Une morsure et une strangulation sont deux gestes fréquents dans les violences conjugales, mais ils ne laissent pas du tout le même type de trace génétique. C’est l’un des enseignements de travaux qui seront présentés fin octobre au congrès ISHI 37, le grand rendez-vous international consacré à l’identification humaine par l’ADN [1]. Ces résultats font écho à une difficulté réelle rencontrée dans les cas de violences conjugales. Retrouver l’ADN du partenaire sur le corps de la victime ne suffit pas toujours à établir dans quelles circonstances il a été déposé, notamment lorsque les deux personnes vivent sous le même toît et sont régulièrement en contact.
Le paradoxe de l’ADN au sein du couple
Dans la plupart des affaires criminelles, l’obtention d’un profil génétique d’un suspect à partir d’un prélèvement effectué sur une victime constitue un élément matériel à forte valeur probante. Cependant, ce raisonnement s’effondre bien souvent dans le cas des violences conjugales. Les partenaires vivent ensemble, partagent le même lit, la même salle de bain, les mêmes vêtements et une infinité de contacts quotidiens, y compris sexuels. L’ADN de chacun se retrouve donc très fréquemment sur l’autre [2]. Les experts en génétique forensique parlent d’ADN de fond (ou background DNA, en anglais), pour désigner ce matériel génétique accumulé par la simple cohabitation plutôt que par un acte ou un geste précis.
La question qui compte dans ce genre d’affaire, n’est plus vraiment de savoir à qui appartient cet ADN (le niveau de la source), mais comment a-t-il été déposé (le niveau de l’activité) ? S’agit-il d’un contact banal de la vie commune, d’un transfert secondaire ou d’un geste lié à une agression ? C’est précisément ce que cherche à objectiver Daniel Arend, jeune chercheur mis en avant par le programme Student Ambassador du symposium ISHI 37 [1]. Ses travaux portent sur le transfert, la persistance, la prévalence et la récupération de l’ADN lors de deux gestes emblématiques des violences intrafamiliales que sont la morsure et la strangulation [1].
La morsure dans les violences conjugales
Les recherches de Daniel Arend s’intéressent notamment à la récupération de l’ADN après des morsures simulées. Selon l’entretien publié par les organisateurs avant le congrès, les zones mordues ont livré dans de nombreux cas des profils ADN quasi complets de la personne mordante jusqu’à 16 heures après le contact, alors que les volontaires avaient repris leurs activités habituelles [1]. La personne mordante devient souvent le contributeur majoritaire du mélange alors qu’elle n’apparaît généralement qu’en position minoritaire en l’absence de morsure [1]. Les résultats doivent toutefois être considérés avec prudence puisqu’ils n’ont pas encore fait l’objet d’une publication scientifique évaluée par les pairs.
Cette persistance n’est pas surprenante au regard de travaux antérieurs sur l’ADN salivaire. Une étude publiée en 2011 a montré qu’un profil masculin complet pouvait encore être obtenu 96 heures après un dépôt de salive sur une peau non lavée, dans 8 expérimentations sur 9 [3]. Une morsure peut donc produire une trace dont l’interprétation diffère sensiblement de celle obtenue après un simple contact cutané.
Le problème de la strangulation
À l’inverse, les strangulations simulées par simple contact peau à peau ne livrent le plus souvent que des profils ADN partiels [1]. Ces profils se révèlent fréquemment impossibles à distinguer de l’ADN de fond lié à la cohabitation [1]. Ce constat rejoint des travaux consacrés depuis la fin des années 1990 à la strangulation manuelle. Ils ont d’abord montré que l’ADN de l’agresseur pouvait être typé à partir des cellules épithéliales déposées sur le cou de la victime [4], puis qu’en l’absence de toute agression, près d’un quart des zones cervicales prélevées chez 24 adultes volontaires portaient déjà des allèles étrangers [5]. Une étude norvégienne a en outre observé que chez les participants vivant avec leur partenaire, l’ADN de ce dernier persistait sur le cou et s’y accumulait au fil de la journée [2]. Un écouvillonnage cervical positif à l’ADN du conjoint peut ainsi ne rien démontrer quant à une strangulation, tandis qu’un profil faible ou partiel ne permet pas davantage de l’écarter.
Ce que cela change pour l’enquête judiciaire et l’expertise
Pour les enquêteurs, les techniciens en police scientifique de la Police Nationale et les techniciens en identification criminelle de la Gendarmerie Nationale, ces informations plaident en faveur d’un prélèvement précoce et ciblé des traces de morsure, dont la valeur probante semble se maintenir sur plusieurs heures et en faveur d’une grande prudence dans l’exploitation des écouvillons cervicaux chez des partenaires vivant sous le même toit. Pour les experts judiciaires et les magistrats, elles confortent l’approche évaluative promue par le réseau européen ENFSI et l’École des Sciences Criminelles de l’Université de Lausanne, qui invite à évaluer la probabilité des observations au regard d’hypothèses alternatives, ici formulées au niveau de l’activité, en tenant compte du délai écoulé, des activités de la victime et du contexte de cohabitation, plutôt que de s’arrêter à la simple présence d’un profil génétique [6].
Les travaux de Daniel Arend s’inscrivent dans cette démarche probabiliste. Leur intérêt tient précisément au fait qu’ils cherchent à produire des données permettant de mieux documenter ces situations, plutôt qu’à considérer la seule présence d’un profil comme une preuve directe de l’activité alléguée [1].
Des résultats encore préliminaires
Bien que ces informations soient particulièrement intéressantes, il faut néanmoins rester prudent sur la portée de ces travaux. Les résultats présentés par Daniel Arend concernent des scénarios expérimentaux et seront présentés sous forme de poster à ISHI 37 [1]. Ils ne constituent pas encore une étude publiée dans une revue à comité de lecture. Ils s’inscrivent cependant dans un mouvement plus large, documenté depuis une quinzaine d’années sur la manière dont l’ADN se transfère entre personnes qui partagent un même espace de vie ou de travail. Une étude italienne récente, consacrée aux espaces de travail partagés, a par exemple montré que l’ADN d’un collègue avec qui nous travaillons, pouvait se retrouver sur nos objets personnels, en l’occurrence nos cartes bancaires, alors même que ce collègue n’avait aucunement manipulé ces objets [7]. Ce fonds génétique partagé, largement méconnu il y a encore vingt ans, est aujourd’hui régulièrement invoqué pour contester la preuve génétique devant les juridictions pénales.
Dans les violences conjugales, retrouver l’ADN du partenaire sur la victime constitue donc une information qui doit être interprétée dans un contexte bien particulier. La trace génétique peut être pertinente, mais sa valeur probante dépend aussi de la manière dont elle a pu être déposée et des autres hypothèses compatibles avec les observations.
Références
[1] Luther T. « Student Ambassador Poster Preview, Daniel Arend on DNA Transfer in Domestic Violence Cases ». ISHI News, 17 septembre 2026. https://www.ishinews.com/student-ambassador-poster-preview-daniel-arend-on-dna-transfer-in-domestic-violence-cases/
[2] Fantinato C., Gill P., Fonneløp A.E. « Non-self DNA on the neck, a 24 hours time-course study ». Forensic Science International: Genetics, 2022, 57, 102661. DOI 10.1016/j.fsigen.2022.102661.
[3] Kenna J., Smyth M., McKenna L., Dockery C., McDermott S.D. « The recovery and persistence of salivary DNA on human skin ». Journal of Forensic Sciences, 2011, 56(1), 170-175. DOI 10.1111/j.1556-4029.2010.01520.x.
[4] Wiegand P., Kleiber M. « DNA typing of epithelial cells after strangulation ». International Journal of Legal Medicine, 1997, 110(4), 181-183. DOI 10.1007/s004140050063.
[5] Graham E.A.M., Rutty G.N. « Investigation into « Normal » Background DNA on Adult Necks, Implications for DNA Profiling of Manual Strangulation Victims ». Journal of Forensic Sciences, 2008, 53(5), 1074-1082. DOI 10.1111/j.1556-4029.2008.00800.x.
[6] European Network of Forensic Science Institutes (ENFSI). « ENFSI Guideline for Evaluative Reporting in Forensic Science », approved version 3.0, 8 mars 2015. https://enfsi.eu/wp-content/uploads/2016/09/m1_guideline.pdf
[7] Onofri M., Tommolini F., Severini S., Gambelunghe C., Lancia M., Carlini L., Carnevali E. « Trace DNA Transfer in Co-Working Spaces, The Importance of Background DNA Analysis ». International Journal of Molecular Sciences, 2024, 25(4), 2207. DOI 10.3390/ijms25042207.
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