime. Ces derniers vont ensuite être interprétés et synthétisés dans un langage vulgarisé au sein d’un rapport d’expertise, à la lumière des autres éléments du dossier (résultats d’analyses génétiques, constatations médico-légales ou balistiques). Dans ce rapport, le morphoanalyste se propose d’établir des hypothèses quant à la nature des événements sanglants qui ont conduit à ces traces, à leur chronologie éventuelle et répond à toutes les questions qui ont pu être formulées jusqu’ici dans le dossier judiciaire concernant les traces de sang. Ses conclusions feront in fine l’objet d’un exposé oral au procès en Assises devant les magistrats, les avocats et les jurés. Lors de ce témoignage, l’expert en morphoanalyse est tenu de partager la méthodologie et les principaux résultats de son travail dans un langage clair et compréhensible par tous et d’exposer avec transparence toute limite rencontrée au cours de l’analyse.

Positions, déplacements, chronologies et autres plus-values

Au quotidien, la morphoanalyse des traces de sang apporte diverses plus-values dans les dossiers judiciaires, dont une synthèse non exhaustive est présentée ci-dessous.

En premier lieu, et non des moindres, la présence sur la scène de crime de projections millimétriques de forme elliptique à distribution radiaire – ce qui correspond à un modèle d’impact (Figure 3) – permet de localiser la zone où la victime se situait lorsqu’elle a subi les coups (à l’aide d’un objet contondant ou piquant). En analysant minutieusement la direction de ces projections ainsi qu’en calculant leur angle d’impact à l’aide de formules trigonométriques, la zone d’origine du ou des coups peut être restituée. Ce processus est désormais largement facilité par le recours à des logiciels dédiés (Home et al., 2021), tels que ©Hemovision (Joris et al., 2024). En confrontant ce résultat avec la configuration des lieux et les constatations médico-légales, l’expert en morphoanalyse est alors capable de proposer la/les position(s) possible(s) dans lesquelles se tenait la victime lorsqu’elle a encouru le(s) coup(s). Avec l’apport récent des technologies 3D, les résultats d’analyse d’un modèle d’impact sont désormais présentables par un rendu visuel beaucoup plus parlant et didactique, ce qui facilite leur compréhension notamment par les jurés d’Assises qui ne se sont jamais déplacés sur la scène de crime (Figure 4).

Il s’agit de classer les traces de sang en fonction de leur forme, de leur taille et de leur distribution.

Dans le cas où un modèle d’impact est associé à un modèle d’éjection (un ensemble de projections millimétriques de forme circulaire à elliptique présentant une distribution linéaire – Figure 5-A), il est alors également possible de suggérer des possibilités quant à la/les position(s) dans la/lesquelles se trouvait l’agresseur lorsqu’il a donné le(s) coup(s). Ces projections représentatives du mouvement d’un élément ensanglanté sous l’action de la force centrifuge (Wonder et Yezzo, 2015 ; Esperança, 2019) sont en effet indicatives de la position de l’agresseur lorsqu’il réarme l’objet ou le membre ensanglanté pour frapper. Si ce type de modèle se retrouve à plusieurs reprises dans une zone restreinte, il est envisageable de renseigner sur un nombre minimal de mouvements aller-retour exécutés au moment de porter les coups.

Projection de traces de sang en police scientifique

Figure 3. Modèle d’impact réalisé par percussion d’un marteau dans du sang liquide. A – la ligne grise délimite la répartition des projections d’impact ; B – les flèches bleues indiquent la direction avec laquelle les gouttes de sang ont impacté la surface (source des images : expérimentations réalisées dans le cadre de la BPA Black Box study – Hicklin et al., 2021).

reconstruction 3D sur une scène de crime avec des traces de sang

Figure 4. Exemple d’une scène de crime d’exercice où trois modèles d’impact sont présents, salle d’expérimentation du service Expertise de la Police fédérale belge, A – acquisition 3D de la scène avec l’application Scaniverse ; B – résultat de l’analyse des projections d’impact effectuée avec le logiciel ©Hemovision, les estimations des zones d’origine des projections d’impact sont respectivement symbolisées par une sphère verte, les trajectoires de ces projections sont tracées en rouge.

Grâce aux traces de sang, il est, par ailleurs, possible d’identifier différents déplacements sur la scène de crime, qu’il s’agisse de déplacements de personnes ou d’objets. De manière assez directe, le déplacement d’une personne peut s’établir à partir de l’identification de traces de sang correspondant à des contacts de pieds ensanglantés (nus, en chaussettes ou en chaussures). L’examen précis de la concentration interne en sang au sein de ces traces peut, dans certains cas, permettre d’en restituer leur chronologie par rapport à une scène de coup. En l’absence de ce type de trace, le déplacement d’une personne sur la scène peut, tout de même, être retracé puisqu’une personne blessée ou porteuse d’un élément ensanglanté peut laisser des traces de sang spécifiques sur son passage (Wonder et Yezzo, 2015 ; Esperança, 2019). Leur nature, leur nombre, leur espacement et leur régularité permettront de statuer sur l’élément à l’origine (blessure saignant par épanchement ou propulsion sanguine versus objet ensanglanté qui goutte) ainsi que sur la manière dont le déplacement s’est fait (direction, interruption ou déviation lors du déplacement). Des saignements de nature différente (sang épanché versus sang propulsé) peuvent illustrer les déplacements de protagonistes distincts, et aiguiller ainsi sur le profil génétique attendu de la source de sang (Figures 5-B et C). Une meilleure mise en lumière et compréhension de ces différents déplacements, de personnes et/ou d’objets, peut être aisément atteinte en digitalisant la scène de crime et en les matérialisant sur la vue aérienne de ce scan tridimensionnel.

Traces de sang utilisée en police scientifique modèles de projections

Figure 5. A – modèle d’éjection créé lors du réarmement d’un marteau ensanglanté (les flèches bleues indiquent la direction avec laquelle les gouttes impactent la surface) ; B – modèle de traces passives sur un tapis indiquant un épanchement sanguin ; C – modèle de sang propulsé sur un tapis indiquant un saignement de type artériel (source des images : expérimentations réalisées dans le cadre de la BPA Black Box study – Hicklin et al., 2021).

La morphoanalyse permet, en outre, de préciser la séquence des événements sanglants lorsque des traces s’altèrent ou se superposent les unes aux autres, ou lorsque des phénomènes naturels de coagulation, séchage ou d’altération des traces sont observés (Millington, 2016 ; Esperança, 2019). Dans ces cas de figure, seule une chronologie relative peut être proposée, c’est-à-dire une indication de l’ordre dans lequel ces événements sont survenus.

Ayant décrypté chaque trace de sang, le morphoanalyste est également à même de conseiller au mieux les équipes de Police Scientifique, l’enquêteur et/ou le magistrat instructeur quant aux prélèvements génétiques à réaliser en priorité sur les traces de sang. En effet, la présence sur la scène de trace(s) isolée(s) ou incohérente(s) avec les autres groupes de traces pourrait correspondre à du sang laissé par l’auteur lui-même, ce qui amènerait son profil génétique à être identifié plus rapidement.

Enfin, dans une mission complémentaire, le morphoanalyste peut être amené à comparer les déclarations des différents protagonistes du dossier (victime, suspect, témoins) provenant des auditions ou de la reconstitution avec ses constatations de morphoanalyse afin de vérifier leur compatibilité (Esperança, 2019). Ce travail consiste à extraire de ces documents (auditions/reconstitution) les déclarations qui font état d’événements/actions impliquant du sang ainsi qu’à établir la liste des traces de sang qui pourraient être créées lorsqu’une telle action est effectuée. Afin d’éviter tout biais contextuel, cette première étape est réalisée à l’aveugle par un morphoanalyste qui n’a pas pris connaissance du dossier. À partir de ces extraits, les deux experts – celui qui a réalisé les constatations de morphoanalyse sur les lieux et celui qui travaille à l’aveugle – vont être amenés, de concert, à confronter les traces de sang attendues avec celles réellement constatées sur la scène de crime afin d’identifier si la déclaration en question est cohérente ou non.

Dans ce dossier, la morphoanalyse des traces de sang a permis à la fois de restituer la position de la victime dans le hall d’entrée au moment où elle a encouru une série de coups, à partir de l’analyse des projections de sang, et de retracer les différents déplacements que la victime a effectués dans l’habitation une fois blessée.

Faire parler le sang : des dossiers marquants

Première affaire criminelle :

Une femme est découverte gisant dans une mare de sang à l’entrée de son habitation, alors qu’elle a été frappée à l’aide d’un objet contondant. L’intérieur de la maison présente des signes de fouille : de nombreux objets et vêtements sont dispersés sur le sol. Le compagnon de la victime, qui l’a découverte, a tenté de lui porter secours et se retrouve ainsi couvert du sang de sa compagne.

Dans ce dossier, la morphoanalyse des traces de sang a permis à la fois de restituer, à partir de l’analyse des projections de sang, la position de la victime dans le hall d’entrée au moment où elle a encouru une série de coups (Figure 6), et de retracer les différents déplacements que la victime a effectués dans l’habitation une fois blessée.

Parmi les objets éparpillés à proximité du corps, deux vêtements – un short et un T-shirt retrouvés face contre sol – s’avèreront être des pièces à conviction particulièrement significatives pour le dossier. Ces deux textiles sont ensanglantés, ce qui peut sembler cohérent puisqu’ils ont été retrouvés au sol à proximité immédiate du corps de la victime. Toutefois, la présence et la distribution particulière de petites projections de sang inférieures au millimètre sur leurs faces avant (Figure 7) démontrent que ces vêtements n’ont pas été ensanglantés lorsqu’ils se trouvaient au sol, mais qu’ils avaient été, en réalité, portés au moment des coups par une personne faisant face à la scène de violence.

Ces constatations associées aux éléments d’enquête ont permis d’établir que le compagnon portait ces vêtements au moment des faits, qu’il s’est ensuite changé pour finalement alerter les secours et tenter une réanimation sur la victime. Il se révèlera être l’auteur de ce meurtre.

Morphoanalyse de traces de sang utilisée en police scientifique

Figure 6. Localisation de deux modèles d’impact sur la scène de crime avec détail des projections d’impact. Les flèches de couleur bleue et violette illustrent la trajectoire et la direction avec laquelle les gouttes de sang ont impacté le mur. Photographies du service Expertise de la Police fédérale belge.

Morphoanalyse de traces de sang utilisée en police scientifique sur des projections sur des vêtements

Figure 7. Localisation des projections submillimétriques sur les deux pièces à conviction. Illustrations et photographies du service Expertise de la Police fédérale belge.

Seconde affaire criminelle :

Dans ce dossier, un homme est retrouvé à son domicile, décédé des suites de multiples plaies par arme blanche. La principale suspecte reconnaît, lors de ses auditions, s’être rendue sur les lieux mais uniquement après les faits. Elle déclare avoir profité de la situation pour commettre un vol dans l’habitation, la victime étant alors selon elle déjà décédée. Elle indiquera par ailleurs s’être blessée lors du vol, justifiant ainsi la présence d’un foulard imprégné de son sang retrouvé dans l’habitation.

Toutefois, l’examen approfondi de ce foulard (Figure 8) par les morphoanalystes de traces de sang a permis de mettre en évidence, en plus des traces abondantes de sang appartenant à la suspecte, de fines traces de sang compatibles avec les projections dynamiques observées sur les lieux, plaçant par conséquent le foulard sur les lieux lors des faits sanglants.

L’analyse génétique de ces traces confirmera qu’il s’agit bien du sang de la victime, démontrant que celles-ci sont incompatibles avec la version de la suspecte, laquelle soutenait être arrivée uniquement après le décès de la victime. La suspecte, alors acculée, avouera avoir commis les faits.

Morphoanalyse de traces de sang utilisée en police scientifique

Figure 8. Foulard retrouvé sur la scène de crime, avec présence de grands transferts de sang et la mise en évidence de trois projections de sang localisées par des stickers jaunes. Photographies du service Expertise de la Police fédérale belge.

La morphoanalyse des traces de sang : une discipline complexe en constante évolution

Bien que des avancées technologiques s’intègrent de plus en plus à la discipline, notamment la digitalisation de la scène de crime et l’analyse tridimensionnelle des modèles d’impact, la morphoanalyse des traces de sang demeure une discipline exigeante. Elle requiert un travail de fond fastidieux, une attention soutenue aux détails ainsi qu’une collégialité assumée afin de minimiser tout biais interprétatif.

Néanmoins, tout ne peut être expliqué sur une scène de crime par la morphoanalyse, d’autant plus que cette discipline se concentre exclusivement sur les événements impliquant du sang. Il n’est d’ailleurs pas possible d’établir une chronologie absolue des événements, ni de déterminer avec précision le nombre de coups portés ou le volume exact de sang perdu.

Comme toute discipline scientifique, la morphoanalyse est un domaine en constante évolution. Afin de mieux appréhender la dynamique des fluides et sa manifestation sur une scène de crime, il est souvent nécessaire de mener des expérimentations, en variant les paramètres et les types de supports. De plus, le morphoanalyste doit veiller à se former de manière continue, suivre attentivement la littérature scientifique et participer à des groupes de travail afin d’être à jour quant aux avancées de la recherche dans ce domaine. Actuellement, un important travail de standardisation est notamment en cours au sein des groupes de travail francophones et européens de morphoanalyse, en particulier au sein de l’European Network of Forensic Science Institutes (ENFSI). L’objectif principal consiste à parvenir à un consensus scientifique visant l’harmonisation des critères morphologiques utilisés pour l’identification des différents modèles de traces de sang.

Il est indéniable qu’à l’avenir les apports de l’intelligence artificielle, de la 3D et de la réalité virtuelle permettront de renouveler le champ de cette discipline, que ce soit dans l’étape de catégorisation des traces de sang ou lors de la présentation des résultats en cour d’Assises.

[La morphoanalyse des traces de sang] requiert un travail de fond fastidieux, une attention soutenue aux détails ainsi qu’une collégialité assumée afin de minimiser tout biais interprétatif.

Conclusion

Éclairant la dynamique des faits sous plusieurs aspects, l’apport de la morphoanalyse des traces de sang apparaît incontestable. Cet apport est d’autant plus précieux lorsque les informations contextuelles souffrent d’un manque de fiabilité, par exemple quand les témoignages sont contradictoires entre les différents protagonistes impliqués.

Les nombreux atouts de la morphoanalyse des traces de sang expliquent que cette expertise soit de plus en plus sollicitée dans le cadre des investigations judiciaires courantes. En Belgique, les professionnels de cette expertise au sein de la Police fédérale traitent ainsi environ 80 dossiers par an.

Références :

  • AAFS Standards Board, ASB Technical Report 033: Terms and Definitions in Bloodstain Pattern Analysis, 2017, p. 1-9.
  • Attinger, Moore, Donaldson et al. (2013). Fluid dynamics topics in bloodstain pattern analysis: Comparative review and research opportunities, Forensic Science International 231 (2013) 375-396.
  • Bevel & Gardner, Bloodstain Pattern Analysis with an Introduction to Crime Scene Reconstruction, Boca Raton, CRC Press (2008) 440 p.
  • Esperança, Morphoanalyse des traces de sang – une approche méthodique, Presses polytechniques et universitaires romandes, coll. Sciences Forensiques (2019) 160 p.
  • Hicklin, Winer, Kish et al. Accuracy and reproducibility of conclusions by forensic bloodstain pattern analysts, Forensic Science International 325 (2021) 110856.
  • Home, Norman & William, Software for the trajectory analysis of blood-drops: A systematic review, Forensic Science International 328 (2021) 110992.
  • Joris, Moermans, Jenar et al., Area of origin estimation from multiple arbitrarily oriented surfaces using marker-guided structure from motion, Forensic Science International 361 (2024) 112140.
  • Millington, « Chapter 7: Bloodstain Pattern Analysis » in Peter C White (dir.), Crime Scene to Court: the Essentials of Forensic Science, Cambridge, The Royal Society of Chemistry (2016) 213-250.
  • Piotrowski, Ueber Entstehung, Form, Richtung und Ausbreitung der Blutspuren nach Hiebwunden des Kopfes, Institut de Médecine légale de l’Université impériale et royale de Vienne, Vienne (1895) 58 p.
  • Wonder & Yezzo, Bloodstain patterns. Identification, Interpretation, and Application, Oxford, San Diego, Academic Press (2015) 327 p.