Depuis plus d’un siècle, la trace papillaire ne répond véritablement qu’à une seule question, celle de l’identité de la personne qui l’a laissée. Elle ne dit à peu près rien sur le moment où elle a été déposée (quoique, si elle est ensanglantée…). Or c’est souvent cette seconde question liée au temps qui intéresse un enquêteur ou un magistrat et qui peut faire basculer une affaire judiciaire. L’empreinte d’un suspect relevée sur la porte d’un appartement où il reconnaît être venu quelques jours auparavant ne prouve rien si l’on ne parvient pas à la situer dans le temps. Une équipe de l’Université de New Haven vient de publier dans la revueGenesune étude préliminaire qui aborde cette question du « Quand ? » par une technique assez inattendue, qui vise à analyser les bactéries que nos doigts déposent avec la sueur et le sébum [1].
La datation des traces, la question phare des enquêtes judiciaires
Le résidu d’une trace papillaire est un mélange complexe de sécrétions eccrines (eau, sels, acides aminés, urée) et sébacées (acides gras, squalène, esters de cire, cholestérol), auxquelles s’ajoutent des contaminants d’origine externe [2]. Dès le dépôt, ce mélange de sécrétions évolue dans le temps. L’eau s’évapore en quelques heures, les acides gras insaturés s’oxydent, le squalène se dégrade et les chercheurs tentent depuis les années 2000 de transformer ces différentes cinétiques en chronologie. Les approches spectroscopiques suivent la disparition progressive de certains lipides et de caroténoïdes [3]. Les approches morphométriques, quant à elles, permettent de mesurer plutôt le rétrécissement des crêtes et l’évolution de la trace visualisée en deux ou trois dimensions.
À ce jour, aucune de ces méthodes techniques et scientifiques n’a franchi le seuil de la mise en pratique opérationnelle. La raison principale évoquée reste la variabilité des conditions initiales. La composition d’un résidu dépend du donneur (la personne ayant laissé la trace), de son âge, de son alimentation, de ce qu’il a touché auparavant, de la pression exercée, du support, de la température, de l’humidité et de l’exposition à la lumière. Deux traces déposées au même instant par la même personne peuvent ainsi vieillir différemment. Weyermann et Ribaux avaient déjà montré, en 2012, que la question du temps en criminalistique ne pouvait se résoudre par la seule mesure d’un marqueur, mais supposait un raisonnement probabiliste intégrant l’ensemble des circonstances du dépôt [4]. Cette mise en garde reste entièrement valable aujourd’hui et elle est régulièrement véhiculée par des organismes internationaux comme l’ENFSI ou encore INTERPOL.
Un domaine plus large que la trace papillaire
Depuis une quinzaine d’années, un mouvement tente de faire du microbiome humain une source de renseignement forensique. Pour en apprécier la maturité, il est utile de regarder ce que les autres branches de ce domaine ont déjà obtenu.
En 2010, Noah Fierer et ses collègues de l’Université du Colorado ont démontré que les bactéries laissées sur un clavier ou une souris d’ordinateur permettaient de rattacher l’objet à son utilisateur au sein d’un petit groupe de candidats et que ces communautés microbiennes restaient identifiables après deux semaines à température ambiante [5]. Les résultats avaient particulièrement marqué les esprits, mais ses propres auteurs avaient souligné que la performance chutait dès que le nombre de candidats augmentait. Le microbiome cutané n’a, en effet, pas la stabilité de l’ADN nucléaire puisqu’il évolue avec le temps, avec l’environnement, avec les traitements médicaux et il est partiellement partagé entre personnes vivant sous le même toit, comme l’a montré le Home Microbiome Project en 2014 [6]. Une étude pilote menée à Northumbria en 2021 sur le « touch microbiome » a confirmé que le transfert vers des objets manipulés était détectable, tout en insistant sur la forte contribution du support et de l’environnement à ce qui est ensuite séquencé [7]. En matière d’identification, le microbiome demeure alors un indice d’orientation, mais ne peut être un moyen d’individualisation comparable aux profils génétiques STR.
La branche la plus médiatisée récemment est celle du « sexome ». En février 2025, l’équipe de Brendan Chapman et Ruby Dixon, à l’Université Murdoch en Australie, a publié dans la revue iScience une étude portant sur douze couples hétérosexuels monogames, dont les microbiomes génitaux ont été prélevés avant puis après un rapport sexuel suivant une période d’abstinence de deux à quatorze jours [8]. Les auteurs ont pu détecter chez chaque partenaire, des séquences bactériennes caractéristiques de l’autre. Le transfert s’opérait majoritairement de la femme vers l’homme, subsistait de façon atténuée malgré le préservatif chez les trois couples qui en avaient utilisé un et n’était affecté ni par la circoncision ni par la pilosité pubienne. En revanche, la composition du microbiome vaginal se modifiait pendant les menstruations, ce qui complique l’interprétation. L’intérêt pour les enquêtes judiciaires en matière de violences sexuelles est évident lorsque l’ADN de l’agresseur est absent, dégradé ou masqué par celui de la victime, notamment en l’absence d’éjaculation (absence de spermatozoïde) ou en cas d’utilisation de préservatif. Les auteurs le reconnaissent eux-mêmes, l’application judiciaire de la méthode « en est encore à ses débuts ». Aujourd’hui, cette technique permet de détecter un contact physique, mais pas encore d’identifier la source du contact. Il est assez difficile de déterminer avec certitude ce que vaut la « signature microbienne » d’un individu au sein d’une population de plusieurs millions de personnes et de savoir combien de temps elle persiste chez l’autre ou ce qu’elle devient chez des personnes ayant plusieurs partenaires.
Etude pilote sur l’activité microbienne des traces papillaires
Josep De Alcaraz-Fossoul, dont les travaux antérieurs portaient déjà sur le vieillissement morphologique des traces, et Samantha Sawyer ont choisi d’aborder la problématique autrement. Une trace papillaire n’est pas seulement un dépôt de résidus chimiques. Il s’agit également de fragments de peau (cellules épithéliales) avec les communautés bactériennes qui colonisent celle-ci. Ces communautés microbiennes, transportées sur un support inerte, ne restent pas figées dans le temps. Certaines espèces meurent, d’autres persistent, d’autres prolifèrent en consommant ce que les autres laissent derrière elles. L’hypothèse des auteurs est que cette succession microbiologique pourrait constituer un marqueur du temps écoulé depuis le dépôt.
Pour tester cette hypothèse, les auteurs ont pris deux donneurs sains (une femme et un homme) pour déposer des traces de leurs pouces et de leurs index sur des lames de verre, avant et après lavage des mains. Ces lames étaient ensuite conservées dans l’obscurité et dans un local dont la température et l’humidité étaient enregistrées. Les traces ont été prélevées à trois moments, une première fois entre 3 et 6 heures après dépôt, puis à 96 heures et à 192 heures (soit au bout de huit jours). L’ADN bactérien a été amplifié sur des régions spécifiques puis séquencé et analysé. En parallèle, les mêmes traces ont été photographiées et mesurées en deux et trois dimensions afin de comparer l’approche microbienne aux méthodes morphométriques classiques [1].
Les résultats et leur interprétation
Quelles que soient les conditions, plus de 95 % des séquences appartiennent à deux classes bactériennes, les Actinobacteria(où l’on trouve notamment les bactéries typiques de la peau) et les Bacilli(où l’on trouve notamment les staphylocoques). Ce noyau bactérien varie très peu en huit jours. Il constitue en quelque sorte la signature cutanée générique, celle que porte toute trace humaine. Il ne renseigne ni sur l’identité de la personne à l’origine de la trace ni sur le moment auquel celle-ci a été déposée. En revanche, on observe des taxons minoritaires, soit une trentaine de classes bactériennes (32 chez l’homme, 28 chez la femme) présentes en faible abondance. Ces populations transitoires évoluent de manière significative au fil des jours. Leur composition change substantiellement et parfois complètement entre le premier jour et le huitième. Sur cette même période de huit jours, les mesures morphométriques en deux et trois dimensions n’ont, quant à elles, montré qu’une sensibilité temporelle limitée. Autrement dit, là où l’image de la trace bouge peu, la communauté bactérienne évolue nettement et c’est précisément cet écart entre les mesures morphométriques et cette nouvelle expérimentation qui justifie l’intérêt porté à cette dernière piste microbienne.
Cependant, cette étude expérimentale ne fournit aujourd’hui aucun modèle capable de prédire l’âge d’une trace inconnue, ni même un intervalle d’erreur. Elle ne repose que sur deux individus seulement, ce qui interdit toute conclusion sur la variabilité entre personnes (inter-variabilité), alors que c’est précisément cette variabilité qui a fait échouer les méthodes chimiques par le passé. Le lavage des mains, dont on sait qu’il modifie fortement la diversité bactérienne initiale, apparaît d’ailleurs comme le facteur le plus influent juste après le dépôt. Cela signifie que l’état de départ de la trace, inconnu en pratique sur une scène réelle, conditionne toute la lecture ultérieure. Le support utilisé dans la présente étude est du verre parfaitement propre alors que les surfaces réelles portent leur propre communauté bactérienne. Les conditions expérimentales sont celles d’un intérieur obscur, sans lumière ni variation thermique brutale. Les auteurs qualifient eux-mêmes leurs taxons de « candidats exploratoires » et préconisent une validation expérimentale sur des cohortes élargies, « essentielle avant toute mise en œuvre opérationnelle » [1].
Ce que le magistrat et l’enquêteur peuvent retenir de cette expérience
L’étude de New Haven est un signal encourageant qui appelle encore quelques années de travail en laboratoire. La route qui sépare une succession observée chez deux donneurs sur lame de verre d’une estimation du délai depuis le dépôt présentée à une cour d’assises passe obligatoirement par des analyses et des expérimentations validées et documentées. L’objectif serait de travailler sur plusieurs dizaines ou centaines de donneurs, une diversité de supports réels, des facteurs environnementaux variés, de mesurer les effets du lavage et des contacts antérieurs, l’établissement d’intervalles de confiance, la validation inter-laboratoires et surtout de construire un cadre d’interprétation probabiliste. Sur ce dernier point, la communauté forensique dispose déjà d’outils adaptés. Le rapport de vraisemblance, généralisé en génétique forensique et progressivement étendu à de nombreux domaines des sciences forensiques dont les traces papillaires, reste le seul format qui permette d’exprimer honnêtement ce qu’apporte une observation microbienne face à deux hypothèses de dépôt, sans jamais la transformer en certitude.
Il faut aussi anticiper les objections qui, dans le débat contradictoire, seront certainement soulevées par les différentes parties. Une trace papillaire ancienne recouverte d’un contact récent porte les deux flores microbiennes mêlées. Une surface fréquemment touchée porte un fond bactérien qui n’appartient à personne en particulier. Un lavage des mains ou un gel hydroalcoolique juste avant le dépôt ramène la trace à un état initial inconnu. Chacun de ces scénarios est courant sur une scène d’infraction et aucun de ces scénarios n’a encore été étudié. Enfin, une question de droit se profile. Le séquençage utilisé ne vise pas l’ADN humain et échappe donc, en l’état, aux règles qui encadrent l’analyse génétique et le FNAEG. Il n’en révèle pas moins des informations sur la santé, l’hygiène ou les traitements médicaux de la personne, qui relèvent des données sensibles. Si cette technique devait un jour entrer dans les procédures judiciaires, elle appellerait un encadrement spécifique, comme l’ont exigé avant elle le phénotypage (portrait-robot génétique) et la généalogie génétique, dont le législateur français a fixé le cadre en juillet dernier.
Pour l’heure, ce que l’on sait, c’est que les bactéries issues d’une trace papillaire vieillissent de manière ordonnée et c’est une observation nouvelle et intéressante. Cependant, personne n’est aujourd’hui en mesure de dire, dans un rapport ou au tribunal, quand une trace papillaire a été déposée et aucune expertise ne devrait le prétendre.
Références :
[1] De Alcaraz-Fossoul J., Sawyer S.J. « Temporal Dynamics of Latent Fingerprint Microbiomes: A First Step to Decoding Crime Evidence ». Genes, 2026, 17(8), 931. DOI 10.3390/genes17080931. https://www.mdpi.com/2073-4425/17/8/931 [2] Girod A., Ramotowski R., Weyermann C. « Composition of fingermark residue: A qualitative and quantitative review ». Forensic Science International, 2012, 223(1-3), 10-24. [3] « Aging analysis of latent fingerprint residues by tracking carotenoid and lipid degradation by Raman spectroscopy ». Scientific Reports, 2025. https://www.nature.com/articles/s41598-025-32986-9 [4] Weyermann C., Ribaux O. « Situating forensic traces in time ». Science & Justice, 2012, 52(2), 68-75. [5] Fierer N., Lauber C.L., Zhou N., McDonald D., Costello E.K., Knight R. « Forensic identification using skin bacterial communities ». PNAS, 2010, 107(14), 6477-6481. https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.1000162107 [6] Lax S. et al. « Longitudinal analysis of microbial interaction between humans and the indoor environment ». Science, 2014, 345(6200), 1048-1052. [7] Procopio N. et al. « « Touch microbiome » as a potential tool for forensic investigation: A pilot study ». Journal of Forensic and Legal Medicine, 2021, 82, 102223. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/34343925/ [8] Dixon R., Chapman B. et al. « The sexome’s forensic potential » (étude du transfert du microbiome génital après rapport sexuel). iScience, 12 février 2025. DOI 10.1016/j.isci.2025.111861. Communiqué de l’Université Murdoch : https://www.murdoch.edu.au/news/articles/unique-dna-of-‘sexome’-could-help-solve-sex-crimes
Quatorze ans presque jour pour jour après la tuerie de Chevaline, le pôle des crimes sériels ou non élucidés de Nanterre (PCSNE), dit le « pôle cold case », a confirmé le 31 août la découverte d’un pistolet Luger P06 au fond du lac d’Annecy. Il s’agit d’un modèle compatible avec l’arme recherchée depuis le 5 septembre 2012 [1][2]. Ce jour-là, Saad al-Hilli, son épouse Iqbal, sa belle-mère et le cycliste Sylvain Mollier étaient abattus sur un parking forestier au-dessus de Chevaline, petite commune de Haute-Savoie. L’aînée des fillettes du couple avait survécu à ses blessures. Les étuis percutés relevés sur la scène de crime avaient orienté les experts de l’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale (IRCGN) vers un P06/29 en calibre 7,65 mm Parabellum, qui n’est autre que le pistolet d’ordonnance de l’armée suisse produit à plus de 30 000 exemplaires [3]. Le parquet de Nanterre reste prudent puisqu’à ce stade, aucun lien avec la tuerie n’est établi et que les analyses ordonnées par les juges d’instruction prendront plusieurs semaines [2]. Cette prudence est parfaitement justifiée puisque l’examen d’une arme à feu immergée depuis des années soulève des difficultés techniques et scientifiques qui méritent d’être exposées précisément.
Le prélèvement d’une arme immergée
Le sort criminalistique d’une arme à feu immergée se joue en grande partie au moment de sa sortie de l’eau. Après plusieurs années d’immersion, l’acier ne se corrode plus que très lentement et le métal finit par trouver une forme d’équilibre avec le milieu qui l’entoure. En revanche, l’exposition brutale de l’arme à l’oxygène de l’air rompt cet équilibre et relance une corrosion active, susceptible de détruire en quelques heures des détails de surface qui avaient survécu à des années d’immersion. Les protocoles des laboratoires forensiques et des services balistiques prescrivent en conséquence de conditionner l’arme à feu immergée dans l’eau de son site de découverte, dans un récipient hermétique sans le moindre séchage ni nettoyage et de la transmettre sans délai au laboratoire de police scientifique [4]. Ce protocole a une incidence directe sur les analyses balistiques de l’arme et de ses composants et en particulier du canon. La moindre oxydation active à l’intérieur du canon pourrait altérer les micro-stries et micro-rayures (caractéristiques individuelles) indispensables à l’établissement d’une correspondance [4]. Une fois arrivée au laboratoire, l’arme n’est pas expertisée immédiatement. Il convient dans un premier temps de bloquer la reprise de la corrosion, de démonter les différentes pièces de l’arme, puis de retirer avec précaution les dépôts calcaires et les sédiments durcis qui l’enveloppent sans abîmer les surfaces métalliques. Dans un second temps, un traitement de protection peut être appliqué pour chasser l’eau des surfaces métalliques. On utilise pour cela des fluides hydrophobes qui déplacent l’eau comme le WD-40, puis une huile fine spécialement conçue pour les armes à feu qui laisse un film protecteur contre l’oxygène. Ces gestes s’apparentent davantage à un travail de restaurateur d’objets archéologiques qu’à celui d’un expert en balistique. Ces précautions sont indispensables et conditionnent souvent toutes les analyses forensiques ultérieures.
Quel est l’impact de l’eau sur l’arme ?
L’ampleur de la dégradation sur l’arme à feu dépend du milieu aqueux. Une eau douce, froide et faiblement oxygénée, comme celle que l’on peut avoir dans un lac alpin, ralentit considérablement la corrosion. Par ailleurs, un enfouissement partiel dans des sédiments pauvres en oxygène peut, contre toute attente, préserver le métal de façon remarquable. Cependant, même ralentie, la rouille continue de ronger l’acier année après année et la vase s’infiltre jusque dans le mécanisme où elle finit par durcir. Les plaquettes de la crosse en bois se gorgent d’eau et offrent une humidité permanente contre le métal. Les zones les plus altérées par la corrosion sont donc souvent les moins visibles et ce sont celles qui intéressent l’expert balisticien [5]. Dans le cas de cette découverte dans le lac d’Annecy et dans le cadre de cette affaire de la tuerie de Chevaline, que peut-on espérer sur le plan criminalistique ? D’une part, l’état de l’arme ne permettra qu’une estimation très grossière de sa durée d’immersion. Il sera probablement impossible de prouver scientifiquement qu’elle repose dans le lac depuis septembre 2012. D’autre part, l’intérieur du canon de l’arme et la tête de la culasse qui portent des caractéristiques individuelles peuvent être soit étonnamment préservés, soit définitivement altérés, sans que l’aspect extérieur ne permette de préjuger du résultat.
Une comparaison balistique envisageable
Pour pouvoir relier cette arme à la tuerie de Chevaline, les experts disposent d’un atout assez rare dans un cold case. En effet, les investigations de police scientifique sur la scène de crime ont permis la collecte d’environ vingt-cinq étuis percutés et les autopsies médico-légales, celle de l’ensemble des projectiles. Ainsi, si l’arme peut être remise en état de tir après stabilisation, des tirs de comparaison pourraient permettre de confronter les marques de la tête de culasse, du percuteur et de l’extracteur aux étuis relevés sur la scène de 2012 et les stries du canon de l’arme aux projectiles indiciaires. En revanche, si le canon de l’arme est trop corrodé, le balisticien ne pourrait éventuellement se prononcer que sur les caractéristiques de classe comme le calibre, le nombre et l’orientation des rayures présentes sur les projectiles, compatibles avec des milliers d’armes potentielles. De ce fait, les analyses ne permettraient pas d’incriminer l’arme à feu dans les faits, mais elles ne permettraient pas non plus de l’exclure.
Il pourrait y avoir également deux autres voies d’analyse, tout aussi discriminantes que la balistique traditionnelle :
La première est le numéro de série. Ces pistolets Luger P06 d’ordonnance sont tous numérotés et leur parcours administratif a forcément été enregistré dans les registres suisses. Or un numéro effacé, altéré ou corrodé n’est pas nécessairement perdu. En effet, la frappe du numéro de série sur l’acier provoque la déformation du métal en profondeur que certains procédés physico-chimiques peuvent éventuellement faire réapparaître [6]. Une révélation de ce numéro de série transformerait l’expertise judiciaire car elle ferait passer l’enquête de la question « est-ce l’arme de la tuerie de Chevaline ? » à la question « à qui appartient cette arme ? ».
La seconde est la composition chimique de l’arme et le raccord physique. En effet, un fragment détaché de l’arme du crime a été retrouvé sur la scène de crime en 2012 et sa composition métallurgique avait déjà permis de restreindre le champ des armes potentielles à environ 3 000 exemplaires [3]. Ainsi, une correspondance de fracture entre ce fragment et l’arme à feu découverte dans le lac d’Annecy constituerait un lien d’une force probante supérieure à toute comparaison de stries sur métal corrodé, c’est ce que l’on appelle en sciences forensiques « la preuve par l’assemblage ».
Peut-on encore retrouver de l’ADN sur cette arme à feu ?
La littérature scientifique sur la persistance de l’ADN en milieu aquatique est unanime sur le sujet. Les profils génétiques peuvent être exploitables après une immersion de quelques jours, parfois d’une semaine en eau froide et stagnante, avant de devenir inexploitables [7][8]. Il est important de rappeler également que la récupération de cellules épithéliales sur armes à feu est déjà difficile en conditions standards et sèches [9]. Après des années d’immersion, la probabilité d’obtenir un profil ADN du tireur sur les surfaces exposées est quasi nulle et seules des zones démontées et protégées mécaniquement mériteraient un écouvillonnage biologique par « acquit de conscience ». Quand bien même un profil serait obtenu, son interprétation forensique resterait délicate. En effet, des travaux récents montrent que l’eau peut transporter de l’ADN d’un objet à un autre et le déposer sur des surfaces jamais touchées [7]. Sur une arme immergée depuis des années, distinguer l’ADN d’un tireur de celui d’un baigneur croisé par le courant relèverait du pari impossible.
Dans les affaires d’agressions sexuelles et de viols, la mise en évidence de traces de sperme sur un support, un vêtement, une literie ou une victime est souvent perçue comme le point d’orgue de l’investigation en criminalistique. L’identification du fluide et l’attribution du profil génétique répondent pourtant à la seule question de la source de la trace. Le mode de déposition, quant à lui, relève d’une interrogation distincte. Une étude scientifique publiée dans Science & Justice en 2024, conduite par le Body Fluid Forum de l’Association of Forensic Service Providers du Royaume-Uni et d’Irlande, apporte des informations particulièrement intéressantes sur les mécanismes de transfert secondaire de sperme [1].
Protocole d’étude
Les auteurs ont déposé du sperme non dilué sur deux types de supports, un tissu en coton et une surface non poreuse. À l’issue de cette apposition, ils ont proposé un contact entre ces supports contaminés et un support secondaire selon trois modes de contact, le contact passif, la pression simple et la pression glissée. L’état humide ou sec de la trace primaire au moment du contact constituait la quatrième variable. Chaque transfert a ensuite été soumis au même protocole de laboratoire, examen en lumière blanche à la recherche d’une trace visible, observation en luminescence au Crime-lite ML2, application d’un réactif à la phosphatase acide, puis comptage des spermatozoïdes au microscope à fort grossissement [1].
Ce que les résultats indiquent
Deux facteurs dominent nettement dans cette étude, la nature du support primaire sur lequel repose la trace de sperme et l’état de celle-ci au moment du contact. Les transferts effectués à partir d’une trace humide, de même que ceux issus de la surface non poreuse testée, produisent des traces visibles plus nombreuses et plus étendues, avec une fluorescence plus intense, des réactions à la phosphatase acide plus fortes et plus rapides, ainsi qu’un nombre de spermatozoïdes plus élevé [1]. La pression accompagnée d’un mouvement augmente également de manière significative le nombre de traces visibles et de spermatozoïdes par rapport au contact passif, mais uniquement lorsque le support primaire est poreux [1]. La nature du support secondaire, en revanche, n’exerce pas d’effet significatif sur le nombre de spermatozoïdes observés [1].
Deux observations appellent une attention particulière du criminalisticien. Dans 4 cas où la phosphatase acide s’est révélée positive et où des spermatozoïdes ont été récupérés, la réaction initiale n’est apparue qu’au-delà de 2 minutes, ce qui conforte les travaux ayant plaidé pour l’abandon du seuil conventionnel de 2 minutes en test par pression [1,2]. Par ailleurs, des spermatozoïdes ont été détectés sur des transferts n’ayant produit aucune réaction à la phosphatase acide [1]. Une réaction négative à un test présomptif comme la phosphatase acide ne vaut donc pas « absence » de sperme. Ce constat rejoint les travaux consacrés à la recherche de sperme en l’absence de spermatozoïdes détectables [3].
Un retour d’expérience convergent
En 2023, nous avions conduit, au sein de ForenSeek, une série d’essais sur l’apport du STK SpermTracker de la société AXO Science, réactif à la phosphatase acide développé en collaboration avec le Laboratoire de police scientifique de Lyon [4]. Nous avons pu mettre en évidence des traces de transfert dans une configuration banale et pourtant rarement documentée. Lorsqu’un support tel que du papier toilette ou de l’essuie-tout chargé de liquide séminal était simplement déposé sur un support lisse et propre, un transfert se produisait, invisible à l’œil nu, mais révélé par la réaction chimique. La correspondance avec l’étude de Body Fluid Forum est directe, puisque nous nous trouvions dans le cas d’un support primaire poreux et humide, configuration précisément identifiée comme favorable au transfert. La sensibilité de cette famille de réactifs sur de très faibles volumes a depuis été confirmée sur substrats multiples [5].
Conséquences du transfert secondaire de sperme pour les enquêtes judiciaires
La portée opérationnelle de ces résultats tient à une distinction entre deux niveaux d’interprétation. Révéler des traces de sperme et rattacher un profil génétique à un individu relève du niveau de la source, alors que déterminer si ce dépôt résulte d’un acte sexuel, d’un contact fortuit ou d’un transfert secondaire relève du niveau de l’activité, lequel suppose la formulation d’hypothèses alternatives et l’évaluation de la probabilité des observations sous chacune d’elles [6,7].
Pour l’enquêteur, l’état du support au moment de la découverte, son emballage, ses conditions de séchage et de stockage pèsent sur l’interprétation ultérieure et doivent être renseignés avec la même rigueur que le prélèvement lui-même. Le conditionnement d’un support porteur de traces biologiques encore humides constitue un risque de transfert avéré.
Les investigations de police technique et scientifique doivent également porter sur les circonstances domestiques susceptibles de générer des transferts fortuits comme des lessives communes, la literie partagée, la gestion des déchets de salle de bain. Ces transferts secondaires ont déjà été documentés pour les sous-vêtements d’enfants soumis à un lavage domestique ordinaire [8].
Pour le magistrat, la mission confiée à l’expert judiciaire gagne à ne pas se limiter à l’identification du fluide et du contributeur, mais à interroger explicitement la compatibilité des observations avec les différentes hypothèses. Encore faut-il que les éléments de contexte recueillis par les enquêteurs lui soient transmis avant le début de son expertise.
Source :
[1] Finnis J., Davidson G., Alexander K., Lewis J., Boyce M., Kennedy F., Casey D., Clayson N., Fraser I., Murphy C., Hargreaves C., Stevenson N., Doole S., Rogers C., Evaluation of indirect transfer mechanisms of semen under varying test conditions, Science & Justice, 2024, 64(1), 95-103.
[2] Redhead P., Brown M.K., The acid phosphatase test two minute cut-off, an insufficient time to detect some semen stains, Science & Justice, 2013, 53(2), 187-191.
[3] Martínez P., Santiago B., Alcalá B., Atienza I., Semen searching when sperm is absent, Science & Justice, 2015, 55(2), 118-123.
[4] Borges E., Degiuli A., Desrentes S., Popielarz C., Blum L.J., Marquette C.A., Evaluation of the SPERM TRACKER for semen stains localization on fabrics, Journal of Forensic Research, 2017, 8(3), 380.
[5] Argo A., Puntarello M., Malta G., Tarantino M., Midiri M., Pellerito S., Albano G.D., Zerbo S., Verification of the persistence of sperm traces under different chain-of-custody conditions. Care pathway and justice for victims of sexual violence and abuse, Forensic Science, Medicine and Pathology, 2026, 22, 533-540.
[6] Cook R., Evett I.W., Jackson G., Jones P.J., Lambert J.A., A hierarchy of propositions, deciding which level to address in casework, Science & Justice, 1998, 38(4), 231-239.
[7] ENFSI, Guideline for Evaluative Reporting in Forensic Science, European Network of Forensic Science Institutes, 2015.
[8] Davidson G., Lee-Gorman M., Davidson A., The transfer of spermatozoa onto children’s underwear during normal domestic laundering activities, Forensic Science International, 2024, 364, 112250.
Le Royaume-Uni vient de mettre des chiffres sur ce que beaucoup de laboratoires forensiques constatent sans le documenter. Les praticiens de la criminalistique numérique travaillent en surcharge chronique avec une exposition prolongée à des contenus traumatiques (vidéos et images pédocriminels, exécutions, terrorisme, agressions sexuelles, viols, actes de torture et de barbarie, etc.). Les dispositifs censés protéger ces professionnels ne fonctionnent visiblement pas [4]. Cette question de l’impact psychologique sur les enquêteurs et les experts n’est pas seulement sociale. Elle touche à la qualité des investigations, des expertises, et donc à la valeur probante des rapports judiciaires versés aux dossiers.
Que dit l’inspection du Royaume-Uni ?
En avril 2026, l’inspection britannique des services de police, le His Majesty’s Inspectorate of Constabulary and Fire & Rescue Services (HMICFRS), a publié un rapport sur la réponse policière aux abus sexuels en ligne sur mineurs et au suivi des délinquants sexuels enregistrés, croisant deux cycles d’inspection, 2021-22 et 2023-25, en Angleterre et au pays de Galles [3]. De cette inspection il ressort trois constats.
La volumétrie. Certains enquêteurs cumulent jusqu’à 54 dossiers en cours de traitement et certains services indiquent des délais d’exploitation des supports numériques atteignant deux ans [1].
Le soutien. Selon l’enquête nationale sur le bien-être policier de 2025, 43 % seulement des praticiens des unités de lutte contre les abus et l’exploitation sexuels d’enfants en ligne (Online Child Sexual Abuse and Exploitation, OCSAE) et des unités MOSOVO (Management of Sexual Offenders and Violent Offenders), chargées du suivi des auteurs, se disent soutenus dans leur travail. Ils sont 65 % à s’adresser d’abord à leur hiérarchie directe, contre 32 % à un service spécialisé [1].
La trajectoire. Les services ayant fait l’objet, lors du premier cycle, d’une préoccupation formelle du HMICFRS portant spécifiquement sur le bien-être des personnels, ce que l’inspection désigne par le terme de cause of concern et qui déclenche un suivi obligatoire, présentaient une situation dégradée ou non améliorée lors du réexamen [1][3]. L’inspection britannique recommande un dépistage psychologique annuel obligatoire avec une échéance fixée à octobre 2026 [1].
En parallèle, le Home Office a annoncé le 10 juillet 2026 une enveloppe de 2,4 M£ pour le bien-être policier par l’intermédiaire du National Police Wellbeing Service [2]. Rapportée aux 234 425 équivalents temps plein (ETP) que compte la police, agents et personnels civils confondus, cela représente environ 10 £ par agent et par an. Ce déblocage permettrait de financer notamment une application de suivi du sommeil, une ligne d’écoute de crise disponible 24 heures sur 24 et un objectif de 150 000 évaluations annuelles [2].
Une demande d’accès aux documents administratifs, formulée au titre du Freedom of Information Act britannique, a été adressée aux 43 services de police d’Angleterre et du pays de Galles. Trente-six ont répondu. Cela montre que 13 d’entre eux seulement, soit 36 %, ont formellement adopté les standards renforcés de bien-être élaborés au niveau national, les autres invoquant pour la plupart un déficit de personnel de santé au travail. Douze services, soit 33 % des répondants, disposent d’une évaluation clinique annuelle confiée à un clinicien, et cinq seulement le font réaliser par des professionnels formés au psychotraumatisme. Huit services sur trente-six, soit 22 %, proposent une supervision post-traumatique structurée en routine [2].
Une base scientifique déjà consolidée
Ce constat ne repose pas sur des impressions de terrain. Kelty et al. identifient la charge de travail comme principale origine du burnout chez les spécialistes de la criminalistique numérique [5]. Levin et al. montrent que le stress traumatique secondaire est accentué par le volume d’exposition et l’insuffisance des temps de récupération [6]. Gewirtz-Meydan et al. relèvent des niveaux dépressifs significativement plus élevés chez les experts en criminalistique numérique que chez les enquêteurs [7]. Gullon-Scott et Johnson documentent le même effet cumulatif chez les investigateurs britanniques [8]. Tyagi et Seigfried-Spellar observent une détresse d’intensité clinique chez des examinateurs en criminalistique numérique qui, pour la plupart, ne recourent à aucun dispositif d’aide [9].
Noreen Tehrani a exploité les résultats de surveillance psychologique de 2 028 investigateurs forensiques britanniques et mesure des taux d’anxiété, de dépression, d’état de stress post-traumatique, de burnout et de traumatisme secondaire supérieurs à ceux relevés chez les policiers, ce qui la conduit à plaider pour un dépistage systématique plutôt que sur demande [10]. L’échantillon est suffisamment large pour que le résultat ne puisse être écarté comme le reflet d’une population de praticiens particulièrement affectés.
Les référentiels qualité ferment les yeux
C’est ici que le sujet devient technique plutôt que compassionnel. La littérature sur les facteurs humains en sciences forensiques traite depuis longtemps la fatigue, le stress et la pression organisationnelle comme des sources de biais décisionnel. Itiel Dror les intègre explicitement dans sa taxonomie des huit sources de biais [11], modèle par ailleurs évoqué dans un précédent article sur ForenSeek. Un examinateur qui traite une cinquantaine de dossiers simultanément réunit les trois conditions décrites par ce modèle, la pression temporelle, l’exposition répétée et l’absence de récupération. La littérature les identifie comme susceptibles d’affecter la santé mentale et, par voie de conséquence, la qualité du raisonnement d’expertise.
L’objection habituelle consiste à dire que le lien entre l’état psychologique du praticien et les conclusions techniques reste théorique. Une expérimentation le contredit dans le champ même de la criminalistique numérique. Nina Sunde et Itiel Dror ont soumis un même disque dur à 53 examinateurs issus de huit pays, en faisant varier le contexte informationnel transmis. Les participants ont identifié entre une et huit des onze traces présélectionnées, avec des indices de cohérence inter-examinateurs inférieurs au seuil d’acceptabilité de 0,667, et le contexte de culpabilité fourni a significativement modifié le nombre de traces rapportées [12]. Autrement dit, sur des données identiques, la conclusion varie selon l’état informationnel et cognitif de celui qui les analyse.
La série de normes ISO 21043, dont les parties 3, 4 et 5 publiées en 2025 couvrent respectivement l’analyse, l’interprétation et le rapport [13], ainsi que l’accréditation ISO/IEC 17025, encadrent les méthodes, la traçabilité et la formulation des conclusions. Aucune de ces exigences ne mesure l’état cognitif du professionnel qui applique la méthode. Un laboratoire forensique peut être irréprochable au regard de son référentiel qualité tout en faisant travailler des examinateurs dont les capacités cognitives sont durablement altérées. C’est un angle mort documenté dans la littérature scientifique, et qui pourrait être soulevé lors du débat contradictoire. La question posée à l’expert ne serait plus seulement « quelle méthode avez-vous appliquée ? », mais « dans quelles conditions de charge de travail et sur quelle durée l’avez-vous appliquée ? ».
Prendre ces informations avec prudence
Plusieurs réserves méthodologiques s’imposent à la lecture de ces informations. Le taux de 43 % mesure une perception et non un dispositif. Il repose sur les déclarations d’agents dont on ignore la proportion à avoir répondu, dans un milieu où l’aveu de fragilité reste coûteux, ce qui en fait plutôt une estimation haute. Sept services n’ont pas répondu à la demande. Selon qu’on les suppose alignés sur les autres ou non, le taux national d’adoption des standards renforcés oscille entre 30 et 47 %, et rien n’incite à retenir le haut de la fourchette.
Surtout, aucune des études citées n’établit directement une augmentation du taux d’erreur d’expertise imputable à la détresse psychique. Les travaux de Sunde et Dror démontrent la sensibilité de la décision au contexte, non l’effet propre de l’épuisement, et la chaîne de causalité entre surcharge, altération cognitive et erreur reste inférée à partir de littératures distinctes. Enfin, l’essentiel de la mise en récit provient d’un auteur, Paul Gullon-Scott, à la fois chercheur, ancien praticien et consultant en santé mentale sur ce marché. Ses données sont sourcées et vérifiables, son positionnement ne l’est pas.
Et en France ?
Le rapprochement est instructif, à condition de ne pas transposer des chiffres qui n’existent pas ici. À ce jour, aucune donnée publique consolidée ne documente les délais moyens d’exploitation des scellés numériques ni la charge par examinateur, que ce soit au sein du Laboratoire Central de la Criminalistique Numérique à Écully (SNPS), de l’Unité nationale cyber, de l’Office anti-cybercriminalité, de l’Office mineurs, ou chez les investigateurs en cybercriminalité et les enquêteurs NTECH qui traitent l’essentiel du flux à l’échelon territorial. Il n’existe pas davantage d’équivalent français au HMICFRS produisant ce type d’inspection thématique rendue publique. L’absence de mesure ne prouve pas l’absence de problème. Elle empêche seulement d’en discuter.
Un point mérite enfin l’attention de la communauté scientifique. Les experts judiciaires inscrits près les cours d’appel, commis dans des dossiers criminels et particulièrement pour l’exploitation de supports numériques dans des procédures de pédocriminalité, exercent le plus souvent seuls, sans supervision clinique, sans débriefing d’équipe, sans médecine du travail dédiée, et rémunérés au tarif des frais de justice. Là où l’inspection britannique recommande un dépistage psychologique annuel obligatoire pour les fonctionnaires exposés, l’expert indépendant ne relève, en pratique, d’aucun dispositif comparable. C’est une asymétrie de protection qui devrait au minimum être posée sur la table.
Sources
[1] Paul Gullon-Scott, Protecting Those Who Protect Children. Inspection Findings And The Evidence Base For Investigator Well-Being, Forensic Focus, 13 août 2026.
[2] £2.4 Million For UK Police Well-Being. What Will It Actually Buy?, Forensic Focus, août 2026.
[3] HMICFRS, The policing response to the investigation of online child sexual abuse and the management of registered sex offenders, avril 2026.
[4] Digital Forensics Round-Up, August 19 2026, Forensic Focus, 19 août 2026.
[5] Kelty et al., Forensic Science International: Digital Investigation, 2021 (référence citée dans [1]).
[6] Levin et al., Journal of Forensic Sciences, 66(5), 2021 (référence citée dans [1]).
[7] Gewirtz-Meydan et al., Child Abuse & Neglect, 152, 2024 (référence citée dans [1]).
[8] Gullon-Scott & Johnson, UK-based digital forensic investigators and the impact of exposure to traumatic material, Journal of Criminological Research, Policy and Practice, 11(3), 2024.
[9] Tyagi & Seigfried-Spellar, Journal of Forensic Sciences, 2025 (référence citée dans [1]).
[10] Noreen Tehrani, The role of psychological surveillance in reducing harm and building resilience in police forensic investigators, The Police Journal, 97(1), 2024. DOI 10.1177/0032258X231151996.
[11] Itiel E. Dror, Cognitive and Human Factors in Expert Decision Making. Six Fallacies and the Eight Sources of Bias, Analytical Chemistry, 92(12), 2020.
[12] Nina Sunde & Itiel E. Dror, A hierarchy of expert performance (HEP) applied to digital forensics. Reliability and biasability in digital forensics decision making, Forensic Science International: Digital Investigation, vol. 37, 2021. DOI 10.1016/j.fsidi.2021.301175.
[13] ISO 21043-4:2025, Forensic sciences — Part 4: Interpretation, ISO, 2025.
Le 16 juillet 2026, des ossements ont été découverts près de Cagnac-les-Mines, à l’endroit indiqué aux enquêteurs par Cédric Jubillar. Leur identification reste à établir, et le parquet appelle à la prudence. S’ouvre une phase d’expertise médico-légale dont il vaut la peine d’expliquer le déroulement, sans en surestimer les promesses.
Selon le communiqué du parquet général de la cour d’appel de Toulouse diffusé le 16 juillet 2026, Cédric Jubillar, entendu la veille par la justice, a reconnu être à l’origine de la mort de son épouse et indiqué pouvoir orienter les enquêteurs pour localiser le corps. Les recherches, conduites par la section de recherche de Toulouse et des techniciens en investigation criminelle, ont abouti le jour même à la découverte d’ossements dans un secteur rural proche de Cagnac-les-Mines, le village où résidait le couple. Une précision s’impose d’emblée. À ce stade, aucune analyse ne permet d’affirmer qu’il s’agit de Delphine Aussaguel, disparue dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020. Le parquet et les enquêteurs appellent d’ailleurs à la retenue tant que les conclusions scientifiques ne sont pas connues. Rappelons que Cédric Jubillar a été condamné en octobre 2025 à trente ans de réclusion criminelle par la cour d’assises du Tarn, décision dont il a fait appel : le corps de son épouse n’avait, jusqu’ici, jamais été retrouvé.
Un institut où les sciences forensiques travaillent sous le même toit
Les ossements ont été confiés à l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN), implanté à Cergy-Pontoise. La particularité de cet institut tient à un choix d’organisation : réunir sur un seul site l’ensemble des disciplines de la criminalistique. Anthropologues, médecins légistes et odontologues y côtoient les généticiens et, au besoin, les toxicologues, chacun dans sa division mais autour des mêmes scellés. Concrètement, un même ensemble d’ossements peut passer entre les mains de plusieurs spécialités sans quitter les lieux. C’est un atout pour la cohérence des analyses avec des prélèvements et comparaisons qui s’enchaînent dans une même chaîne fonctionnelle, avec la traçabilité qu’exige une procédure pénale. L’IRCGN revendique du reste l’accréditation ISO/CEI 17025 pour plus d’une centaine de ses méthodes d’essai.
Identifier formellement un squelette : l’ADN et l’odontologie
L’identification formelle d’un squelette repose principalement sur deux voies, souvent complémentaires.
La première est génétique. On extrait l’ADN des pièces osseuses les plus denses, le fémur en particulier, ou de la pulpe dentaire, protégée par l’émail, qui conserve du matériel biologique exploitable très longtemps. Le profil obtenu est ensuite comparé à des prélèvements de référence. Dans le cas présent, des échantillons ont déjà été recueillis auprès de la famille de la disparue, ce qui permettra une comparaison directe. Comme l’a rappelé le médecin légiste Rémi Costagliola, le prélèvement osseux sert précisément à confronter le profil des restes à celui de la personne recherchée.
La seconde voie est odontologique. Si le crâne et les maxillaires sont présents, l’expert compare la denture, les traitements et les particularités dentaires aux documents médicaux de la victime : radiographie panoramique, dossier du chirurgien-dentiste, comptes rendus de soins, etc. Cette méthode, éprouvée, figure parmi les identifiants dits primaires reconnus au niveau international, au même titre que l’ADN et les empreintes digitales. Sur les délais, mieux vaut se garder des approximations. Une fois un profil génétique exploitable obtenu, la comparaison peut être relativement rapide. Mais l’extraction de l’ADN à partir d’os restés plusieurs années à l’air libre ou enfouis est un travail délicat, et le rapport complet des légistes et des anthropologues demandera, lui, plusieurs semaines.
Rechercher les circonstances de la mort
Identifier la victime n’est que la première étape. Les experts rechercheront ensuite d’éventuelles lésions péri mortem, c’est-à-dire survenues autour du moment du décès, susceptibles d’éclairer les circonstances de la mort. Une fracture du crâne peut évoquer l’usage d’un objet contondant. Une atteinte de l’os hyoïde, ce petit os situé à hauteur du larynx, oriente parfois vers une strangulation, sans jamais en constituer à elle seule la preuve.
Les vêtements et textiles éventuellement retrouvés avec les restes méritent le même soin. Un orifice, une déchirure peuvent apporter des indications sur ce qui s’est produit. Des recherches toxicologiques restent par ailleurs envisageables sur l’os ou les dents, même si le temps dégrade fortement ce type de traces et en complique l’interprétation.
Les limites d’un squelette resté plus de cinq ans à l’extérieur
C’est le point qui appelle le plus de prudence. Après plus de cinq ans en extérieur, les tissus mous ont disparu. Or beaucoup de formes de violence ne laissent aucune empreinte sur l’os. Une asphyxie sans fracture, une contention, des lésions des parties molles ne seront plus décelables sur un squelette.
Il faut donc se garder de conclure trop vite. Ce que les os ne montrent pas ne dit rien de ce qui a pu se produire sur des tissus qui, eux, ont disparu. Les conclusions des experts n’auront de valeur que replacées dans l’ensemble du dossier, constatations de terrain et pièces déjà versées à l’instruction. Pour l’heure, les ossements sont en cours d’analyse et le périmètre de sécurité reste en place autour du site. Les prochaines semaines diront si cette découverte constitue un tournant dans une affaire jugée sans corps, ou si elle vient s’ajouter aux nombreuses pièces d’un dossier déjà dense.
L’IRCGN en bref
Créé en 1987, l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale est installé depuis 2015 à Pontoise (Cergy-Pontoise, Val-d’Oise), sur un site de laboratoires réunissant l’ensemble des sciences forensiques. Il emploie environ 260 personnels, gendarmes et civils, répartis notamment entre une division physique-chimie (dont la toxicologie), une division identification humaine (anthropologie, odontologie, médecine légale), une division biologie et génétique et un pôle ingénierie-numérique. Plus de 120 de ses méthodes sont accréditées selon la norme ISO/CEI 17025.
Sur une scène de crime, une simple larve de mouche renseigne parfois mieux qu’une autopsie sur le moment de la mort. Depuis des décennies, les insectes comptent parmi les meilleurs indicateurs pour dater un décès. Quand un corps est découvert plusieurs jours ou plusieurs semaines après la mort, les méthodes médico-légales classiques deviennent imprécises et l’entomologie forensique prend le relais. Les mouches à viande et autres insectes nécrophages pondent sur un cadavre selon un calendrier assez régulier, qu’on peut ensuite remonter à l’envers. En mesurant la taille des larves et en repérant leur stade de développement, l’expert estime leur âge, puis, en tenant compte de la température des lieux, il en déduit le temps minimal écoulé depuis la mort [3].
Cette méthode reste la base de la discipline, mais elle atteint vite ses limites. À partir d’un certain moment, les larves arrêtent de grossir visiblement alors qu’elles continuent d’évoluer à l’intérieur. À taille égale, 2 larves peuvent donc avoir en réalité quelques heures d’écart, selon la température ou le repas ingurgité. Au dernier stade larvaire surtout, la taille ne suffit plus à trancher.
Imaginons un corps découvert dans un bois, quelques jours après un signalement de disparition. Les enquêteurs récupèrent les plus grosses larves, arrivées au dernier stade. En comparant leur taille aux courbes de croissance de l’espèce, ajustées à la température relevée sur place, ils obtiennent une date de ponte approximative, avec une marge d’environ 24 heures. Cette marge peut suffire à tout changer, car elle détermine si les mouches ont pondu avant ou après le passage d’un suspect. Comme les larves ne grandissent presque plus à ce stade, leur taille ne permet pas de réduire cette incertitude, et c’est sur ce point qu’une lecture de leur activité génétique pourrait apporter un complément.
Quand l’apparence ne suffit plus, on regarde les gènes
Face à cette difficulté, une équipe chinoise dirigée par Jiangtao Mei a fait le point, dans la revue Legal Medicine, sur une voie de recherche prometteuse [1]. Cette voie, la transcriptomique, consiste à observer non plus l’ADN lui-même, mais les gènes réellement actifs dans les cellules à un instant donné. L’ADN d’un individu reste identique toute sa vie, sa séquence ne change pas. Les gènes qu’il utilise à un moment précis, en revanche, varient selon son stade de développement. Observer cette activité, c’est un peu comme photographier l’état biologique de la larve au moment où on la prélève.
L’idée remonte à plusieurs années. Dès 2011, Tarone et Foran ont montré qu’on estimait l’âge des larves de la mouche verte (Lucilia sericata) avec plus de précision en ajoutant, aux mesures de taille et de stade, le niveau d’activité de quelques gènes bien choisis. Le gain était net justement là où la taille échoue, aux stades les plus avancés [2]. Chez la pupe de Calliphora vicina, d’autres travaux ont ensuite repéré des gènes dont l’activité change à chaque étape du développement, ce qui permet de fabriquer des tests ciblés pour dater ces pupes [5]. Le mérite de la synthèse de Mei et de ses collègues est de réunir ces études éparses et de leur donner une cohérence. Chez plusieurs espèces utiles à la médecine légale, l’activité de certains gènes suit une évolution assez régulière pour compléter utilement l’estimation faite à l’œil [1].
Le choix de ces gènes n’a rien d’arbitraire. Il s’agit surtout de gènes rattachés à des processus qui évoluent de façon régulière, comme la production d’énergie par la cellule ou les signaux hormonaux qui commandent chaque mue. La métamorphose, par exemple, est déclenchée par une hormone, l’ecdysone, qui met en route toute une série de gènes au fil du développement. Parce qu’ils suivent un programme biologique bien réglé, ces gènes offrent les repères les plus fiables [5].
Une évolution qu’on retrouve ailleurs en sciences forensiques
Ce passage de l’œil à la molécule dépasse le cas de l’entomologie. En génétique humaine, on ne se contente plus d’établir un profil ADN pour identifier une personne. On cherche aussi ce que d’autres molécules peuvent révéler. L’ARN présent dans une trace biologique aide par exemple à savoir de quel tissu ou de quel fluide elle provient, tandis que les marques de méthylation fixées sur l’ADN renseignent sur l’âge de la personne ayant laissé la trace. L’anthropologie médico-légale connaît la même évolution, l’analyse moléculaire venant appuyer l’examen traditionnel des os. L’entomologie connaît le même virage. Là aussi, l’observation extérieure ne dit pas tout, et l’on cherche à comprendre ce qui se passe dans les cellules de l’insecte au moment du prélèvement.
Une étude récente donne une bonne image de cette approche. Faute de pouvoir travailler sur des corps humains, une équipe a placé 3 carcasses de porc en plein air et a suivi en même temps la succession des insectes, les populations de micro-organismes et la dégradation de l’ARN dans les muscles [4]. Chacun de ces indices couvre une période différente. Les insectes colonisaient les carcasses en quelques heures et restaient présents plus de 40 jours. L’ARN musculaire se dégradait à un rythme encore lisible jusqu’à environ 240 heures après la mort, soit une dizaine de jours. Quant aux micro-organismes, ils dataient la décomposition à 3 ou 4 jours près [4]. En recoupant ces sources plutôt qu’en se fiant à une seule, on affine l’estimation, et c’est cette voie que la synthèse de Mei juge la plus prometteuse [1].
Des résultats encore loin d’être prêts pour les tribunaux
Les auteurs invitent malgré tout à la prudence [1]. La plupart des études ne portent que sur quelques espèces, élevées en laboratoire dans des conditions stables, très différentes des conditions rencontrées sur une scène réelle. Or l’activité des gènes dépend de beaucoup de choses, en premier lieu la température, mais aussi la nourriture des larves, le stress subi ou les différences génétiques entre populations d’une même espèce d’une région à l’autre. Un gène qui évolue régulièrement dans un incubateur à température fixe ne réagira pas forcément de la même façon sur un corps laissé dehors, où la température varie et où plusieurs espèces d’insectes se disputent le même cadavre.
À cela s’ajoute une question de coût et de temps. Analyser l’activité des gènes demande des équipements et une expertise bien plus complexes qu’une mesure de larve au réglet, et les résultats sont plus longs à interpréter. Personne ne songe donc à abandonner les méthodes actuelles, qui reposent sur des courbes de développement liées à la température et que des décennies de données de terrain ont validées. La contrainte la plus forte reste celle du procès pénal. Pour qu’une preuve tienne devant un tribunal, la méthode doit avoir prouvé sa fiabilité, sa reproductibilité et un taux d’erreur connu dans des conditions proches du terrain, ce qui n’est pas encore le cas de ces marqueurs [1]. Le vrai enjeu, pour les auteurs, est donc d’identifier les cas précis où l’analyse génétique ajouterait quelque chose, par exemple lorsque le stade d’une larve est trop ambigu pour être tranché à l’œil, ou lorsque la température des lieux n’a pas pu être mesurée correctement [1].
Une discipline qui continue de se réinventer
On a longtemps vu l’entomologie forensique comme une science de terrain, affaire d’observation et d’expérience. Les travaux récents sur l’activité des gènes montrent qu’elle suit finalement le même chemin que la génétique et l’anthropologie médico-légales, passées elles aussi aux outils moléculaires. On ne sait pas encore quand ces marqueurs seront assez fiables pour entrer dans la pratique courante des enquêtes. Ce qui est déjà sûr, c’est qu’une larve ne se résume pas à sa taille. Son activité génétique porte elle aussi une trace du temps écoulé depuis la mort.
Sources
[1] Mei J., Liu S., Tao H., Xia S., Wang Y. (2026). Transcriptomics in forensic entomology, research progress and prospects. Legal Medicine, 81, 102801.
[2] Tarone A.M., Foran D.R. (2011). Gene expression during blow fly development, improving the precision of age estimates in forensic entomology. Journal of Forensic Sciences, 56 (suppl. 1), S112-S122.
[3] Pigoli D. et al. (2023). Estimation of temperature-dependent growth profiles for the assessment of time of hatching in forensic entomology. Journal of the Royal Statistical Society, Series C (Applied Statistics), 72 (2), 231-253.
[4] Wang Y. et al. (2021). Dynamics of insects, microorganisms and muscle mRNA on pig carcasses and their significances in estimating PMI. Forensic Science International, 329, 111090.
[5] Zajac B.K. et al. (2015). De novo transcriptome analysis and highly sensitive digital gene expression profiling of Calliphora vicina (Diptera, Calliphoridae) pupae using MACE (Massive Analysis of cDNA Ends). Forensic Science International: Genetics, 15, 137-146.
Le 6 juillet 2026, cinq ans après la disparition de son épouse, Cédric Jubillar est passé aux aveux dans un courrier adressé à l’un de ses avocats, reconnaissant avoir tué sa femme Delphine et se disant prêt à indiquer l’endroit où il a dissimulé le corps [1]. Condamné en première instance à trente ans de réclusion criminelle et en attente de son procès en appel, il n’avait jusqu’alors jamais livré l’emplacement de la dépouille, qui demeure introuvable à ce jour [1]. Cette affaire met en lumière une réalité que la fiction policière escamote souvent. Retrouver un corps enfoui, même lorsqu’un mis en cause en désigne approximativement le lieu, reste l’une des opérations les plus délicates de l’enquête criminelle. Le temps écoulé, la nature du sol, la profondeur de la fosse et les conditions climatiques effacent ou brouillent les indices, au point qu’aucun instrument ne suffit à lui seul. Pour rendre un défunt à sa famille et permettre à la justice de statuer, gendarmes et policiers scientifiques déploient un ensemble de moyens qui va du renseignement de terrain à la géophysique, en passant par la botanique, la mycologie, la chimie des sols et l’odorat des chiens. Cet article passe en revue ces méthodes, leur principe de fonctionnement, leurs atouts et leurs limites réelles.
I. Avant la technologie, le renseignement et la stratégie de recherche
Aucune caméra ni aucun radar ne remplace le travail préparatoire qui délimite la zone de recherche. Une fosse individuelle mesure rarement plus de deux mètres carrés, et la chercher à l’aveugle sur des hectares de forêt ou de champ n’a aucun sens. Les enquêteurs commencent donc par une étude documentaire qui croise l’emploi du temps du suspect, les données de téléphonie, les témoignages et l’analyse d’images aériennes, parfois anciennes, susceptibles de révéler une terre remuée ou un accès de véhicule [2]. À cela s’ajoute une évaluation de ce que les géologues nomment la facilité de creusement, c’est-à-dire la capacité concrète d’une personne à ouvrir puis à reboucher une fosse compte tenu de la profondeur des sols, de la nature géologique du terrain, de la présence d’une nappe d’eau, d’obstacles ou de racines, et des outils dont elle disposait [2]. Un système de priorisation par couleurs, rouge, orange et vert, permet ensuite de hiérarchiser les secteurs selon leur probabilité, afin de concentrer les moyens là où ils sont le plus utiles [2].
Système de priorisation par couleurs, rouge, orange et vert, permettant de hiérarchiser les secteurs de recherche selon leur probabilité, afin de concentrer les moyens là où ils sont le plus utiles. Crédit : ForenSeek
Cette démarche a été formalisée en 2021 sous le nom de stratégie de recherche géoforensique, qui organise l’enquête judiciaire en partant du plus large vers la zone la plus restreinte et du non intrusif vers l’intrusif [3]. En pratique, cela revient à procéder comme un entonnoir. Avant même d’intervenir sur le terrain suspect, les équipes règlent leurs appareils sur des sépultures expérimentales de référence, pour savoir à quoi ressemble le signal dans les conditions environnementales du site. Vient ensuite le repérage des anomalies de surface, appuyé par les chiens spécialisés, puis les méthodes géophysiques non invasives comme le géoradar. Ce n’est qu’au terme de ces étapes que l’on procède au sondage ciblé, puis à la fouille complète du site [4][5]. Cet ordre n’est pas une commodité administrative. Il évite de détruire une scène potentielle et il réserve les moyens lourds aux zones réellement prometteuses.
II. Observer depuis le ciel, la télédétection et les drones
Le relief trahit la fosse
Le premier signe qu’une fosse laisse en surface est topographique. Le creusement ameublit la terre, qui occupe alors un volume supérieur à celui du sol intact et forme un léger monticule. Avec le temps, le tassement du remblai et l’affaissement des tissus au cours de la décomposition créent au contraire une dépression. La photographie aérienne oblique et l’imagerie par drone exploitent ces variations, mais elles sont fugaces et souvent masquées par la végétation ou lissées par les intempéries. Pour retrouver ce micro-relief sous un couvert d’arbres, les équipes recourent au LiDAR, un balayage laser qui mesure des millions de points et reconstitue le relief du sol nu une fois la végétation retirée numériquement, révélant des dépressions ou des monticules discrets. Le LiDAR a l’intérêt de pénétrer les trouées de la canopée, mais il détecte une forme de terrain et non le corps lui-même, et il perd en efficacité sous un couvert très dense.
Les capteurs spectraux
Au-delà du relief, la décomposition modifie la signature spectrale du sol et des plantes, que des capteurs multispectraux et hyperspectraux mesurent dans des bandes invisibles à l’œil nu. Les résultats publiés invitent à la prudence. La plupart des études ne parviennent qu’à séparer un sol remanié d’un sol intact, sans pouvoir affirmer que la fosse contient un corps plutôt qu’une simple terre retournée [9]. L’exception souvent citée est l’étude de Kalacska et Bell, qui a distingué des tombes de leurs zones témoins grâce à une repousse de la végétation plus faible au-dessus des fosses, les auteurs attribuant ce défaut de reprise à la toxicité du sol provoquée par le lessivage des produits de décomposition [7]. En imagerie hyperspectrale, des travaux ont détecté des restes enfouis quelques mois après l’inhumation, y compris en milieu aride, et repéré des tombes individuelles [8][9]. Un programme mené en Colombie, pays qui compte plus de 120 000 personnes disparues, apporte une donnée marquante, puisque les fosses expérimentales y restaient repérables huit ans après l’inhumation par imagerie multispectrale dans le proche infrarouge et par le NDVI, mais pas par les capteurs optiques classiques [6]. Cet indice, le NDVI (Normalized Difference Vegetation Index), compare la lumière rouge et le proche infrarouge pour évaluer la vigueur des plantes, et il illustre bien la variabilité de ces méthodes, puisqu’il a révélé des tombes dans certaines études sans produire aucune anomalie exploitable dans d’autres [9]. Un capteur spectral n’apporte donc rien de garanti, et son rendement dépend étroitement du délai écoulé, du climat et du type de sol.
La caméra thermique
L’imagerie thermique embarquée sur drone repose sur un principe simple. La terre remaniée diffère du sol environnant par sa compaction et son humidité, donc par sa manière d’emmagasiner et de restituer la chaleur, et la décomposition active dégage elle-même un peu d’énergie. Ces écarts de température apparaissent sur une caméra infrarouge, surtout aux moments de la journée où le sol se réchauffe ou se refroidit rapidement. Des travaux ont ainsi évalué la détection de sépultures clandestines par imagerie thermique aéroportée en environnement aride [9]. L’atout de la méthode tient à sa rapidité et à sa capacité à couvrir de grandes surfaces. Sa faiblesse est que la fenêtre d’observation reste étroite et très dépendante des conditions, ce qui explique que les milieux secs et contrastés s’y prêtent le mieux.
III. Sonder l’invisible, les méthodes géophysiques
Le géoradar
Le géoradar, ou radar à pénétration de sol, est l’outil central de la géophysique appliquée aux enquêtes criminelles. Il émet des ondes électromagnétiques dans le sol et enregistre leurs échos, qui trahissent les discontinuités telles qu’une fosse, un corps enveloppé ou une cavité. Depuis le milieu des années 1990, il sert à localiser des sépultures clandestines, à rechercher des personnes disparues et à investiguer des fosses communes [10]. En 2013, dans des grottes de tuf volcanique en Italie, une antenne de 500 MHz a détecté une forte anomalie à 2 mètres de profondeur, correspondant à une cavité d’inhumation remplie d’air dont la fouille a confirmé qu’elle renfermait des restes humains [10]. Comme les autres méthodes géophysiques, il a l’avantage d’être non destructif, rapide et économe, et d’éviter de perturber inutilement les restes [11]. Le choix de la fréquence conditionne le résultat, et l’étude de référence menée sur dix ans est claire sur ce point. Les fréquences moyennes, de 225 à 450 MHz, offrent le meilleur compromis entre résolution, profondeur d’investigation, faible nombre de fausses anomalies et rapidité d’acquisition, une enveloppe entourant le corps constituant par ailleurs un excellent réflecteur [12]. La principale limite du géoradar est qu’il perd beaucoup de son efficacité dans les sols argileux ou très conducteurs, ce qui impose alors de lui adjoindre d’autres capteurs [10].
La résistivité électrique
La tomographie de résistivité électrique mesure la façon dont le sol s’oppose au passage d’un courant, un corps en décomposition et le sol remanié modifiant localement cette résistance. Elle est souvent complémentaire du géoradar et prend le relais là où celui-ci échoue. La même étude longitudinale sur dix ans montre que le signal évolue au fil du temps, ce qui est capital pour les affaires anciennes. Une inhumation nue produit de grandes anomalies de faible résistivité pendant environ quatre ans, après quoi le corps devient difficile à imager, tandis qu’une inhumation enveloppée génère de petites anomalies de forte résistivité durant quatre ans, puis de plus vastes anomalies qui restaient détectables jusqu’au terme des dix années de suivi [12]. Ces mêmes travaux recommandent de recourir à la résistivité dans les sols argileux, précisément là où le géoradar perd son efficacité, et de mener conjointement les deux méthodes lorsque l’on ignore si le corps a été enveloppé [12][13]. Ils montrent aussi que les relevés d’hiver et de printemps offrent les meilleures chances de détection [12]. Le fait que les affaires non résolues (coldcases) soient réexaminées environ tous les dix ans confère à ces suivis de longue durée une portée très concrète pour les enquêteurs [12].
Les autres capteurs géophysiques
D’autres instruments complètent l’arsenal souterrain. La mesure de conductivité électromagnétique cartographie rapidement la conductivité globale du sol et aide à suivre la migration des fluides de décomposition du corps, comme l’a montré ce même suivi colombien qui a combiné drone, géoradar, résistivité et conductivité sur quatre à huit ans [6]. La magnétométrie et la mesure de susceptibilité magnétique détectent surtout les objets ferromagnétiques et les contrastes du sol remanié ou brûlé, si bien qu’elles visent davantage les objets associés à une inhumation que le corps lui-même, la susceptibilité magnétique ayant néanmoins été proposée comme outil de recherche [14][15]. Les détecteurs de métaux, enfin, restent utiles pour localiser des éléments métalliques enfouis avec la victime, bijoux, projectiles, outils ou fil d’emballage.
IV. Quand le vivant révèle la mort, végétation, champignons et chimie du sol
La végétation perturbée
Une sépulture agit sur la flore de deux manières complémentaires. Le fait de creuser un trou détruit d’abord la végétation en place, qui est ensuite recolonisée par des espèces rudérales, ces plantes qui s’installent les premières sur les sols remaniés, formant une tache distincte du couvert environnant. En parallèle, la décomposition cadavériques libère des nutriments susceptibles de stimuler la croissance, ou au contraire des composés en excès qui la freinent. Un essai expérimental portant sur cinq carcasses de porc enterrées en Italie, avec relevé mensuel de chaque plant pendant un an, a confirmé que l’inhumation modifie les communautés végétales à la fois par la perturbation mécanique et par l’altération du bilan nutritif [16]. Ces changements sont parfois subtils mais durables, et ils sont d’autant plus lisibles dans les milieux naturellement pauvres, où l’apport soudain de nutriments favorise une flore nettement différente au-dessus du corps [16]. L’un des marqueurs chimiques associés, l’afflux d’azote réactif à la ninhydrine dans le sol de sépulture, a d’ailleurs été mesuré au cours de la décomposition [19]. Cette approche botanique, déjà intégrée dès 1992 aux démarches multidisciplinaires de détection des fosses [17], est aujourd’hui documentée par plusieurs études de terrain [18].
La couleur du couvert végétal, une piste séduisante mais fragile
Parmi les indices végétaux, l’idée que la cime des arbres ou la couleur des feuilles trahisse un corps enfoui est la plus spectaculaire, et c’est aussi celle qu’il faut manier avec le plus de précaution. Elle relève pour l’heure de la recherche exploratoire et non d’une méthode validée pour l’enquête judiciaire. Des chercheurs ont proposé de transformer le couvert végétal, habituellement considéré comme un obstacle, en atout, en imaginant que le phénotypage des plantes par satellite ou par drone puisse repérer un apport massif d’azote ou des signes de stress comme la chlorose [20]. Selon eux, la rapidité avec laquelle une plante réagit à cet afflux d’azote pourrait modifier la couleur et la réflectance de son feuillage, mais ils rappellent aussitôt que d’autres grands mammifères, un cerf par exemple, meurent également dans les lieux où des personnes disparaissent, ce qui ouvre la voie aux faux positifs [20]. À ce stade, la couleur du feuillage de la cime des arbres constitue une hypothèse de travail prometteuse, à présenter comme telle et non comme un procédé opérationnel.
Décomposition d’un renard en zone forestière
Les champignons, marqueurs discrets des sépultures
La mycologie forensique offre un indice moins connu et plus surprenant. Deux groupes de champignons proches, les champignons ammoniophiles et les champignons dits de post-putréfaction, sont associés aux produits de décomposition des cadavres, et leurs sporophores ont été observés dans des boisements du monde entier, marquant parfois les sites de sépulture selon des successions caractéristiques [21]. Ces champignons se développent dans les sols riches en composés azotés, l’ammoniac libéré par la décomposition étant nécessaire à leur fructification, ce qui explique leur affinité avec les fosses peu profondes [21]. Certaines espèces du genre Hebeloma ont même acquis le surnom de champignon découvreur de cadavres, à l’image d’Hebeloma syrjense, dont le statut taxonomique reste néanmoins discuté [21]. Deux limites imposent une grande prudence. D’une part, aucun cas judiciaire publié n’a établi que des champignons aient permis de localiser un corps, la valeur de ces observations restant à démontrer pour la pratique [23]. D’autre part, les espèces qui colonisent le sol autour d’une sépulture ne se confondent pas avec celles qui poussent directement sur la dépouille, si bien qu’il faut se garder d’assimiler tout champignon présent sur un corps à un marqueur de tombe [21][23]. La piste est réelle et documentée depuis les travaux fondateurs sur les champignons ammoniophiles [22], mais elle demeure un outil d’appoint en cours d’évaluation.
Découverte de champignons Hebeloma syrjense en zone forestière. Crédit : ForenSeek
L’îlot de décomposition et la signature chimique du sol
Sous la plupart de ces indices se trouve un même phénomène, la transformation locale du sol par la décomposition. Les scientifiques parlent d’îlot de décomposition cadavérique pour décrire cette zone enrichie en composés issus du corps, véritable point chaud biochimique où l’azote, le phosphore et d’autres éléments affluent dans le sol sous-jacent [24]. Les données récentes obtenues sur cadavres humains quantifient cet enrichissement. Une étude de 2025, première du genre à mesurer les isotopes stables du carbone et de l’azote dans les sols de sépulture humains, montre que la teneur en azote du sol fait plus que doubler entre le dixième et le quinzième jour, passant d’environ 0,4 à 1,05 %, tandis que la signature isotopique de l’azote, le δ15N, s’enrichit de quinze à vingt pour mille au cours du premier mois et reste élevée ensuite [25]. Fait notable pour l’enquête judiciaire, ce marqueur peut trahir un îlot de décomposition même lorsque le corps a été déplacé [25]. Ces indicateurs, azote, phosphore, acidité, conductivité et isotopes, deviennent exploitables par prélèvement une fois une zone suspecte identifiée, et ils s’accompagnent d’un bouleversement des communautés microbiennes du sol qui suit la progression de la décomposition [24]. Cette signature chimique constitue le socle objectif sur lequel reposent, à des degrés divers, la botanique, la mycologie et la détection d’odeur.
V. Suivre l’odeur, chiens et détection instrumentale
Les chiens de recherche de restes humains
Sur le terrain, le chien demeure l’un des moyens les plus efficaces pour localiser une dépouille. Ces animaux sont entraînés à repérer les composés organiques volatils émis par la décomposition, ces molécules odorantes qui diffusent dans le sol et l’air. Les performances mesurées sont notables. Sur des sols de sépulture, les chiens ont donné près de 93 % de réponses correctes, et ils ont détecté la présence de restes dans le sol jusqu’à 915 jours après le décès, l’échantillon le plus ancien étant reconnu dans 100 % des cas [26]. Un programme de terrain avait auparavant établi un taux de récupération d’environ 81 % [27], et l’analyse chimique a identifié plusieurs composés signatures au-dessus d’inhumations humaines [28]. La texture du sol influence toutefois le résultat, car elle conditionne l’échappement des gaz de décomposition, un sol sableux facilitant une réponse plus rapide qu’un sol argileux [29]. Ces atouts s’accompagnent de limites qu’il faut assumer. Les chiens spécialisés sont coûteux à former et à entretenir, ne travaillent que par courtes périodes, peuvent produire de fausses alertes et ne peuvent pas indiquer précisément ce qu’ils détectent [30].
Le nez électronique
Pour objectiver ce flair et en compenser les contraintes, la recherche développe des nez électroniques capables d’analyser les composés volatils. Un dispositif portable, le NOS.E, a détecté et différencié une gamme de molécules liées à la décomposition avec une sensibilité moyenne de l’ordre de huit parties par million, et a distingué un donneur humain de témoins dès le troisième jour suivant le décès, tout en offrant portabilité, rapidité et coûts inférieurs à ceux des chiens et des instruments de laboratoire [31]. Les approches les plus récentes couplent des réseaux de capteurs à l’apprentissage automatique, un nez électronique à trente-deux capteurs à oxyde métallique ayant classé les échantillons post mortem et ante mortem avec 98,1 % de justesse, et distingué les tissus humains des tissus animaux avec 97,2 % de justesse [32]. La limite pratique tient à la dispersion de l’odeur, un appareil fixe pouvant manquer un panache dilué, et à la matrice échantillonnée, le sol et l’air ne livrant pas exactement les mêmes composés, ce qui invite à prélever les deux [31][33]. Le nez électronique ne remplace pas encore le chien, mais il en constitue un complément prometteur et reproductible.
VI. De l’anomalie à la preuve, confirmer et exhumer
Aucune de ces méthodes non intrusives ne prouve à elle seule la présence d’un corps, car toutes signalent une anomalie qu’il faut confirmer. Après le géoradar viennent le sondage ciblé, réalisé par carottage ou à l’aide d’une sonde métallique dont on sent les gaz, puis les prélèvements de sol, de végétation ou d’eau, avant le décapage progressif et la fouille complète [4]. Cette dernière étape relève de l’archéologie et de l’anthropologie forensiques, seules à même de dégager les restes selon une méthode rigoureuse qui préserve leur position, les traces associées et la valeur probante de l’ensemble [34]. C’est ce passage maîtrisé de l’anomalie détectée à l’exhumation documentée qui transforme une hypothèse de localisation en preuve utilisable devant une juridiction.
Synthèse comparative des méthodes
Le tableau suivant récapitule les principales méthodes, ce qu’elles cherchent à détecter, leurs conditions favorables, leur limite majeure et leur caractère plus ou moins intrusif.
Coût, fatigue, fausses alertes, résultat non explicable
Nulle
Nez électronique
Composés volatils objectivés
Prélèvements sol et air
Dispersion du panache, technologie jeune
Faible
Sondage, archéologie forensique
Confirmation et exhumation
Zone restreinte confirmée
Destructif, lent
Élevée
Conclusion
La recherche d’un corps enfoui n’est donc pas l’affaire d’un capteur miracle, mais d’une chaîne cohérente où le renseignement délimite le terrain, où la télédétection et la géophysique repèrent des anomalies, où la botanique, la mycologie et la chimie du sol apportent des indices convergents, et où la fouille confirme. La réussite dépend toujours du type de sol, du climat, de la profondeur, du délai écoulé et de la façon dont le corps a été enfoui. La bonne question n’est donc jamais seulement quelle méthode employer, mais quelle méthode employer, à quel moment et dans quel sol. Dans une affaire comme celle de Delphine Jubillar, des aveux et une indication de lieu ne referment pas la recherche, ils la rouvrent, et c’est précisément cet arsenal scientifique qui devra convertir une déclaration en localisation, puis une localisation en une dépouille enfin rendue aux siens.
Références :
[1] Affaire Jubillar, de la disparition de Delphine aux aveux de Cédric. CNews, 6 juillet 2026. Aveux confirmés par La Dépêche du Midi et l’Agence France-Presse.
[2] Harrison M, Donnelly LJ. Locating concealed homicide victims, developing the role of geoforensics. In Criminal and Environmental Soil Forensics. Dordrecht, Springer, 2009, p. 197-219.
[3] Geoforensic methods for detecting clandestine graves and buried forensic objects in criminal investigations, a review. Journal of Forensic Science and Medicine, 2024, vol. 10, n° 3.
[5] Pringle JK, Ruell A, Jervis JR, Donnelly LJ, McKinley J, Hansen JD, et al. The use of geoscience methods for terrestrial forensic searches. Earth-Science Reviews, 2012, vol. 114, p. 108-123.
[6] Molina CM, Wisniewski KD, Salamanca A, Saumett M, Rojas C, Gómez H, Baena A, Pringle JK. Monitoring of simulated clandestine graves of victims using UAVs, GPR, electrical tomography and conductivity over 4-8 years post-burial to aid forensic search investigators in Colombia, South America. Forensic Science International, 2024, vol. 355, article 111919.
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[9] A review of predictive modelling and drone remote sensing technologies as a tool for detecting clandestine burials. Forensic Science International, 2025.
[10] Ground penetrating radar in forensic science, applications, methodologies, challenges, and future directions, a comprehensive review. Perspectives in Legal and Forensic Sciences, 2026.
[11] Pringle JK, Jervis JR, Hansen JD, et al. Geophysical monitoring of simulated clandestine graves using electrical and ground-penetrating radar methods, 0-3 years after burial. Journal of Forensic Sciences, 2012, vol. 57, n° 6, p. 1467-1486.
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[13] Pringle JK, Jervis JR, Roberts D, et al. Long-term geophysical monitoring of simulated clandestine graves using electrical and ground penetrating radar methods, 4-6 years after burial. Journal of Forensic Sciences, 2016, vol. 61, n° 2, p. 309-321.
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[20] Plants to remotely detect human decomposition ? Trends in Plant Science, 2020, vol. 25, n° 10.
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[23] Hawksworth DL, Wiltshire PEJ. Forensic mycology, the use of fungi in criminal investigations. Forensic Science International, 2011, vol. 206, p. 1-11.
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[29] Alexander MB, Hodges TK, Wescott DJ, Aitkenhead-Peterson JA. The effects of soil texture on the ability of human remains detection dogs to detect buried human remains. Journal of Forensic Sciences, 2016, vol. 61, n° 3, p. 649-655.
[30] Cadaver-detection dogs, a review of their capabilities and the volatile organic compound profile of their associated training aids. WIREs Forensic Science, 2021.
[31] Sunnucks EJ, Thurn B, Brown AO, Zhang W, Liu T, Forbes SL, Su S, Ueland M. Performance of a novel electronic nose (NOS.E) for the detection of volatile organic compounds relating to starvation or human decomposition post-mass disaster. Sensors, 2024, vol. 24, n° 18, article 5918.
[32] Shtepliuk I, et al. Adaptive machine learning for electronic nose-based forensic volatile organic compound classification. Advanced Science, 2025, DOI 10.1002/advs.202504657.
[33] Decomposition odour profiling in the air and soil surrounding vertebrate carrion, 2014 (référence à confirmer sur la source primaire).
[34] Blau S, Sterenberg J. The use of forensic archaeology and anthropology in the search and recovery of buried evidence. In Encyclopedia of Forensic and Legal Medicine, 2e éd., Elsevier, 2015, p. 236-245.
Longtemps, on a cru l’iris inutilisable presque aussitôt après la mort. Plusieurs travaux récents démontrent l’inverse, et le plus complet d’entre eux vient de paraître aux États-Unis.
L’iris est l’anneau coloré qui entoure la pupille. Son relief, fait de cryptes, de sillons et de stries, dessine une texture qui n’appartient qu’à un seul individu et qui se fixe dès la petite enfance, au point de ne plus évoluer ensuite. Une photographie en haute définition suffit à le saisir, après quoi un algorithme en extrait un code propre à la personne, puis le confronte à l’ensemble des profils déjà enregistrés dans une base de données. En France, la biométrie de l’iris reste très peu déployée, mais elle accompagne depuis des années l’identification des personnes vivantes ailleurs dans le monde. Aux États-Unis, le FBI en a fait un service à part entière, le NGI Iris Service, alimenté par un réseau national où les shérifs enregistrent l’iris des personnes mises en cause ou condamnées au moment de leur incarcération. Une question restait pourtant en suspens, que presque personne n’avait sérieusement creusée. Que devient cet identifiant lorsque la personne meurt ?
Une certitude que la science a fini par démentir
Quand survient la mort, la pupille se fige, le plus souvent grande ouverte et la cornée se couvre peu à peu d’un voile blanchâtre, ce film laiteux que l’on aperçoit parfois dans le regard d’un défunt. Dès 2001, John Daugman, l’ingénieur britannique à l’origine de la reconnaissance automatique de l’iris, expliquait à la BBC que ce double phénomène compliquait sérieusement l’analyse. L’idée s’est installée durablement, au point de nourrir l’affirmation, répétée comme une évidence, selon laquelle l’iris devenait inexploitable en quelques minutes.
Les 15 dernières années ont patiemment défait cette certitude, étude après étude [3]. Dès 2016, on a établi que l’iris pouvait encore être reconnu plusieurs jours après le décès [3]. La conservation du corps s’est vite imposée comme le facteur décisif. Lorsque le corps est en extérieur, l’iris se dégrade rapidement, là où les empreintes digitales et le visage résistent bien mieux à la décomposition, comme l’avait observé l’équipe de Bolme [3]. À l’opposé, Sauerwein et ses collègues ont retrouvé des iris parfaitement analysables 34 jours après la mort, sur des corps en extérieur mais exposés au froid de l’hiver [3]. Les premières recherches réellement suivies dans la durée, menées à Varsovie par l’équipe de Mateusz Trokielewicz, ont abouti à un constat que peu de spécialistes anticipaient. Dans de bonnes conditions, l’iris s’analyse sans difficulté notable 5 à 7 heures après la mort, et l’identification demeure parfois possible jusqu’à 3 semaines après la mort [4].
L’étude la plus complète à ce jour
La démonstration la plus aboutie est toute récente. Elle est portée par une large équipe réunissant l’université de Notre Dame et l’université d’État du Michigan, sous la direction de Rasel Ahmed Bhuiyan, et elle a été retenue par une revue de référence en biométrie [1]. Les chercheurs ont d’abord constitué un ensemble d’images sans équivalent, plus de 10 000 photographies d’iris recueillies sur 259 personnes décédées, en lumière visible comme en lumière infrarouge, celle qui révèle le mieux le relief de l’iris [1]. Pour certaines, le délai séparant la mort de la prise de vue atteignait 1 674 heures, soit près de 70 jours [1].
Le corpus comporte un cas encore jamais publié, celui d’une personne dont l’œil a été photographié avant puis après la mort, ce qui a permis d’effectuer une comparaison directe entre l’iris du vivant et celui du défunt [1]. Il intègre aussi des configurations atypiques, rarement documentées jusque-là, comme celle d’un œil sorti de son orbite à la suite d’une blessure [1]. En y ajoutant les rares collections déjà disponibles, l’équipe a réuni des images de 338 personnes décédées, le plus vaste échantillonnage jamais constitué sur le sujet, puis les a soumises à 5 logiciels de reconnaissance, des plus anciens aux plus récents, certains reposant sur l’intelligence artificielle, d’autres déjà commercialisés [1]. Le résultat confirme et affine ce que la littérature laissait entrevoir. Lorsque le corps a été conservé dans de bonnes conditions, les logiciels actuels reconnaissent encore l’iris plusieurs heures, parfois plusieurs jours, après la mort [1]. Là encore, tout se joue sur la conservation, et l’écart peut être considérable. Un corps abandonné dans un champ au cœur de l’été verra son iris se dégrader en quelques jours, jusqu’à rendre toute comparaison impossible. Le même corps placé dans un tiroir réfrigéré d’un institut médico-légal (IML), autour de 6 degrés, conserve un iris exploitable plusieurs semaines [1].
Pour un enquêteur, un magistrat ou un médecin légiste, la conséquence est limpide. Aucun délai fixe ne marque le moment où l’iris cesserait d’être identifiable. Il n’existe que des conditions plus ou moins favorables, qu’il faudra reconstituer et documenter pour chaque cas.
L’étude ne se limite pas à mesurer des performances. Elle livre aussi un logiciel libre, baptisé PMExpert conçu pour épauler l’examinateur et qui est déjà employé depuis 2021 au sein d’un institut médico-légal américain [1]. Plutôt que de trancher par un « oui » ou un « non » définitif, il indique les zones de l’iris sur lesquelles il s’appuie pour rapprocher deux images (ante-mortem et post-mortem), et laisse ainsi à l’expert la possibilité de vérifier et d’évaluer la correspondance [1]. Le logiciel et les données qui l’accompagnent sont mis gratuitement à la disposition des services, par l’intermédiaire des archives publiques américaines de la justice pénale [1].
Estimer depuis combien de temps la personne est morte
Les mêmes images ont nourri une seconde recherche, qu’il faut soigneusement distinguer de la première [2]. Celle-ci ne cherche plus à identifier un individu par son iris, mais à estimer depuis combien de temps un individu est décédé. Conduite par Rasel Ahmed Bhuiyan et Adam Czajka, présentée à la conférence WACV 2025, elle s’appuie sur des collections européennes et sur le nouveau jeu de données, soit 348 personnes au total [2]. Le principe n’a rien d’inédit. Depuis des siècles, le médecin légiste estime l’intervalle post-mortem à partir de signes positifs de la mort qui évoluent à un rythme relativement régulier, comme le refroidissement cadavérique, l’installation des lividités cadavériques ou encore l’apparition puis la disparition des rigidités cadavériques. La nouveauté tient au signe choisi et à la manière de le lire.
Ici, ce que la machine observe, c’est ce voile blanc qui gagne progressivement l’œil après la mort. Plus il est marqué, plus la mort est ancienne. Les chercheurs ont entraîné un programme d’intelligence artificielle à effectuer cette lecture à partir de la seule photographie de l’iris [2]. La précision dépend, une fois encore, des facteurs environnementaux. Dans la situation la plus proche du réel, lorsque le programme doit se prononcer sur des corps et des environnements dont il n’a pas connaissance, il se trompe en moyenne d’environ 3 jours [2]. Il peut donc désigner une période mais jamais une heure précise. La faisabilité est acquise, mais on reste loin d’un outil pleinement fiable pour dater la mort [2].
Pour la justice, une piste à manier avec prudence
Concrètement, à quoi cela peut-il servir dans une enquête ? Devant un corps non identifié, on photographie l’œil, le logiciel propose une liste de correspondances possibles à partir d’un fichier, et un expert vient ensuite confirmer ou écarter chacune d’elles [1]. L’iris ne remplacera ni l’ADN, ni les empreintes papillaires, ni l’odontologie, qui sont les trois identifiants primaires utilisés pour identifier formellement un corps. Il vient s’y ajouter, surtout lorsque ces méthodes demandent du temps ou se révèlent inutilisables, faute de données ante-mortem, sur des corps trop dégradés ou fragmentés.
Son principal atout tient à sa rapidité. Comparer l’iris d’un œil à un fichier biométrique ne demande que quelques secondes, un argument qui peut compter lorsqu’il faut identifier de nombreuses victimes dans l’urgence, après une catastrophe de masse par exemple. Cette capacité à identifier de manière fiable un individu après sa mort soulève toutefois une difficulté de sécurité de premier ordre. Si l’iris d’une personne décédée reste identifiable, on conçoit qu’un œil arraché volontairement, ou même une simple image conservée, puisse servir à déverrouiller un téléphone ou à franchir un contrôle biométrique fondé sur ce procédé. Les auteurs ont anticipé ce cas de figure et ont adapté un logiciel chargé de repérer les faux yeux et montré qu’il apprend très vite à reconnaître l’iris d’un défunt pour le rejeter [1].
Conclusion
Reste à mesurer la portée réelle de cette avancée. La fenêtre d’exploitation existe, mais elle se referme vite, à mesure que le voile cornéen s’épaissit et que les tissus se décomposent. Les images nécessaires pour entraîner et éprouver les logiciels demeurent rares et difficiles à réunir, ce que les chercheurs reconnaissent eux-mêmes comme un frein majeur [1]. Et aucun cadre ne définit encore ce qui rendrait une telle identification recevable devant un tribunal. Tant que ce cadre fait défaut, l’iris d’une personne décédée s’apprécie comme n’importe quelle autre expertise, avec ses conditions à documenter et sa part de discussion.
Une évidence mérite surtout d’être rappelée. Identifier quelqu’un par son iris suppose de disposer au préalable de cet iris, enregistré du vivant de la personne, lors d’une demande de passeport biométrique dans les pays qui le prévoient, ou à l’occasion d’un accès à un site sécurisé par reconnaissance de l’iris. Sans cette référence, la plus performante des analyses ne mène nulle part. En France, où l’iris n’alimente aucun fichier d’identification, la technique relève donc, pour l’instant, de la veille plus que de la pratique courante. Elle mérite néanmoins qu’on la suive de près, car elle illustre une tendance de fond, celle d’une criminalistique qui apprend à faire parler le corps lorsque l’ADN et les empreintes se taisent.
Sources :
[1] Bhuiyan R. A., Farmanifard P., Sharma R., Kuehlkamp A., Boyd A., Flynn P. J., Bowyer K. W., Ross A., Chute D., Czajka A. (2026). Beyond Mortality, Advancements in Post-Mortem Iris Recognition through Data Collection and Computer-Aided Forensic Examination. IEEE Transactions on Biometrics, Behavior, and Identity Science, early access. arXiv:2603.26976. https://ieeexplore.ieee.org/document/11063436
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[3] Boyd A., Yadav S., Swearingen T., Kuehlkamp A., Trokielewicz M., Benjamin E., Maciejewicz P., Chute D., Ross A., Flynn P., Bowyer K., Czajka A. (2020). Post-Mortem Iris Recognition, A Survey and Assessment of the State of the Art. IEEE Access, vol. 8, p. 136570-136593.
[4] Trokielewicz M., Maciejewicz P., Czajka A. (2024). Post-mortem Iris Biometrics, Field, Applications and Methods. Forensic Science International.
Une affaire non résolue depuis dix-huit ans est rouverte. Sur un sac plastique conservé comme scellé judiciaire, les analystes obtiennent un profil ADN complet. Comparé à la base d’élimination du personnel, il livre un nom : celui d’un enquêteur. Le problème est que cet enquêteur se trouvait à quatre-vingts kilomètres du laboratoire et n’a jamais été ni sur les lieux ni dans la salle de stockage des scellés. Le profil génétique était pourtant bien le sien. La génétique avait identifié une personne avec une quasi-certitude sur un objet qu’elle n’avait jamais manipulé. Ce cas, rapporté début 2026 par Gao et al dans Forensic Science International: Genetics, rappelle une distinction trop souvent négligée. Savoir de qui provient une trace et savoir comment elle y est arrivée sont deux questions différentes.
Identifier la source n’est pas expliquer l’activité
Le résultat du laboratoire de police scientifique répondait parfaitement à une question, celle de l’origine du matériel génétique, mais il n’apportait aucune information fiable sur les circonstances du dépôt. Cette distinction structure depuis longtemps le raisonnement des experts en génétique forensique. En 1998, Cook, Evett et al. [1] ont proposé dans Science & Justice une hiérarchie des propositions distinguant trois niveaux d’interprétation, allant de la source à l’infraction elle-même. Le niveau sous-source, propre à l’ADN, lui a été ajouté plus tard, notamment par Evett et al. en 2002 [2]. Déterminer à qui correspond le profil biologique d’une trace se situe tout en bas de cette échelle. Expliquer comment ce profil s’est retrouvé là, sur un support ou sur une scène de crime, relève du niveau de l’activité, plus élevé et bien plus difficile à établir. Pour un magistrat, la nuance est décisive. Un laboratoire peut affirmer avec une grande robustesse que le profil ADN établi à partir d’une trace biologique concorde avec le profil génétique d’un individu sans pouvoir dire, avec la même assurance, ce que cette présence signifie.
Les quatre niveaux d’interprétation
L’exemple classique de Cook et Evett, une affaire d’agression sexuelle où chaque niveau ajoute une couche d’inférence par rapport au précédent :
Le niveau sous-source : « L’ADN du prélèvement provient du suspect » (plutôt que d’une personne inconnue). C’est ce que mesure directement la comparaison génétique brute. On ne parle que d’ADN, rien de plus.
Le niveau source : « Le sperme provient du suspect ». On ajoute l’identification du fluide biologique, encore faut-il avoir établi que la trace est bien du sperme.
Le niveau activité : « Le suspect a eu un rapport sexuel avec la victime ». On ajoute le mécanisme du dépôt, là où interviennent transfert, persistance et contamination.
Le niveau crime : « Le suspect a violé la victime ». On ajoute l’absence de consentement, que l’expert ne peut pas trancher puisque cela revient au juge.
À chaque marche, la science peut en dire un peu moins, et le poids de la preuve diminue.
Ce que la sensibilité des méthodes a changé
La question n’est pas nouvelle, mais elle a changé d’échelle avec les progrès des analyses génétiques. Les kits actuels permettent l’obtention de profils ADN exploitables à partir de quelques cellules, là où il fallait autrefois une quantité d’ADN beaucoup plus importante. En 1997, Van Oorschot et Jones [9] ont montré qu’un simple contact suffit à déposer de l’ADN. Depuis, la littérature a documenté de nombreuses voies de transfert, directes comme indirectes, dont la revue de Van Oorschot et al. de 2019 [10] dresse l’état des lieux. L’effet est à double tranchant. La sensibilité qui permet de rouvrir des affaires anciennes augmente également la probabilité de mettre en évidence un profil ADN étranger aux faits. Les études restent prudentes sur les fréquences, très variables selon les conditions, au point que certains auteurs tiennent le transfert secondaire pour un événement peu courant. Aucune généralisation ne s’impose donc, ni pour minimiser le transfert ni pour le surestimer.
Le risque de transfert d’ADN dans la gestion des scellés judiciaires
Le cheminement d’un scellé judiciaire, de la scène de crime jusqu’à la paillasse du laboratoire, traverse une série de manipulations au cours desquelles de l’ADN peut se déplacer. Le conditionnement de l’objet lui-même y participe. Stella et al [7] ont montré en 2026 que ce transfert peut être double : l’ADN déposé sur un objet peut migrer vers la paroi interne du conditionnement, et le profil recherché manquer à l’analyse ; ou alors l’ADN peut se transférer à une autre zone de l’objet, où il n’a pas lieu d’être et brouille l’interprétation. Goray et al [6] ont relevé en 2019 que la face externe des gants pouvait porter, en plus du profil ADN recherché, celui des analystes, en particulier au moment d’ouvrir et de refermer l’emballage. C’est précisément ce risque que cherchent à écarter les protocoles d’examen mis en place par les services de police scientifique, qui imposent des gants décontaminés, changés à chaque nouvelle manipulation.
Les outils d’examen posent également un problème comparable, décrit dès 2015 par Szkuta et al [8]. Qu’un enquêteur contamine un objet ou un support après les faits n’est donc pas une hypothèse farfelue, et l’équipe de Fonneløp [3-4] a étudié ce phénomène jusque sur les sachets de scellé judiciaires.
Pour expliquer la présence de ce profil ADN sur un scellé que l’enquêteur n’avait jamais approché, Gao et al. [5] écartent le transfert d’objet à objet au profit d’une voie probablement aéroportée. L’ADN se serait fixé sur les vêtements d’un collègue avant de se détacher à l’approche de la zone de pré-traitement. Sans la base ADN d’élimination du personnel, cette hypothèse n’aurait jamais vu le jour.
Ce que cette distinction change pour l’appréciation de la preuve
Pour les professionnels du droit, la leçon à tirer de cette affaire n’est pas que l’ADN serait peu fiable, mais plutôt qu’une identification génétique solide au niveau de la source peut coexister avec une explication fragile au niveau de l’activité. Tout le risque tient dans le glissement de l’une à l’autre, quand la force de la première vient teinter l’appréciation de la seconde. Pour éviter ce glissement, une partie des spécialistes en génétique forensique milite pour que l’expert raisonne explicitement au niveau de l’activité et expose les scénarios compatibles avec ses observations. C’est notamment la position de l’École des sciences criminelles de l’Université de Lausanne et des recommandations européennes sur le rapport évaluatif [11].
Conclusion :
Le cas de l’enquêteur absent de la scène de crime illustre cet enjeu mieux qu’un rappel théorique. Son profil ADN, parfaitement authentique, figurait sur un scellé judiciaire qu’il n’avait jamais touché, dans une affaire dont il n’avait jamais visité les lieux. Sans un dispositif de contrôle qui a fait apparaître une autre explication, cette trace aurait pu être interprétée comme une véritable piste d’enquête avec un profil ADN « pertinent ». Une preuve génétique ne vaut donc pas seulement par ce qu’elle identifie, mais par ce qu’elle autorise raisonnablement à inférer. Et cela ne se décide jamais sur une seule et unique trace. Un profil génétique s’évalue dans un faisceau d’indices, jamais isolément.
Sources
[1] Cook R., Evett I.W., Jackson G., Jones P.J., Lambert J.A. (1998). A hierarchy of propositions: deciding which level to address in casework. Science & Justice, 38(4), 231-239.
[2] Evett I.W., Gill P.D., Jackson G., Whitaker J., Champod C. (2002). Interpreting small quantities of DNA: the hierarchy of propositions and the use of Bayesian networks. Journal of Forensic Sciences, 47(3), 520-530.
[3] Fonneløp A.E., Egeland T., Gill P. (2015). Secondary and subsequent DNA transfer during criminal investigation. Forensic Science International: Genetics, 17, 155-162.
[4] Fonneløp A.E., Johannessen H., Egeland T., Gill P. (2016). Contamination during criminal investigation: Detecting police contamination and secondary DNA transfer from evidence bags. Forensic Science International: Genetics, 23, 121-129.
[5] Gao L. et al. (2026). A rare and atypical case of long-distance indirect DNA transfer: Contamination from an investigator never present at the scene. Forensic Science International: Genetics.
[6] Goray M., Pirie E., van Oorschot R.A.H. (2019). DNA transfer: DNA acquired by gloves during casework examinations. Forensic Science International: Genetics, 38, 167-174.
[7] Stella C.J., Goray M., Meakin G.E., van Oorschot R.A.H. (2026). DNA transfer in packaging: Investigation of mitigation strategies. Journal of Forensic Sciences, 71(1), 197-210.
[8] Szkuta B., Harvey M.L., Ballantyne K.N., van Oorschot R.A.H. (2015). DNA transfer by examination tools, a risk for forensic casework? Forensic Science International: Genetics, 16, 246-254.
[9] van Oorschot R.A.H., Jones M.K. (1997). DNA fingerprints from fingerprints. Nature, 387, 767.
[10] van Oorschot R.A.H., Szkuta B., Meakin G.E., Kokshoorn B., Goray M. (2019). DNA transfer in forensic science: A review. Forensic Science International: Genetics, 38, 140-166.
Le cheveu sans racine figure parmi les traces biologiques que l’on peut découvrir sur une scène de crime, et parmi les plus difficiles à exploiter dans les laboratoires de la police scientifique. Dépourvu de racine, il livre rarement un profil exploitable par les méthodes classiques et reste le plus souvent cantonné à l’analyse d’ADN mitochondrial, peu discriminante. Cependant, une étude parue dans Genome Biology en février 2026, signée par l’équipe de Joshua Kapp et Richard Green (University of California Santa Cruz et Astrea Forensics), offre désormais de nouvelles perspectives. En transposant les outils mis au point pour séquencer l’ADN ancien ou dégradé, les auteurs montrent que quelques centimètres de tige pilaire suffisent à établir un profil génétique classique exploitable, permettant de rapprocher ou d’écarter un individu avec un poids statistique élevé. L’enjeu concerne aussi bien les affaires criminelles classiques – notamment les infractions à caractère sexuel, lorsque des cheveux ou des poils pubiens sont retrouvés sur la victime – que les affaires non élucidées (cold cases) ou encore l’identification de restes humains.
Pourquoi le cheveu sans racine échappait à l’analyse ADN nucléaire
L’identification par génétique forensique repose le plus souvent sur l’analyse de marqueurs STR (Short Tandem Repeat), également appelées microsatellites. Il s’agit de courtes séquences d’ADN qui se répètent, et dont le nombre de répétitions varie d’un individu à l’autre. En analysant plusieurs dizaines de ces zones, il est possible d’établir une sorte de « code-barres » génétique propre à chaque personne. Le profil obtenu alimente les bases de données nationales, comme le FNAEG (Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques) en France ou le CODIS aux États-Unis. Cette approche est rapide, robuste et très discriminante, mais elle exige un ADN relativement bien conservé, composé de fragments suffisamment longs (soit plusieurs centaines de nucléotides). Or la tige du cheveu (sans bulbe) ne contient qu’un ADN nucléaire massivement dégradé. L’étude de Kapp et ses collègues (2026) confirme à ce propos que la quasi-totalité des fragments mesurent moins de cent nucléotides, soit bien en deçà de la longueur nécessaire pour réaliser une analyse STR classique. Cette absence d’ADN nucléaire exploitable ne résulte pas d’une dégradation progressive de la trace au fil du temps, mais d’un processus biologique propre à la formation du cheveu. Lors de la kératinisation, c’est-à-dire lorsque les cellules de la tige durcissent et se chargent en kératine, une endonucléase nommée DNase1L2, découpe l’ADN en très petits fragments. Ces fragments résiduels restent ensuite piégés dans la tige, comparables à des courts fragments d’ADN qui circulent librement dans le plasma sanguin. Leur taille très réduite explique ainsi pourquoi l’analyse génétique classique du cheveu sans bulbe était jusqu’ici difficile, voire impossible, et pourquoi les analyses se limitaient le plus souvent à l’ADN mitochondrial.
Les outils de l’analyse d’ADN ancien au service de l’enquête judiciaire
La solution retenue par Kapp et al. (2026) ne consiste pas à améliorer les méthodes d’amplification classiques existantes, mais à adopter une approche différente fondée sur le séquençage massif de l’ADN. Les auteurs appliquent ainsi un protocole optimisé pour l’ADN très dégradé, directement issu de la paléogénomique. Il s’agit de la discipline qui a permis, dès 2010, de reconstituer le génome complet d’un individu ayant vécu il y a près de 4 000 ans à partir d’une simple mèche de cheveux conservée dans les collections d’un musée à Copenhague (Rasmussen et al., 2010).
Chaque cheveu est d’abord nettoyé en surface à l’aide d’une solution diluée d’hypochlorite de sodium, afin d’éliminer l’ADN exogène et les contaminations microbiennes. Cette étape constitue un avantage par rapport à l’os ou à la dent, dont la décontamination est plus complexe. L’ADN est ensuite extrait puis préparé selon une méthode conçue pour conserver les fragments les plus courts, sans les fragmenter davantage. Ces fragments sont enfin analysés par séquençage à haut débit, à raison d’environ 300 millions de lectures par cheveu. Point important pour les laboratoires, l’ensemble du protocole a été pensé pour pouvoir être automatisé, condition essentielle à une éventuelle utilisation en routine.
De quelques centimètres de cheveu à un profil génétique exploitable
À partir de quelques centimètres seulement (cinq centimètres de cheveu ou trois centimètres de poil pubien), les auteurs parviennent à obtenir suffisamment d’ADN nucléaire pour analyser le génome. Plus particulièrement Kapp et al. (2026) atteignent une couverture moyenne du génome de 2,18 fois pour les cheveux et 2,64 fois pour les poils pubiens. La couverture mesure le nombre moyen de fois où chaque position du génome est lue. Une valeur de « 2 » signifie que chaque position a été observée environ deux fois en moyenne. L’essentiel de l’ADN humain récupéré est nucléaire, la part mitochondriale restant minoritaire, autour de 3%. Cette quantité, modeste en apparence, suffit à reconstruire un profil de polymorphismes nucléotidiques, les SNP (Single Nucleotide Polymorphism), ces positions du génome où un seul nucléotide varie d’un individu à l’autre. Comme la couverture demeure faible, les positions non lues sont complétées par imputation, une inférence statistique qui s’appuie sur un panel de référence de génomes connus, ici le projet 1000 Génomes, pour déduire les génotypes manquants à partir des variants voisins. La détermination du sexe est immédiate puisqu’elle découle du rapport entre les lectures portées par le chromosome X et celles portées par un autosome de taille comparable. Pour les 77 cheveux dont la couverture moyenne dépasse une fois, la concordance des génotypes avec l’ADN de référence prélevé dans la salive du même donneur dépasse 99,4%.
Principe du séquençage par fragments (shotgun sequencing). L’ADN, qu’il soit naturellement dégradé ou volontairement fragmenté, se présente sous la forme de courts segments (ici < 1 000 paires de bases). Chaque fragment est séquencé individuellement, puis les lectures obtenues sont alignées par chevauchement de leurs régions communes. Cet assemblage permet de reconstituer, de proche en proche, la séquence complète de la molécule d’origine — y compris lorsque l’ADN de départ est trop court et trop abîmé pour les méthodes d’amplification classiques. Crédit : Forenseek
Identifier ou écarter une personne : l’approche statistique
L’apport décisif de l’étude de Kapp et al. (2026) tient à la fiabilité de la méthode proposée. Les auteurs ont comparé l’ADN extrait de 80 cheveux avec des profils génétiques de référence établis à partir de la salive de 50 personnes. Ils s’attendaient ainsi à 80 comparaisons positives, lorsque le cheveu et la salive provenaient de la même source, et à près de 4 000 comparaisons négatives, lorsque les échantillons provenaient de sources différentes. Pour chaque comparaison, un outil calcule un rapport de vraisemblance, c’est-à-dire le rapport entre deux probabilités : celle d’observer l’ADN du cheveu si celui-ci provient de la personne comparée, et celle de l’observer s’il provient d’un individu inconnu et non apparenté. Sur l’ensemble des tests, le calcul a fourni le résultat attendu, « identification » ou « exclusion », sans la moindre erreur. Le résultat reste valable même lorsque la quantité d’informations issues du cheveu est volontairement réduite à moins de 0,2 fois de couverture, ce qui correspond à une trace très pauvre en ADN. Les auteurs relèvent que les comparaisons négatives (lorsque le cheveu analysé ne provient pas de la personne de référence) permettent de conclure à une exclusion de manière particulièrement robuste. Les comparaisons positives (lorsque le cheveu et l’échantillon de référence proviennent de la même personne) permettent quant à elles d’établir un rapprochement, mais avec un résultat statistiquement moins marqué. Cette asymétrie permet une véritable prudence en contexte judiciaire, puisqu’elle limite le risque d’attribuer à tort une trace génétique pauvre à une personne. Concrètement, un seul cheveu peut désormais identifier une personne, et non plus seulement fournir un renseignement d’orientation.
Une vraie avancée pour les affaires non élucidées
Les conséquences de cette étude pour les enquêtes judiciaires sont multiples et notables. Les scènes de crime et certains scellés judiciaires (notamment les vêtements et linges de lit) regorgent souvent de cheveux, y compris quand les autres traces font défaut. De nombreux dossiers non résolus (cold cases) conservent par ailleurs des cheveux prélevés pour des examens morphologiques, jusqu’ici considérés comme inexploitables pour l’analyse de l’ADN nucléaire. Le profil SNP dense obtenu grâce à la méthode développée par Kapp et al. (2026) ouvre la voie à la généalogie génétique investigative, qui consiste à rechercher des parents éloignés d’un individu dans les bases de données de tests génétiques grand public, méthode à l’origine de la résolution de centaines d’affaires aux États-Unis. Une distinction importante s’impose toutefois pour le lecteur français. La recherche en parentèle, légalisée par la loi du 3 juin 2016 et codifiée à l’article 706-56-1-1 du code de procédure pénale, est autorisée. Elle permet d’interroger le FNAEG, sur la base de profils STR, pour repérer un proche parent déjà connu des services judiciaires et déjà fiché. La généalogie génétique investigative constitue une démarche différente, puisqu’elle repose sur des profils SNP et sur l’exploitation de bases de données commerciales étrangères. Cette pratique est pour l’heure interdite, le recours aux tests récréatifs étant prohibé en France et passible d’une amende. Le projet de loi dit SURE, porté par le garde des Sceaux, prévoit de l’autoriser dans son article 3, seulement pour les crimes les plus graves et sous le contrôle du juge. Adopté par le Sénat en avril 2026, le texte est en cours d’examen à l’Assemblée nationale et nourrit un vif débat sur le consentement, la fiabilité des bases étrangères et la protection des données personnelles.
Au sein de Forenseek, nous formulons toutefois une réserve quant à la portée de cette étude. En effet, plusieurs auteurs de cette étude sont liés à la société qui développe et commercialise la technologie. De nouvelles études scientifiques et une validation indépendante par des laboratoires accrédités reste à mener avant tout usage dans le cadre judiciaire. Notons que le cheveu peut également être utilisée pour une analyse protéomique à des fins d’identification.
Sources :
Kapp J. D., Wanket C., Nguyen R. et al. Rootless hair as a reliable source of forensic genetic information. Genome Biology, 2026, 27:104. disponible ici : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/41703596/
Brandhagen M. D., Loreille O., Irwin J. A. Fragmented nuclear DNA is the predominant genetic material in human hair shafts. Genes, 2018.
Fischer H. et al. DNase1L2 degrades nuclear DNA during corneocyte formation. Journal of Investigative Dermatology, 2007.
Nguyen R., Kapp J. D., Sacco S. et al. A computational approach for positive genetic identification and relatedness detection from low-coverage shotgun sequencing data. Journal of Heredity, 2023.
National Institute of Justice. Nuclear DNA from Rootless Hair for Forensic Purposes. Project summary, 2024.
Code de procédure pénale, articles 706-54 (FNAEG) et 706-56-1-1 (recherche en parentèle) ; loi n° 98-468 du 17 juin 1998 ; loi n° 2016-731 du 3 juin 2016.
Code civil, article 16-10 (examen des caractéristiques génétiques).
Projet de loi relatif à la justice criminelle et au respect des victimes, dit SURE, article 3 ; dossiers législatifs du Sénat et de l’Assemblée nationale, 2026.