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Nettoyage post-crime : dans les coulisses d’un métier méconnu

Quand les enquêteurs ont récupéré leurs scellés judiciaires, que la police scientifique a rangé son matériel et que les corps ont été emportés, il reste un lieu, souvent un domicile, marqué par le sang, les fluides biologiques, les odeurs et les traces d’investigation. Et il reste une famille, seule face à ce qu’elle ne devrait jamais avoir à affronter. C’est précisément à ce moment qu’intervient Baptiste GIRARDET, ancien sapeur-pompier de Paris devenu policier scientifique, et aujourd’hui fondateur d’ORIZONS après-vie, premier réseau français de franchise spécialisé dans le nettoyage de sites d’incidents traumatiques. Pour Forenseek, il revient sans tabou sur un métier méconnu, à la croisée de la science forensique, du droit, de la microbiologie et d’une exigence humaine absolue.

Sébastien AGUILAR (SA) : Quel est ton parcours et comment es-tu arrivé à ce métier ? Est-ce qu’il existe une formation spécifique, ou c’est un secteur où on apprend surtout sur le terrain ?

Baptiste GIRARDET (BG) : J’ai eu un parcours assez atypique. J’ai d’abord été Sapeur-Pompier de Paris pendant onze années, avec un statut militaire. Mon incorporation en compagnie d’incendie à la Brigade de Sapeurs-Pompiers de Paris s’est faite durant la canicule de juillet 2003. À cette période, nous intervenions parfois une dizaine de fois par journée de garde pour des découvertes de personnes décédées à domicile. Les corps étaient souvent très dégradés par le temps et la chaleur.

Très tôt, j’ai compris qu’au-delà du secours et de l’évacuation des victimes, il existait un immense vide : les familles restaient seules face à des lieux profondément lésés par la mort. C’est à ce moment-là qu’est née chez moi la conviction qu’un service digne, humain et véritablement professionnel devait exister pour nettoyer, désinfecter et restituer ces lieux dans le respect des victimes et de leurs proches.

Ensuite, j’ai intégré la Police Technique et Scientifique en qualité d’Agent Spécialisé de Police Technique et Scientifique, affecté dans un Service Local de Police Technique (SLPT) de niveau 2 dans les Yvelines. J’y ai obtenu la reconnaissance du titre professionnel de criminalisticien de sécurité intérieure. J’y ai appris la rigueur des scènes sensibles, la gestion des scènes d’infraction, la recherche des traces et indices, les prélèvements, les procédés physico-chimiques en exploitation laboratoire, la démonstration d’identité, la signalisation des personnes placées en garde à vue, l’assistance aux perquisitions, l’assistance aux autopsies, ainsi que tout ce qui touche aux environnements post-délictuel et post-criminel.

Au fil des années, j’ai surtout constaté un immense vide : une fois les secours, la police / gendarmerie partis, il restait les familles… seules face au lieu du drame. Mais ce constat, je ne l’ai pas seulement fait comme professionnel.

Je l’ai vécu comme famille. En août 2003, nous avons découvert la dépouille de mon grand-oncle à son domicile. Je me souviens encore avoir retiré moi-même l’étiquette judiciaire apposée sur la porte de son appartement, portant les mots : « découverte de cadavre » accompagnés de son identité. Je suis ensuite entré seul dans le logement. Mon grand-oncle était décédé sur le fauteuil du séjour, face à une télévision restée allumée. L’appartement était profondément marqué par la mort : odeurs de putréfaction, fluides humains, insectes… un environnement extrêmement difficile humainement et sanitairement. J’ai cherché des entreprises capables d’intervenir. Personne ne voulait venir.

J’ai finalement dû m’en occuper moi-même, avec les moyens du bord, en achetant dans une supérette de quoi tenter de nettoyer et rendre le logement digne pour le propriétaire. Mais malgré tous mes efforts, je ne suis pas parvenu à effacer les traces sur le parquet, ni à faire disparaître l’odeur de mort qui avait imprégné les meubles et les vêtements. Et je crois que tout est né à cet instant précis. Mes mains gantées plongées dans les fluides humains de mon grand-oncle, j’ai compris qu’un jour, je créerais un service digne, humain et professionnel pour accompagner les familles confrontées à ce type de drame. Et souvent, personne n’était réellement formé pour prendre le relais avec dignité, humanité et technicité.

C’est ce constat qui m’a amené à créer ma propre structure, en 2017 la société SANG FROID, devenue ensuite la première association loi 1901 d’aide aux familles de victimes de mort violente, puis la création de mon unité pilote en 2022 : SFIAS – Service Français d’Intervention Après Sinistre, et enfin, le 17 janvier 2025, le premier réseau de franchise français spécialisé dans le nettoyage de sites d’incidents traumatiques & d’environnements funéraires : ORIZONS après-vie. Concernant la formation, la seule certification spécialisée existante à l’époque se trouvait en Amérique du Nord, notamment aux États-Unis et au Canada. C’est précisément à Montréal que je suis allé me certifier en 2016.

En France, j’ai été le premier à structurer ce métier singulier avec une vision claire : faire évoluer la prise en charge du nettoyage post-crime, contribuer à faire avancer la loi, professionnaliser les pratiques et créer un véritable réseau de franchise spécialisé. Aujourd’hui, dans le cursus de formation des nouveaux franchisés, je forme sur le plateau technique et pédagogique ORIZONS après-vie. C’est un outil pédagogique unique au monde, conçu pour professionnaliser ce secteur grâce à des formations techniques, des protocoles stricts, des notions de microbiologie, de gestion du risque biologique, mais aussi d’accompagnement humain. Parce qu’au fond, ce n’est pas simplement du nettoyage. C’est une intervention technique, sanitaire… et profondément humaine.

Photographie de nettoyage post-crime lors d’une formation dispensée par la société ORIZONS Après-vie © Baptiste Girardet

SA : À quoi ressemble une semaine type ? Est-ce que tu interviens uniquement sur des scènes de crime, ou aussi sur des accidents, des décès naturels non découverts, des squats… ?

BG : Contrairement à l’image que l’on peut avoir, les scènes de crime représentent une partie minoritaire de notre activité. Une semaine type peut mélanger :

  • des découvertes tardives de personnes décédées seules,
  • des suicides,
  • des homicides,
  • des accidents domestiques ou professionnels,
  • des logements insalubres,
  • des interventions après syndrome de Diogène,
  • des squats,
  • des scènes avec présence de fluides biologiques,
  • mais aussi des opérations de désinfection dans des environnements funéraires ou hospitaliers.

Chaque intervention est différente. Certaines sont techniquement complexes, d’autres humainement très lourdes. Nous pouvons être appelés par les familles, les bailleurs, les syndics, les assurances, les collectivités, les forces de l’ordre ou directement par des magistrats dans le cadre de réquisitions judiciaires. D’ailleurs, c’est un point très important : aujourd’hui en France, lorsqu’une scène de crime nécessite une décontamination spécialisée, un magistrat peut ordonner notre intervention dans le cadre des frais de justice. Ce dispositif existe grâce au décret n° 2022-656 du 25 avril 2022, dont j’ai été l’un des co-initiateurs après plusieurs années de sensibilisation auprès des pouvoirs publics et du monde judiciaire. Avant ce texte, il existait un véritable vide juridique et humain.

Une fois les constatations terminées, les secours, les enquêteurs et la justice quittaient les lieux… et les familles se retrouvaient seules face à des logements parfois profondément marqués d’une part par la mort : présence de sang, fluides biologiques, odeurs de décomposition, mobiliers souillés, risques infectieux ou psychologiques majeurs ; et d’autre part par les traces d’investigation judiciaires : feutres indélébiles sur les surfaces, scotch à sceller, tests millimétrés, révélateur physico-chimique, poudre dactyloscopique… En plus du traumatisme émotionnel, elles devaient assumer seules le coût financier d’une décontamination spécialisée, qui pouvait représenter plusieurs milliers d’euros. C’était une double peine.

Concrètement, ce décret permet désormais à un procureur de la République ou à un juge d’instruction de délivrer une réquisition ou une ordonnance afin qu’une entreprise spécialisée comme Orizons après-vie, intervienne pour procéder à la décontamination des lieux dans le cadre des frais de justice. Ce décret a profondément changé les choses. Il reconnaît enfin que le nettoyage post-crime n’est pas une simple prestation de ménage, mais une nécessité :

  • sanitaire,
  • psychologique,
  • humaine,
  • judiciaire,
  • et même de santé publique.

Il protège les familles, mais également les propriétaires, les voisins, les agents immobiliers, les collectivités et toutes les personnes susceptibles d’être exposées à un environnement biologiquement dangereux. C’est aussi une reconnaissance institutionnelle de notre métier et de la nécessité d’encadrer des interventions extrêmement sensibles, qui touchent à la dignité des morts et à la protection des vivants. Pour moi, cette avancée représente une véritable reconnaissance de la dignité des victimes, mais aussi de la nécessité sanitaire, humaine et judiciaire de notre métier.

En plus du traumatisme émotionnel, elles devaient assumer seules le coût financier d’une décontamination spécialisée, qui pouvait représenter plusieurs milliers d’euros. C’était une double peine.

SA : Sans rentrer dans des détails trop précis, est-ce qu’il y a une intervention qui t’a particulièrement marqué, et pourquoi ?

BG : Oui, forcément. Ce ne sont pas toujours les scènes les plus “spectaculaires” qui marquent le plus. Parfois, c’est simplement le silence d’un appartement, une table mise pour une personne qui ne reviendra plus, ou des photos de famille restées intactes au milieu du chaos. Je me souviens notamment de certaines interventions où des proches découvraient en même temps que nous l’ampleur réelle de la situation. À cet instant, on comprend que notre rôle dépasse très largement le simple aspect technique.

Ce métier nous rappelle constamment la fragilité humaine, la solitude parfois, mais aussi l’importance de la dignité. Nous intervenons dans l’intimité absolue des gens. Cela impose énormément d’humilité. Pour répondre précisément à votre question, il y a une intervention qui m’a particulièrement marqué : celle d’un lieu dans lequel j’ai eu la mission d’effacer les traces d’un drame familial au cours duquel trois enfants et leur père ont perdu la vie. Le contexte était extrêmement lourd. Deux enfants avaient été abattus chacun dans leur chambre, dans leur lit. Le troisième enfant avait été tué dans une pièce cinéma du domicile. Le père s’était ensuite donné la mort.

Au-delà de la technicité de l’intervention, cette affaire a provoqué chez moi un véritable transfert émotionnel avec ma propre histoire familiale et certains épisodes de ma vie personnelle. Et c’est précisément pour cette raison qu’il est fondamental, dans notre métier, d’être accompagné émotionnellement. On ne peut pas être exposé régulièrement à des scènes d’une telle violence humaine sans mettre en place des garde-fous émotionnels solides. C’est pourquoi nous travaillons avec différents partenaires : psychologues, sophrologues, préparateurs mentaux, étiothérapeutes…

L’objectif est de préserver un équilibre émotionnel, éviter l’effondrement psychique, mais surtout empêcher que certaines histoires finissent par s’ancrer en nous alors qu’elles ne nous appartiennent pas. Parce qu’à force d’entrer dans l’intimité des drames humains, la frontière entre empathie et absorption émotionnelle peut devenir extrêmement fragile.

SA : Concrètement, comment se déroule une intervention de A à Z (depuis l’appel jusqu’à la restitution des lieux) ? Qui te contacte : la police, les familles, les assurances ?

BG : Tout commence par un appel. Nous disposons d’un numéro vert national, le 0800 945 668, joignable 7 jours sur 7 et 24h/24. Le réseau national ORIZONS après-vie que j’ai fondé repose sur des adhérent(e)s implanté(e)s dans différentes régions de France. Cette organisation permet une grande rapidité d’intervention grâce à leur proximité géographique avec les familles endeuillées, mais aussi avec les tribunaux judiciaires.

L’appel peut provenir d’une famille, d’un proche, d’un bailleur, d’un syndic, d’une collectivité, d’une société, des forces de l’ordre ou directement d’un magistrat dans le cadre d’une réquisition judiciaire, même si la voie de la réquisition de nos services en nettoyage post-crime se fait généralement par courriel. À partir de ce moment-là, nous recueillons immédiatement les informations essentielles :

  • le type de situation : crime, suicide, découverte tardive de cadavre, accident domestique, accident du travail, attentat…
  • le lieu géographique afin de pouvoir dédier l’adhérent(e) le (la) plus proche du lieu des faits,
  • l’état du logement : traces de violences, présence de fluides humains, nombre de victimes, typologie de l’habitat, traces d’investigations judiciaires, présence éventuelle d’un assaut des forces de l’ordre… S’il s’agit d’un pavillon, d’un appartement, d’une société, d’un véhicule ou même de la voie publique,
  • la présence ou non des énergies (eau et électricité), car les lieux placés sous scellés sont souvent neutralisés techniquement,
  • et l’identité de la victime ou des victimes défuntes pour les futurs besoins administratifs et successoraux.

À ce jour, en France, les assurances ne prennent quasiment jamais en charge ce type de situation. Le Code des assurances prévoit en effet que les dommages provoqués par l’assuré lui-même ne sont pas indemnisables. Concrètement, lorsqu’une personne décède seule à son domicile, les conséquences biologiques et sanitaires de son décès ne sont généralement pas couvertes par les contrats d’assurance habitation, puisqu’elle est juridiquement considérée comme étant à l’origine des dommages. Le principe assurantiel intervient principalement lorsqu’un tiers responsable est identifié.

Photographies de nettoyage post-crime lors d’une formation dispensée par la société ORIZONS Après-vie © Baptiste Girardet

Ensuite, nous adressons une proposition d’intervention détaillée par courriel au donneur d’ordre. Après validation, nous planifions l’intervention. Chaque opération suit rigoureusement un manuel opératoire appliqué par l’ensemble des franchisé(e)s ORIZONS après-vie sur le territoire national. Les protocoles sont identiques partout en France : c’est un gage de sérieux, de traçabilité et d’absence totale d’improvisation. Nous commençons par procéder à la captation des lieux afin de documenter précisément l’état initial du site. Puis nous procédons :

  • au retrait des sources lésées et pathogènes,
  • à la dépose des matériaux contaminés lorsque les fluides biologiques ont pénétré en profondeur,
  • à la décontamination des surfaces par détergence puis désinfection,
  • au réaménagement des lieux,
  • à la neutralisation des odeurs par nébulisation et traitements par voie aérienne,
  • puis à une nouvelle captation des lieux avant restitution.

Une fois l’intervention terminée, nous procédons à la remise des clés. De retour au dépôt, nous assurons :

  • le réassort des produits et consommables utilisés,
  • la gestion des déchets inertes,
  • ainsi que le traitement des déchets infectieux collectés par notre partenaire spécialisé.

À l’issue de l’intervention, la facture acquittée ainsi que le certificat de décontamination sont transmis. Selon les besoins des familles, nous pouvons également proposer :

  • du débarrassage,
  • du déménagement,
  • du stockage,
  • ou encore la rénovation complète des lieux lorsque certains revêtements ou matériaux ont dû être déposés lors de la phase de décontamination (obligation de résultat).

Ces travaux sont réalisés sans sous-traitance et couverts par notre garantie décennale. Mais au fond, notre véritable mission ne consiste pas seulement à nettoyer un lieu. Elle consiste surtout à éviter qu’une famille ait à revivre visuellement, biologiquement ou psychologiquement les conséquences du drame.

SA : Quels produits utilises-tu ? Est-ce que c’est du matériel professionnel très spécifique, ou certains produits qu’on pourrait trouver dans le commerce ? Y a-t-il des risques biologiques ou chimiques à gérer ?

BG : Nous utilisons des produits extrêmement spécifiques, totalement différents des produits accessibles dans le commerce classique. Par exemple, nous utilisons un dégraissant professionnel conçu à l’origine pour l’industrie hospitalière. Ce produit possède notamment des propriétés de destruction de l’ADN. Il n’est évidemment pas utilisé pour cette caractéristique dans le milieu hospitalier, mais nous avons été directement sollicités par le laboratoire fabricant et avons adapté son usage à nos protocoles de décontamination post-traumatique. Ces produits sont classés dans des catégories professionnelles réglementées.

Nous travaillons avec des désinfectants répondant à des normes hospitalières très strictes, notamment virucides, bactéricides et fongicides à large spectre, comme la norme EN 14476.

D’ailleurs, depuis le 1er janvier 2026, le Certibiocide est devenu obligatoire pour les décideurs, acquéreurs et distributeurs de certains désinfectants professionnels TP2, TP3 et TP4. Concrètement, cela signifie que ces produits ne peuvent plus être vendus ni achetés sans numéro Certibiocide. Ils sont réservés à des usages strictement professionnels et ne sont pas accessibles au grand public. Même leur dénomination commerciale ne laisse pas apparaître leur utilisation dans le nettoyage traumatique.

Les produits du commerce classique sont totalement inadaptés à ce type d’intervention.

Nous travaillons avec des désinfectants répondant à des normes hospitalières très strictes, notamment virucides, bactéricides et fongicides à large spectre, comme la norme EN 14476. La norme AFNOR NF EN 14476 est une norme européenne permettant d’évaluer l’activité virucide d’un produit avant sa mise sur le marché. Concrètement, elle certifie qu’un désinfectant est capable d’inactiver des virus enveloppés ou non enveloppés responsables de nombreuses contaminations, comme les Coronavirus, les virus Influenza, l’Herpes virus, le VIH, les Norovirus ou encore certains Rotavirus. Cette norme est aujourd’hui une référence essentielle dans le domaine médical et hospitalier. Elle garantit que le désinfectant participe activement à la prévention des infections et des contaminations croisées.

Depuis la pandémie mondiale, de nombreux produits sont apparus sur le marché avec des appellations parfois trompeuses. Par exemple, certains gels hydroalcooliques ou produits dits “désinfectants” ne disposent en réalité d’aucune efficacité démontrée contre les virus. C’est précisément pour cette raison que la norme EN 14476 est essentielle : elle permet de distinguer les produits réellement efficaces contre les agents viraux des simples produits d’entretien classiques. Nous utilisons également du matériel strictement professionnel :

  • des appareils de désinfection par voie aérienne,
  • des équipements respiratoires à ventilation assistée,
  • des pulvérisateurs et aspirateurs spécifiques provenant notamment des États-Unis,
  • une monobrosse
  • des équipements de protection individuelle complets,
  • des consommables tels que franges, lavettes, éponges, abrasifs
  • et des outils de démolition (ponçeuse béton) lorsque les fluides biologiques ont traversé les matériaux.

Les risques sont extrêmement réels dans notre métier :

  • agents pathogènes,
  • bactéries,
  • virus,
  • moisissures,
  • fluides biologiques,
  • odeurs toxiques,
  • produits chimiques,
  • mais aussi risques émotionnels et psychologiques.

On ne peut pas improviser dans ce domaine. C’est un métier qui nécessite des protocoles extrêmement stricts, des connaissances en microbiologie, en chimie, en gestion du risque infectieux et une rigueur absolue dans l’utilisation des équipements et des produits.

Photographie de nettoyage post-crime lors d’une formation dispensée par la société ORIZONS Après-vie © Baptiste Girardet

SA : Est-ce qu’il t’arrive d’être en contact direct avec les proches de la victime ? Comment tu gères cette dimension humaine, émotionnelle, qui va bien au-delà du simple nettoyage ?

BG : Oui, très souvent. Et honnêtement, c’est probablement la partie la plus importante du métier. Cette approche humaine commence dès le premier contact téléphonique.

Lorsque je suis sollicité, je n’accueille jamais les personnes avec un simple « bonjour ». Parce que les personnes qui nous appellent ne vivent généralement pas un “bon jour”, mais plutôt l’un des pires jours de leur existence. Derrière chaque appel, il y a une détresse, un choc, parfois une découverte traumatique qui vient de bouleverser une famille entière. Quand nous arrivons sur place, les proches sont souvent épuisés administrativement, émotionnellement détruits, sidérés par ce qu’ils viennent de vivre.

Certaines personnes culpabilisent, s’excusent de nous solliciter. D’autres n’osent même plus entrer dans le logement. Notre rôle consiste aussi à protéger les familles d’images qu’elles ne devraient jamais avoir à gérer seules. Il faut savoir écouter, rassurer, expliquer sans brutalité, sans froideur et sans jugement. Nous intervenons avec énormément de discrétion, de neutralité et d’humilité.

Derrière chaque intervention, il y a une histoire humaine. Et je pense sincèrement que notre société civile oublie trop souvent cette dimension. Dans notre métier, il faut être capable d’empathie sans pour autant absorber une histoire qui ne nous appartient pas. C’est un équilibre extrêmement fragile. Parce qu’à force d’entrer dans l’intimité des drames humains, certaines situations peuvent nous marquer profondément. Et lorsque cela devient trop lourd émotionnellement, ou lorsque nous sentons qu’une intervention continue de nous habiter psychiquement, alors il est indispensable de consulter.

C’est pour cette raison que nous travaillons avec des partenaires spécialisés dans l’accompagnement émotionnel : psychologues, sophrologues, préparateurs mentaux, étiothérapeutes… Demander de l’aide n’est pas une faiblesse dans ce métier, d’ailleurs le contrat qui est avec un(e) franchisé(e) prévoit l’obligation une fois par trimestre de fournir un justificatif d’accompagnement émotionnel. C’est au contraire une nécessité pour continuer à accompagner les autres avec justesse, dignité et stabilité émotionnelle.

SA : Ce métier laisse forcément des traces. Comment tu te protèges mentalement ? Est-ce qu’il existe un suivi psychologique dans ce secteur, ou c’est encore quelque chose de tabou ?

BG : Ce métier laisse des traces, oui. On ne peut pas être confronté régulièrement à la mort, à la détresse ou à certaines scènes sans être impacté. Personnellement, mon passé chez les pompiers puis en Police Technique et Scientifique m’a donné des outils de gestion émotionnelle. Mais cela ne rend pas invulnérable. Il est essentiel d’avoir des espaces de parole, une équipe soudée et une vraie hygiène mentale. Pourtant, dans ce secteur, le suivi psychologique reste encore très tabou. Beaucoup pensent qu’il faut “encaisser”. Je pense au contraire qu’il faut professionnaliser aussi l’accompagnement psychologique des intervenants. La santé mentale des techniciens est un véritable enjeu.

SA : Des séries comme Dexter, The Cleaning Lady ou des films mettent en scène des « nettoyeurs ». Qu’est-ce qui t’a le plus fait rire ou grincer des dents dans ces représentations par rapport à ton vrai quotidien ?

BG : Ce qui fait sourire, c’est souvent la rapidité irréaliste des interventions et l’absence totale de protocoles de sécurité. Dans la réalité, une scène traumatique, ce n’est pas quelqu’un avec une serpillière et des gants ménagers.

Il y a des risques biologiques majeurs, des procédures très strictes, des équipements lourds et surtout une dimension humaine totalement absente de beaucoup de fictions. Ce qui me dérange parfois, c’est aussi la fascination pour le “glauque”. Notre métier n’est pas là pour nourrir un voyeurisme. Il est là pour restaurer de la dignité et protéger des familles. Même si certaines œuvres restent divertissantes, le vrai quotidien est beaucoup plus humain, silencieux et respectueux.

Par exemple, dans la série The Cleaning Lady, il y a une scène particulièrement intéressante où la “nettoyeuse” Thony De La Rosa explique à un membre de la mafia, Arman Morales, qu’il faut agir très rapidement après le meurtre qu’il vient de commettre par arme à feu, parce que le sang va pénétrer dans le béton par gravité. Et ça, pour le coup, c’est totalement exact. Les fluides biologiques migrent extrêmement vite dans les matériaux poreux comme le béton, les joints, les parquets ou certains revêtements. Plus on attend, plus la contamination pénètre en profondeur, ce qui complique énormément la décontamination et peut imposer la dépose complète des matériaux.

En revanche, dans cette même scène, le personnage explique qu’il faudrait utiliser du “peroxyde de sodium” pour nettoyer le sang sur le béton. Et là, c’est faux… mais surtout extrêmement dangereux. Le peroxyde de sodium n’est pas un “produit de nettoyage” classique. Il s’agit d’un agent chimique industriel extrêmement réactif, classé comme comburant puissant et corrosif sévère dans les fiches de données de sécurité internationales. Concrètement, ce produit peut :

  • provoquer un incendie ou une explosion au contact de certaines matières,
  • provoquer de graves brûlures cutanées et lésions oculaires,
  • dégager des réactions chimiques extrêmement violentes au contact de l’eau ou de matières organiques,
  • libérer des substances corrosives comme l’hydroxyde de sodium,
  • générer des projections chimiques très dangereuses,
  • et exposer l’utilisateur à des vapeurs et poussières particulièrement agressives pour les voies respiratoires.

Photographies de nettoyage post-crime lors d’une formation dispensée par la société ORIZONS Après-vie © Baptiste Girardet

Les fiches de sécurité précisent d’ailleurs explicitement que ce produit :

  • nécessite des équipements respiratoires spécialisés,
  • impose des protections intégrales visage / peau,
  • ne doit jamais être manipulé sans formation chimique adaptée,
  • et peut réagir violemment avec l’humidité, les matières combustibles ou certains composés organiques.

Dans un environnement post-traumatique contenant justement :

  • du sang,
  • des fluides biologiques,
  • des matières organiques,
  • de l’humidité,
  • des textiles,
  • du bois,
  • ou des matériaux poreux,

l’utilisation d’un tel produit serait totalement irresponsable et pourrait mettre gravement en danger :

  • l’intervenant,
  • les occupants du logement,
  • les voisins,
  • mais aussi les structures du bâtiment elles-mêmes.

Ce type de substance n’a absolument pas vocation à être utilisé dans des opérations de nettoyage traumatique courantes. C’est précisément le problème de certaines fictions : elles mélangent parfois des éléments techniquement exacts avec des références chimiques totalement inadaptées ou dangereuses. Il est également important de préciser qu’au sein du réseau ORIZONS après-vie, nous ne pouvons jamais intervenir avant la fin complète des investigations judiciaires.

Nous nous assurons systématiquement de disposer soit :

  • d’une réquisition judiciaire,
  • soit d’un certificat de décès accompagné d’une autorisation de nettoyage délivrée après enquête décès, en nous rapprochant du service enquêteur ayant diligenté les investigations.

Notre rôle n’est pas d’interférer avec une scène, mais d’intervenir uniquement après le travail des enquêteurs et des sciences forensiques, afin de procéder à la décontamination des lieux dans le respect total de la procédure judiciaire. C’est précisément pour cette raison que les entreprises spécialisées utilisent des protocoles chimiques strictement encadrés, des désinfectants normés et des produits compatibles avec une activité de décontamination professionnelle. Dans notre métier, on ne “teste” jamais des produits vus dans des séries télévisées. Chaque produit utilisé doit être :

  • réglementairement autorisé,
  • maîtrisé techniquement,
  • compatible avec les matériaux,
  • et manipulé dans le respect absolu des règles de sécurité chimique et biologique.

Dans notre métier, les produits utilisés, les protocoles et les méthodes d’intervention sont strictement encadrés, normés et manipulés avec une rigueur absolue.

SA : Tu interviens une fois que la police scientifique et les enquêteurs ont terminé leur travail puisque ton rôle c’est d’effacer, pas vraiment de rechercher. Mais est-ce qu’il t’est déjà arrivé, en nettoyant, de tomber sur un élément qui avait échappé aux premiers intervenants ?

BG : Oui, cela peut arriver. Il faut comprendre qu’une scène évolue énormément une fois le travail technique terminé : déplacement de mobilier, démontage d’éléments, accès à des zones auparavant inaccessibles… Il nous est déjà arrivé de découvrir des objets, des documents ou certains éléments passés inaperçus dans des recoins, dans des appareils électro-ménagers, sous des meubles ou dans des zones très contaminées. Dans ces cas-là, nous avons une obligation morale et professionnelle : immédiatement stopper l’intervention et prévenir les autorités compétentes.

Mon passé en Police Technique et Scientifique m’a appris une chose essentielle : même après la fin apparente d’une scène, il faut garder énormément de rigueur et d’humilité. Je vais ici citer deux cas de figure pour lesquels nous avons stoppé notre intervention et appelé le directeur d’enquête :

  • Nous intervenions dans le cadre d’un suicide par arme à feu, dans une chambre à coucher. Le contexte médiatique de l’affaire faisait que dans l’environnement ou nous progressions pour décontaminer les lieux avant l’arrivée de la famille, un commissaire, deux enquêteurs OPJ et le maire de la commune étaient présents. Lors du mode opératoire, mon collaborateur à trouver un étui de munition percuté, disposé au sol, situé derrière une table de chevet qu’il avait déplacé. Nous avons stoppé nos actions, l’officier de police judiciaire présent dans les lieux a prélevé cet étui, puis nous avons poursuivi notre intervention.
  • Nous intervenions dans le cadre d’un crime, une prostituée tuée par un de ses clients. La réquisition de nos services consistait à décontaminer les lieux puis à débarrasser intégralement le contenu de l’appartement. Le directeur d’enquête qui à briser le scellé de l’appartement (lieu des faits) nous avait confié être à la recherche d’un passeport de la victime défunte, et que malgré la perquisition faite, le passeport demeurait introuvable. Lors des opérations de débarras, j’ai trouvé le passeport de la victime cachée dans un cuiseur à riz électrique. Ce document a pu ainsi être remis au service enquêteur.

Une loutre enquêtrice pour la recherche de corps immergés

Aux États-Unis, une loutre nommée Splash a été entraînée pour repérer des cadavres immergés grâce à son odorat hors du commun. Une initiative inédite en criminalistique qui ouvre de nouvelles perspectives pour la recherche de corps dans les fleuves et les rivières. Alors qu’en France, quatre corps ont été découverts récemment dans la Seine, ce protocole pourrait inspirer les brigades fluviales de la Police Nationale et de la Gendarmerie Nationale et renforcer l’efficacité des enquêtes judiciaires.

Les animaux au service de la criminalistique

Depuis des décennies, les animaux jouent un rôle majeur dans les enquêtes judiciaires et dans la police scientifique (Cf. odorologie et empreinte olfactive). Les chiens de recherche de cadavres sont aujourd’hui indispensables dans les enquêtes judiciaires : ils repèrent les effluves liés à la décomposition humaine et aident à localiser des corps enterrés ou dissimulés. Mais dans l’eau, ces méthodes se heurtent à de sérieuses limites : visibilité réduite, courants forts, profondeur variable. C’est dans ce contexte qu’est née une idée novatrice en Floride : confier cette mission à un animal parfaitement adapté à l’environnement aquatique. La loutre, agile, rapide et dotée d’un odorat exceptionnel, s’est imposée comme candidate idéale. L’association Peace River K9 Search & Rescue a ainsi lancé un programme inédit en entraînant Splash, une loutre cendrée devenue la première « loutre enquêtrice » au monde.

Un protocole d’entraînement inédit : des bulles d’air pour simuler un cadavre

L’entraînement de Splash repose sur un protocole précis et rigoureux. Dans le jardin de son dresseur, des piscines ont été aménagées pour créer un environnement contrôlé. L’eau y est imprégnée de bulles d’air contenant des composés organiques volatils, similaires à ceux émis par un corps humain en décomposition.

La mission de la loutre est claire : repérer ces bulles invisibles à l’œil humain. Lorsqu’elle identifie l’odeur, elle alerte immédiatement son dresseur en tirant sur le masque qu’il porte. Ce signal, simple mais efficace, permet de confirmer la présence d’une « cible ». Ce concept repose sur une capacité étonnante et encore peu étudiée : la loutre peut littéralement « goûter » les bulles d’air sous l’eau, et y détecter chimiquement des marqueurs spécifiques. Là où les plongeurs et les chiens rencontrent des limites, la loutre excelle grâce à son aptitude naturelle à évoluer dans des environnements complexes et opaques.

La loutre au service des enquêtes judiciaires

La police scientifique américaine suit de près ce projet. Le FBI et le Florida Department of Law Enforcement ont déjà exprimé leur intérêt pour cette méthode, qui pourrait accélérer les recherches lors d’enquêtes criminelles ou de catastrophes naturelles. Les applications sont multiples :

  • Retrouver des victimes de noyades, d’homicides ou de crues soudaines dans des lacs, étangs, fleuves ou rivières.
  • Localiser rapidement un corps immergé dans des zones à faible visibilité.
  • Compléter les moyens déjà existants (plongeurs, sonars, chiens).

Pour les enquêteurs et magistrats, ce gain de temps est crucial : la découverte d’un corps immergé peut fournir des preuves essentielles (traces de violences, analyses médico-légales) avant que les corps ne se dégradent davantage permettant d’orienter rapidement l’enquête judiciaire.

Et si la France s’inspirait de Splash ?

En France, la découverte de quatre corps dans la Seine le 13 août 2025 à Choisy-le-Roi (94) a rappelé à quel point la recherche de cadavres immergés reste complexe. Les brigades fluviales de la Gendarmerie Nationale et Police Nationale mobilisent déjà plongeurs, sonars et chiens pour localiser les victimes. Mais malgré ces moyens, certaines affaires demeurent non résolues faute de découverte de corps. L’utilisation d’animaux comme les loutres pourrait constituer un outil complémentaire. Leur odorat, leur rapidité et leur capacité à évoluer en immersion pourraient augmenter les chances de découverte, notamment dans un fleuve comme la Seine, où la visibilité est quasi nulle et où les courants entraînent parfois les corps loin de leur point d’immersion. Un tel dispositif pourrait aussi être utile dans d’autres contextes : barrages, canaux, grands étangs. En matière d’homicides ou de disparitions inquiétantes, chaque technologie ou protocole susceptible d’accélérer la localisation d’un corps représente un atout majeur pour l’enquête judiciaire.

Limites et questions éthiques

Si la méthode suscite l’intérêt, elle soulève aussi plusieurs questions. Former des loutres demande du temps, une expertise spécifique et une éthique irréprochable en matière de bien-être animal. L’intégration dans les dispositifs officiels nécessiterait des protocoles stricts, une validation scientifique et un cadre juridique adapté. Cependant, comme pour les chiens de recherche, les avantages sont tels qu’il ne parait pas illusoire d’imaginer une adoption progressive de cette approche. Les enquêteurs, confrontés à des affaires sensibles (homicides, disparitions), savent combien chaque outil supplémentaire peut s’avérer décisif.

Conclusion

L’histoire de Splash illustre une nouvelle synergie entre nature et criminalistique. Là où la technologie et les plongeurs atteignent leurs limites, les animaux, dotés de sens exceptionnels, rappellent que la police scientifique peut aussi puiser dans le vivant. Si l’hypothèse d’intégrer des loutres aux recherches de la brigade fluviale peut sembler atypique, elle représente néanmoins une piste sérieuse : accroître l’efficacité des investigations et améliorer les chances de retrouver rapidement des corps immergés.

Références :

  • IFLScience – Meet Splash, the world’s first search-and-rescue otter hunting for missing people in Florida, consultable ici.
  • Popular Science – This otter is training to be a search and rescue diver, consultable ici.
  • Interesting Engineering – US otter trained for underwater search and rescue, consultable ici.

ADN de contact : une nouvelle approche pour mieux comprendre les traces laissées

Dans le cadre des enquêtes criminelles, l’analyse de l’ADN joue un rôle central pour identifier les auteurs de crimes et délits. Mais toutes les traces biologiques ne livrent pas les mêmes informations. L’ADN de contact, c’est-à-dire celui qui est laissé involontairement sur une surface après un simple toucher, demeure difficile à interpréter pour les experts en police scientifique.

Pourquoi certaines personnes laissent-elles plus d’ADN que d’autres ? Une étude récente, menée par l’équipe de la Flinders University en Australie, propose une méthode innovante pour objectiver cette variabilité. En s’intéressant à la propension individuelle à libérer des cellules cutanées, les chercheurs ouvrent de nouvelles perspectives en génétique forensique et en interprétation des traces sur les scènes d’infraction.

Une variabilité interindividuelle bien réelle

Certains individus, qualifiés de « bons donneurs », laissent naturellement une grande quantité de cellules de peau sur les objets qu’ils manipulent. D’autres, à l’inverse, n’en déposent que très peu. Cette différence, longtemps observée par les biologistes forensiques, complique la lecture des résultats ADN, notamment lorsqu’il s’agit d’évaluer la plausibilité d’un contact direct entre une personne et un objet.

Jusqu’à présent, il était difficile de quantifier cette variabilité de manière fiable et reproductible. C’est précisément ce que propose l’étude australienne, en fournissant un protocole scientifique rigoureux.

Un protocole de mesure simple et reproductible

Les chercheurs ont mis au point un protocole basé sur une série de contacts contrôlés réalisés par 100 participants, tous invités à toucher une surface standardisée. Les cellules déposées sont ensuite :

  • Colorées par un marqueur fluorescent,
  • Comptées par microscopie,
  • Soumises à une analyse génétique pour confirmer la présence d’ADN exploitable.

Résultat : pour 98 des 100 individus testés, le niveau de dépôt cellulaire s’avère stable et reproductible dans le temps. Ce protocole permet de classer les individus selon trois profils : fort, modéré ou faible donneur de cellules cutanées.

Un outil pour mieux contextualiser les traces ADN de contact

L’intérêt de cette méthode dépasse le simple cadre de la biologie. Elle peut devenir un outil de contextualisation judiciaire. Par exemple : Un suspect classé comme fort donneur pourrait expliquer la présence importante de son ADN sur un objet sans qu’il ait participé à l’infraction. À l’inverse, l’absence d’ADN chez un individu faiblement émetteur ne suffit pas à écarter l’hypothèse d’un contact.

Cette information pourrait être intégrée dans le calcul des rapports de vraisemblance utilisés en interprétation génétique, apportant ainsi plus de robustesse aux expertises judiciaires.

Quelles perspectives pour la police scientifique ?

La méthode proposée présente plusieurs avantages : Elle est peu coûteuse et facile à mettre en œuvre en laboratoire. Elle pourrait être adaptée à des objets variés et à des contextes réalistes (différentes surfaces, durées de contact, humidité…). Avant une adoption large, des validations supplémentaires sont nécessaires. Mais à terme, cet outil pourrait être intégré dans les pratiques d’analyses de traces biologiques et devenir un appui pour les magistrats et enquêteurs, dans l’évaluation du poids d’une preuve ADN.

Référence :

  • Petcharoen P., Nolan M., Kirkbride K.P., Linacre A. (2024). Shedding more light on shedders. Forensic Science International: Genetics, 72, 103065, consultable ici.
  • Flinders University. (2024, August 22). Heavy skin shedders revealed: New forensic DNA test could boost crime scene investigations. ScienceDaily, consultable ici.
Les punaises de lit pour résoudre des crimes avec la police scientifique - Forenseek

Punaises de lit : une nouvelle arme pour la police scientifique ?

Des chercheurs malaisiens ont exploré l’intérêt des punaises de lit tropicales, Cimex hemipterus, comme nouvelles sources d’ADN humain en contexte judiciaire. Absentes des investigations classiques faute de traces visibles, ces punaises pourraient néanmoins porter dans leur tube digestif l’ADN du dernier hôte humain qu’elles ont piqué. Cette étude visait à déterminer si et pendant combien de temps un profil ADN exploitable pouvait être extrait du contenu sanglant de ces insectes, notamment via des marqueurs génétiques STR (Short Tandem Repeat) et SNP (Single Nucleotide Polymorphism).

Méthodologie et résultats

Des colonies de punaises de lit élevées en laboratoire ont été nourries sur des volontaires humains, puis sacrifiées à différents intervalles (0, 5, 14, 30 et 45 jours après repas sanguin). L’ADN a été extrait et soumis à des analyses STR et SNP selon les standards forensiques. Les résultats sont clairs : un profil STR et SNP complet n’a pu être obtenu que le jour même du repas (0 jour), tandis que des profils partiels, certes plus fragmentaires, restaient obtenables jusqu’à 45 jours post‑repas. Les SNP utilisés pouvaient être interprétés avec le système HIrisPlex‑S, permettant notamment des prédictions de phénotypes (couleur des yeux, peau, cheveux) même à partir de données partielles. En outre, des punaises collectées sur le terrain ont corroboré la faisabilité des marqueurs STR, révélant parfois des profils mixtes, ce qui pourrait indiquer un repas sur plusieurs individus .

Implications légales et perspectives

Ces résultats ouvrent une piste inédite pour la criminalistique : lorsque les traces biologiques classiques ont disparu ou ont été nettoyées, des punaises de lit pourraient rester sur les lieux et constituer des micro‑réservoirs d’ADN humain fiables, permettant d’identifier des personnes venues sur les lieux ou d’établir une chronologie de passages . Cependant, plusieurs limitations doivent être prises en compte. D’abord, les analyses sont longues et nécessitent un protocole rigoureux. Le profil devient partiel après quelques jours et certaines loci ne sont plus détectables. De plus, lorsqu’un insecte a ingéré du sang de plusieurs personnes, les signaux génétiques peuvent être mélangés, rendant l’interprétation plus complexe .

Les auteurs soulignent la nécessité de valider ces résultats sur des échantillons plus variés, avec davantage d’individus donneurs et différents kits STR/SNP commerciaux. Des essais in situ sur scènes de crime simulées seraient également souhaitables pour confirmer la robustesse de la méthode, notamment en lien avec d’autres insectes ou intermédiaires biologiques considérés en entomologie médico‑légale .

Conclusion

En résumé, cette étude démontre qu’on peut exploiter l’ADN humain conservé dans l’estomac de punaises de lit tropicales jusqu’à 45 jours après le repas, grâce à l’analyse STR et SNP. Bien que seule une extraction immédiate permette un profil complet, ces insectes constituent une ressource nouvelle et prometteuse pour la police scientifique, notamment dans les contextes où les méthodes traditionnelles échouent. Toutefois, l’approche exige des protocoles rigoureux, plus d’études de validation et une modélisation réaliste des scènes d’enquête avant toute utilisation judiciaire. Des recherches complémentaires permettront de déterminer comment intégrer cette stratégie au panel des outils forensiques à disposition des enquêteurs et scientifiques.

Sources :

  • Kamal, M. M. et al. (2023)Human profiling from STR and SNP analysis of tropical bed bug (Cimex hemipterus) for forensic science, Scientific Reports, 13(1), 1173.
  • Chaitanya, L. et al. (2018)HIrisPlex-S system for eye, hair and skin colour prediction from DNA, Forensic Science International: Genetics, 35, 123–134.
  • Asia News Network (2023)Malaysian scientists discover bed bugs can play role in forensic investigations, consulter l’article.
  • ResearchGate – Publication originaleHuman profiling from STR and SNP analysis of tropical bed bug Cimex hemipterus for forensic science, consulter l’article.

Entomotoxicologie : rôle des insectes dans l’investigation

Quand le corps ne parle plus, les insectes livrent la vérité. À la croisée de la toxicologie et de l’entomologie, l’entomotoxicologie fait de ces petits organismes des témoins clés capables de révéler ce que le temps tente d’effacer.

L’augmentation des décès liés à la drogue, qu’ils soient causés par une consommation accidentelle, une overdose ou une intoxication suicidaire, suscite un intérêt croissant pour la médecine légale. Comme l’indique clairement son nom, l’entomotoxicologie se situe à l’intersection de la toxicologie et de l’entomologie, deux disciplines qui peuvent apporter à la justice des éléments cruciaux pour la manifestation de la vérité. L’entomotoxicologie remplit deux rôles principaux : elle repose sur le potentiel des insectes à servir d’indicateurs de substances toxiques présentes dans les tissus en décomposition et étudie l’impact de ces substances sur le développement des arthropodes, ce qui permet d’affiner les estimations médico-légales de l’intervalle post-mortem (IPM), c’est à dire le temps écoulé entre le moment du décès et la découverte du corps. Les insectes (comme notamment les larves de mouches à viande) deviennent donc à ce stade intéressants à analyser

Les insectes au service de la vérité

Dans certains cas de décès, notamment ceux liés à l’abus de drogues ou au suicide, le corps de la victime peut rester non découvert pendant plusieurs jours ou mois. La décomposition commence immédiatement après la mort, libérant des gaz et des liquides qui génèrent des odeurs de putréfaction. Ces effluents attirent rapidement les insectes tels que les mouches, qui pondent leurs œufs dans les orifices du corps. Les larves qui en émergent se nourrissent de la chair en décomposition, accélérant ainsi le processus de dégradation [L’Entomologie médico-légale – Damien CHARABIDZE].

À mesure que la colonisation par ces insectes s’intensifie, elle accélère la décomposition progressive des tissus corporels. Cette dégradation entraîne également l’altération des fluides et tissus organiques, tels que l’urine, le sang et le foie, rendant les matrices traditionnelles utilisées pour les analyses toxicologiques médico-légales indisponibles ou inadaptées pour des résultats fiables. Les insectes (comme notamment les larves de mouches à viande) deviennent donc à ce stade intéressants à analyser.

Découverte de larves sur un corps en décomposition

Grâce à leur abondance, leur facilité de prélèvement et leur résistance aux conditions environnementales, les larves d’insectes nécrophages peuvent être récoltées dans différents endroits du corps où elles sont présentes. Ce choix est essentiel, car la redistribution ante-mortem et post-mortem des substances (médicaments, drogues, toxines) dans le corps peut varier selon les zones, conduisant ainsi à des différences de résultats qualitatifs et quantitatifs dans les insectes. Prélever plusieurs échantillons issus de zones variées améliore donc la précision et la fiabilité des résultats qualitatifs. De nombreuses études ont démontré leur potentiel à révéler des substances toxiques, là où les méthodes traditionnelles ont échoué. [1-4] A ce jour, les analyses entomotoxicologiques permettent uniquement une détection qualitative des substances toxiques présentes dans l’organisme du défunt. Cela signifie que l’on peut confirmer la présence ou l’absence d’un médicament, d’une drogue ou d’un poison dans les tissus consommés par les larves, mais pas encore en déterminer la concentration de façon fiable.

Ces résultats peuvent donc uniquement valider une hypothèse d’intoxication. En revanche, déterminer si la quantité présente était létale n’est pas encore possible car cela nécessiterait une approche quantitative plus fiable.

Par ailleurs, le toxicologue doit aussi garder à l’esprit que ces petits organismes sont capables de métaboliser les substances et de produire des métabolites similaires à ceux générés par le corps humain, malgré la complexité habituelle de ces transformations chez l’homme. Les études sur ce phénomène ne sont qu’à leurs débuts.

Les méthodes entomologiques médico-légales peuvent aider à déterminer le temps minimum écoulé entre la mort et la découverte du cadavre

Insectes drogués, datation erronée !

Lors d’une enquête criminelle, un élément clé à considérer, en particulier dans les cas où les corps sont décomposés, est l’intervalle post-mortem minimum (IPMmin). Il s’agit du temps écoulé entre le moment où les premiers insectes ont colonisé le corps et celui de sa découverte. (Fig. 1)

Fig. 1. Schéma simplifié illustrant la différence entre l’IPM et l’IPMmin.

On parle d’un minimum car cette estimation ne commence pas au moment exact du décès, mais à celui de la première colonisation par les insectes, qui survient peu après la mort, entre quelques minutes à plusieurs heures selon les facteurs environnementaux. Après la disparition de la rigidité cadavérique (rigor mortis), des lividités cadavériques (livor mortis) et de l’alignement de la température corporelle avec celle de l’environnement, il devient plus difficile d’estimer le temps écoulé depuis la mort. Le corps entre alors en phase de putréfaction, durant laquelle les méthodes entomologiques médico-légales peuvent aider à déterminer le temps minimum écoulé entre la mort et la découverte du cadavre.

Toutefois, si la victime a consommé des drogues avant son décès, cela peut avoir un impact significatif sur le développement des insectes nécrophages en accélérant ou retardant leur croissance

Les entomologistes médico-légaux mesurent la taille et étudient le stade de développement des larves présentes sur le corps et, en tenant compte de facteurs tels que la température ambiante, l’espèce d’insectes observée et les données sur la succession des espèces nécrophages [5, 6], comparent ces données avec le cycle de vie des insectes concernés. (Fig. 2) 

Fig. 2. Cycle de développement des mouches (diptères) nécrophages.

Comme certaines espèces colonisent un cadavre très rapidement après la mort, cela leur permet de déterminer le jour de la première colonisation et ainsi d’estimer un IPMmin.

Toutefois, si la victime a consommé des drogues avant son décès, cela peut avoir un impact significatif sur le développement des insectes nécrophages en accélérant ou retardant leur croissance. La comparaison avec leur cycle de vie est donc biaisée, amenant à des surestimations ou des sous estimations de l’IPMmin. C’est pourquoi, des études ont été mises en œuvre afin d’évaluer l’impact de certaines drogues sur le développement des insectes afin de pouvoir, dans le futur, prendre en compte ces intervalles de changeabilité pour estimer correctement l’IPMmin [7-12]. La façon dont les insectes transforment ou non les substances toxiques qu’ils ingèrent est encore incertaine.

Les limites de l’entomotoxicologie

Même si les insectes peuvent livrer des informations précieuses, l’entomotoxicologie n’est pas une science sans contraintes.

Tout d’abord, l’environnement joue un rôle important : le développement des insectes dépend fortement de la température, de l’humidité, du climat… Si le corps est par exemple exposé à une chaleur extrême ou au vent, la colonisation des insectes peut différer. La température ambiante influence directement la survie et le développement des insectes. Des conditions trop extrêmes peuvent les tuer ou ralentir leur croissance, faussant ou rendant impossible les analyses.

Par ailleurs, au-delà de leur développement, la colonisation des insectes peut elle aussi être perturbée. Par exemple, lorsqu’un corps est immergé dans l’eau ou recouvert (par des vêtements, des bâches, de la terre, des débris, etc.), l’accès des insectes est entravé, ce qui peut modifier la dynamique de colonisation et, par conséquent, leur manière de se nourrir du corps.

Autre challenge en entomotoxicologie : La façon dont les insectes transforment ou non les substances toxiques qu’ils ingèrent est encore incertaine. Contrairement aux humains, leur métabolisme et leur manière de stocker ou d’éliminer les substances toxiques ne sont pas bien compris.  Résultat :  il est difficile d’établir une corrélation entre la quantité de substances toxiques trouvées dans les insectes et la dose consommée par la personne décédée, rendant difficile la confirmation d’une dose létale dans l’organisme et donc la preuve et l’acceptation d’une hypothèse préalable d’intoxication mortelle.

De plus, les méthodes pour extraire, purifier et analyser les substances toxiques dans les tissus des larves d’insectes ne sont pas encore standardisées. Chaque étude doit être adaptées en fonction des substances recherchées.

Conclusion

L’entomotoxicologie médico-légale illustre donc comment les insectes peuvent devenir à l’avenir des témoins clés dans la résolution d’enquêtes criminelles. Elle ouvre des perspectives prometteuses pour la médecine légale, en élargissant le champ des possibilités lorsqu’aucun autre échantillon biologique n’est exploitable. Avec les progrès de la recherche, l’entomotoxicologie pourrait devenir un outil encore plus précis, non seulement qualitatif mais aussi quantitatif et essentiel pour contribuer à la manifestation de la vérité dans des affaires médico-légales réelles.

Bibliographie :

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  • [2] Groth, O., Franz, S., Fels, H., Krueger, J., Roider, G., Dame, T., Musshoff, F., & Graw, M. (2021). Unexpected results found in larvae samples from two postmortem forensic cases. Forensic Toxicology, 40(1), 144‑155. https://doi.org/10.1007/s11419-021-00601-x
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  • [4] Beyer, J., Enos, W., & Stajić, M. (1980b). Drug Identification Through Analysis of Maggots. Journal Of Forensic Sciences, 25(2), 411‑412. https://doi.org/10.1520/jfs12147j
  • [5] Lutz, L., Verhoff, M. A., & Amendt, J. (2018). Environmental factors influencing flight activity of forensically important female blow flies in Central Europe. International Journal Of Legal Medicine, 133(4), 1267 1278. https://doi.org/10.1007/s00414-018-1967-5
  • [6] Matuszewski, S. (2021). Post-Mortem Interval Estimation Based on Insect Evidence : Current Challenges. Insects, 12(4), 314. https://doi.org/10.3390/insects12040314
  • [7] Boulkenafet, F., Dob, Y., Karroui, R., Al-Khalifa, M., Boumrah, Y., Toumi, M., & Mashaly, A. (2020). Detection of benzodiazepines in decomposing rabbit tissues and certain necrophagic dipteran species of forensic importance. Saudi Journal Of Biological Sciences, 27(7), 1691‑1698. https://doi.org/10.1016/j.sjbs.2020.04.044
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  • [9] El-Samad, L. M., El-Moaty, Z. A., & Makemer, H. M. (2011). Effects of Tramadol on the Development of Lucilia sericata (Diptera : Calliphoridae) and Detection of the Drug Concentration in Postmortem Rabbit Tissues and Larvae. Journal Of Entomology, 8(4), 353‑364. https://doi.org/10.3923/je.2011.353.364
  • [10] Bourel, B., Hédouin, V., Martin-Bouyer, L., Bécart, A., Tournel, G., Deveaux, M., & Gosset, D. (1999). Effects of Morphine in Decomposing Bodies on the Development of Lucilia sericata (Diptera : Calliphoridae). Journal Of Forensic Sciences, 44(2), 354‑358. https://doi.org/10.1520/jfs14463j
  • [11] Zou, Y., Huang, M., Huang, R., Wu, X., You, Z., Lin, J., Huang, X., Qiu, X., & Zhang, S. (2013). Effect of ketamine on the development of Lucilia sericata (Meigen) (Diptera : Calliphoridae) and preliminary pathological observation of larvae. Forensic Science International, 226(1‑3), 273‑281. https://doi.org/10.1016/j.forsciint.2013.01.042
  • [12] O’Brien, C., & Turner, B. (2004). Impact of paracetamol on Calliphora vicina larval development. International Journal Of Legal Medicine, 118(4), 188‑189. https://doi.org/10.1007/s00414-004-0440-9

Au cœur de l’enquête criminelle : de la scène de crime au procès d’assises

En 2024, notre concept littéraire unique alliant polar et ouvrage didactique a enfin pu voir le jour. Il est le fruit de nombreux mois de travail, de rencontres passionnantes avec des professionnels chevronnés, d’un partage d’informations et d’une véritable immersion dans le quotidien de nombreux experts de la scène judiciaire. Notre ambition dans cet ouvrage était de balayer l’intégralité des étapes d’une enquête criminelle avec la volonté de dévoiler au grand public toutes les strates de la grande machine judiciaire, de la découverte d’une scène de crime violente jusqu’au verdict de la cour d’assises. Nous remercions chaleureusement tous les experts qui se sont prêtés au jeu et dont les témoignages apportent à cet ouvrage toute son authenticité. Ce fut une belle aventure !

1 – Pour commencer, pourriez-vous nous décrire en quelques mots votre parcours et les motivations qui vous ont poussés à écrire ce livre ?

Sébastien Aguilar : Je travaille dans la Police Scientifique depuis déjà treize ans, au sein de la Préfecture de Police de Paris. J’ai eu l’opportunité de co-écrire un premier ouvrage sur la Police Scientifique en 2017, et de fonder une plateforme dédiée aux sciences forensiques, ForenSeek®, qui comprend notamment une préparation au concours de Technicien de Police Technique et Scientifique. Depuis ma première affectation, j’ai toujours aimé échanger autour de ce métier extraordinaire qui, à mes yeux, reste méconnu du grand public. Les dessous d’une enquête judiciaire sont souvent insoupçonnés, et j’ai pu constater à quel point les enquêteurs sacrifient une partie de leur vie personnelle pour faire aboutir des investigations qui peuvent s’étendre sur plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Avec ce nouvel ouvrage, nous avons souhaité mettre en lumière toute la complexité de l’enquête criminelle : la quantité impressionnante d’indices à rassembler, la nécessité d’organiser toutes ces informations et l’importance de les interpréter correctement pour faire éclater la vérité. C’était pour nous le moyen de rendre hommage à tous ceux qui œuvrent dans l’ombre et dont le travail est essentiel, notamment pour les victimes.

Justine Picard : mon parcours est un peu plus atypique. J’ai évolué pendant presque 10 ans dans le secteur du marketing et de la communication. C’est à l’aube de mes 30 ans, pressée par l’envie de faire le métier qui m’avait toujours tenté, que j’ai décidé de passer le concours de la Police Technique et Scientifique. En 2019, j’ai intégré le groupe d’intervention du SRPTS de PARIS et le virage à 360 degrés s’est enclenché ! J’ai découvert un univers fascinant, technique et exigeant. Au fil des différentes affaires sur lesquelles j’ai eu l’occasion d’intervenir, j’ai ressenti assez rapidement une forme de frustration… Dans la PTS, nous avons nos protocoles, notre vision et notre manière de travailler. Sur les lieux, nous avançons main dans la main avec les enquêteurs, mais très vite nous n’avons plus de visibilité sur les suites de l’affaire. C’est logique, le processus judiciaire est ainsi fait et chacun doit jouer son rôle pour faire avancer les choses le plus rapidement et le plus efficacement possible. Mais si j’accepte cette situation sur le plan professionnel, à titre personnel, cela génère un véritable sentiment d’inachevé. D’où ma motivation pour réaliser ce projet littéraire : qui ? Quand ? Quoi ? Comment ? Savoir et comprendre tous les tenants et les aboutissants d’une enquête criminelle, entrer dans le quotidien de tous ces experts de l’ombre et plus largement, appréhender le fonctionnement judiciaire de notre pays.

2 – En quoi votre livre se distingue-t-il des autres ouvrages traitant de la criminologie et des enquêtes criminelles ?

Justine Picard : principalement par le format que nous avons choisi : trouver le parfait équilibre entre le récit technique et la partie romancée. Il existe de nombreux ouvrages dédiés à la Police Nationale, la Gendarmerie Nationale ou encore aux professionnels de l’appareil judiciaire, sous forme de témoignages, de roman policier, de livres techniques… Mais aucun ne fait véritablement le lien entre ces différents univers ! Pour nous, c’est une manière d’accrocher le lecteur et de le tenir en haleine tout en l’entraînant dans l’ensemble du processus judiciaire grâce à des informations sourcées et des témoignages clés. Sur le marché on trouve souvent soit l’un, soit l’autre !

Sébastien Aguilar : Notre ambition était de créer un ouvrage à la fois didactique et captivant, qui s’éloigne du format un peu austère des traditionnels manuels de droit pénal. Nous avons donc choisi de multiplier les approches : en insérant des encarts axés sur des expertises particulières, en proposant des entretiens avec différents acteurs du système judiciaire (magistrats, experts, avocats, psycho-criminologues, jurés d’assises, etc.) et en intégrant des éléments concrets tels que des fadettes, des procès-verbaux, des rapports d’autopsie ou encore des rapports de police scientifique. L’idée était vraiment de plonger le lecteur au cœur de l’action, de lui montrer, de la manière la plus vivante possible, comment une enquête se construit étape par étape, et quels sont les outils mobilisés par les enquêteurs. Je suis d’ailleurs très touché que Dominique RIZET, chroniqueur judiciaire chevronné, ait salué dans sa préface le caractère « didactique, documenté et complet » de cet ouvrage, qu’il décrit comme « unique en son genre ».

3 – Pourquoi avoir fait le choix d’écrire le récit de cette affaire sous forme de roman policier ?

Justine Picard : Nous souhaitions avant tout apporter du suspens au récit et sortir d’une approche purement technique. L’autre point, important pour nous, était de pouvoir s’adresser au plus grand nombre, « spécialistes et « non spécialistes » en leur permettant de s’immerger plus facilement dans une enquête difficile avec de multiples actes techniques. Les rebondissements de l’affaire, les témoignages, et l’envie de connaître la suite de l’histoire, sont autant d’outils permettant d’intégrer en douceur des notions complexes. L’objectif pour nous étant que le lecteur termine l’ouvrage avec la satisfaction d’une histoire bien ficelée tout en ayant acquis un bagage pédagogique complet grâce aux prises de paroles de véritables experts et aux nombreuses informations techniques présentées.

Sébastien Aguilar : Nous avons choisi la forme narrative parce qu’elle permet de plonger le lecteur dans l’intensité et l’émotion qui se dégagent de ce type d’enquête. Cette narration rend possible la transmission de messages forts, comme la confrontation à la mort, le rôle crucial de l’autopsie médico-légale ou encore la fatigue chronique qui pèse sur chaque protagoniste au fil de l’investigation. Derrière la combinaison de l’expert en police scientifique, la robe du magistrat ou de l’avocat, la blouse du médecin-légiste ou l’écran de l’enquêteur, il y a des hommes et des femmes, avec leurs forces et leurs faiblesses. Le choix d’un roman policier nous permettait de mettre en lumière toute cette dimension humaine, trop souvent effacée par l’aspect purement technique de l’enquête.

4 – l’affaire présentée dans votre ouvrage est-elle complètement fictive ou inclue-t-elle des éléments / procédés d’analyse réels ?

Sébastien Aguilar / Justine Picard : Nous nous sommes effectivement inspirés d’une affaire criminelle bien réelle pour environ 30 % du récit, puis nous y avons ajouté une multitude d’éléments inédits afin d’illustrer la diversité et la modernité des techniques d’investigation actuelles. On nous demande parfois si nous ne craignons pas de dévoiler trop d’informations qui pourraient profiter à des criminels. Mais en réalité, tout ce que nous présentons dans cet ouvrage est déjà accessible sur internet ou à travers les films et les séries télévisées. De nos jours, tout le monde sait que l’on peut être trahi par ses empreintes digitales, son ADN, son odeur, les fibres de ses vêtements, ses données numériques, ou encore ses empreintes de semelles sur les lieux…. Pour dire les choses simplement : la meilleure manière de ne pas « se faire prendre », c’est encore de ne pas commettre d’infraction…

5 – Quels sont les éléments clés ou les découvertes les plus surprenantes que vos lecteurs trouveront dans “Au cœur de l’enquête criminelle” ?

Sébastien Aguilar / Justine Picard : Dans Au cœur de l’enquête criminelle, nous révélons des éléments fascinants qui vont bouleverser les méthodes d’investigation dans les années à venir. Par exemple, nous explorons des traces numériques encore peu exploitées mais qui joueront un rôle clé dans les enquêtes futures : les objets connectés, les véhicules de nouvelle génération et la vidéosurveillance intelligente. Ces nouvelles sources de preuves permettent aujourd’hui de reconstituer des scènes de crime avec une précision incroyable ! Par ailleurs, nous décortiquons le fonctionnement des analyses ADN : comment sont-elles réalisées ? Quels sont les critères de comparaison des profils génétiques ? Grâce à cet ouvrage, le lecteur découvrira les coulisses des laboratoires spécialisés en génétique forensique et comprendra comment un simple échantillon biologique peut faire basculer une enquête.

6 – Votre livre ne s’arrête pas à l’enquête judiciaire mais comprend également une partie sur le déroulement d’un procès en cours d’assises. Pour quelle raison ?

Justine Picard : Le procès représente une étape cruciale du processus judiciaire ! Tout le travail réalisé en amont par les différents experts de l’enquête criminelle prend toute sa dimension au tribunal avec la confrontation des accusés avec les éléments de preuves qui ont été réunis. C’est là que tout se joue ! Il nous semblait par ailleurs intéressant de lever le voile sur le fonctionnement de la justice, souvent incompris du grand public, et notamment de bien expliquer le rôle des différents protagonistes (avocat, procureur, juge d’instruction, etc).

Sébastien Aguilar : Pour avoir assisté à plusieurs procès d’assises, j’ai toujours été impressionné par cette mise en scène très théâtral et par la capacité de certains enquêteurs et experts qui, lorsqu’ils sont appelés à la barre, peuvent témoigner pendant plusieurs heures sans discontinuer et sans note. Il était important pour nous de montrer comment se déroulait un procès d’assises : Comment sont sélectionnés les jurés ? Qui comparait à la barre ? Est-ce que l’on doit s’adresser au président de la Cour d’Assises en l’appelant « votre honneur » ? Les avocats interrompent-ils leur confrère ou consœur d’un « objection votre honneur ! » ? Comment se déroule la phase de délibération ? etc.  

7 – Si vous deviez décrire votre livre en un mot ?

Justine Picard : Immersif !
Sébastien Aguilar : Palpitant !

8 – Pour terminer, une petite anecdote ?

Sébastien Aguilar : Dans cette affaire fictive, je me suis vraiment rendu sur les berges de Seine, lieu de découverte du corps de la victime, où j’ai effectué un prélèvement qui a été analysé par une Capitaine de l’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale (IRCGN). Le résultat de cette analyse a été déterminante dans notre enquête. Enfin, cet ouvrage a été le moyen de faire intervenir, sous forme d’interviews ou de récits immersifs, de vrais spécialistes des enquêtes criminelles. Parmi ces derniers :

  • Le procureur général honoraire, Jacques DALLEST, auteur de Coldcase et Sur les chemins du crime aux éditions MAREUIL
  • Le Directeur National de la Police Judiciaire (DNPJ), Christian SAINTE
  • La présidente de la chambre d’Instruction de la Cour d’Appel de Paris, Valérie-Odile DERVIEUX
  • Le Juge des Libertés et des Détentions du Tribunal Judiciaire de Paris, Delphine BLOT
  • Le juge d’instruction du Tribunal Judiciaire de Bobigny, Fatiha TOUILI
  • La thanatopractrice, Thana Nanou, autrice de Les yeux qu’on ferme aux EDITIONS 41.
  • Le médecin-légiste de l’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale (IRCGN), Guillaume VISSEAUX
  • La cheffe du Service Central de Préservation des Prélèvements biologiques (SCPPB), Amel LARNANE
  • Les avocats pénalistes Eduardo MARIOTTI et Bertrand LE CORRE
  • L’expert en génétique forensique d’Interpol, François-Xavier LAURENT
  • Sylvie MICCOLIS, enquêtrice à la Brigade Criminelle de Paris (DPJ)
  • Noémi CHEVASSU, ancienne enquêtrice à la Brigade des Mineurs, autrice de Pluie nocturne aux éditions Alba Capella
  • Peggy ALLIMANN, analyste comportementale au Pôle Judiciaire de la Gendarmerie Nationale (PJGN), autrice de Crimes aux éditions DarkSide.  
  • Le Général Christophe HUSSON et le Colonel Pierre-Yves CANIOTTI du COMCYBER-MI
  • Le Commandant Divisionnaire Sophie MALHERBE-MAYEUX, cheffe de la Brigade Fluviale de la Préfecture de Police de Paris.
Au coeur de l'enquête criminelle - Sébastien AGUILAR - Police Scientifique

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LSU-E : Une approche générale pour améliorer la prise de décision, tout en réduisant le bruit et les biais

Traduction de l’article en anglais Linear Sequential Unmasking–Expanded (LSU-E): A general approach for improving decision making as well as minimizing noise and biais, Forensic Science International: Synergy, Volume 3, 2021, 100161, avec l’accord de l’auteur Itiel DROR (contact : [email protected])

Toute prise de décision — et en particulier celle des experts — implique l’examen, l’évaluation et l’intégration d’informations. La recherche a montré que l’ordre dans lequel l’information est présentée joue un rôle crucial dans le processus décisionnel et dans leurs résultats. En effet, une même donnée, présentée dans un ordre différent, peut mener à des décisions divergentes [1,2]. Puisque l’information doit nécessairement être considérée selon une certaine séquence, optimiser cet ordre devient essentiel pour optimiser la qualité des décisions. Adopter une séquence ou une autre est inévitable — un ordre de traitement est toujours utilisé — et, dès lors que la séquence adoptée influence le raisonnement, il est crucial de réfléchir à la manière la plus pertinente d’organiser les informations.

Dans le domaine des sciences forensiques, les approches existantes visant à optimiser l’ordre de traitement de l’information (comme le dévoilement séquentiel [3] ou le dévoilement linéaire et séquentiel — LSU [4]) présentent des limitations, tant en raison de leur champ d’application restreint à certains types de décisions que de leur objectif exclusif de réduction des biais, sans viser une optimisation plus globale de la prise de décision en contexte forensique. Nous introduisons ici le Dévoilement linéaire et séquentiel — version étendue (LSU-E), une approche applicable à toutes les décisions forensiques, et non plus limitée à un type particulier. En outre, le LSU-E ne se contente pas de minimiser les biais : il permet également de réduire le bruit et d’améliorer la qualité globale des décisions forensiques.

Le fondement des biais cognitifs

Tout processus décisionnel repose sur le cerveau humain et sur les mécanismes cognitifs. L’un des facteurs essentiels dans ce processus concerne l’ordre dans lequel l’information est reçue. Il est en effet bien établi que les individus ont tendance à mieux retenir — et à être plus fortement influencés par — les premières informations d’une séquence, en comparaison avec celles qui suivent — un phénomène connu sous le nom d’effet de primauté (primacy effect) [5,6]). Par exemple, lorsqu’on demande à une personne de mémoriser une liste de mots, elle retiendra plus facilement ceux figurant en début de liste que ceux placés au milieu (voir également l’effet de récence [7]).

Fait crucial, les premières informations d’une séquence ne sont pas seulement mieux mémorisées : elles influencent également le traitement des informations suivantes de multiples façons (voir Fig. 1). Ces premières données peuvent générer des premières impressions puissantes, difficiles à remettre en question [8] ; elles suscitent des hypothèses qui orientent l’attention sélective, déterminant ainsi quelles informations seront prises en compte ou négligées [[9], [10], [11], [12]] ; et elles peuvent déclencher une série d’effets décisionnels bien documentés tels que : biais de confirmation, escalade d’engagement, inertie décisionnelle, vision tunnel, persistance des croyances, état d’esprit figé (mind set) et effet d’ancrage [[13], [14], [15], [16], [17], [18], [19]].

Ces phénomènes ne se limitent pas aux décisions en science forensique : ils s’appliquent également aux experts médicaux, aux enquêteurs de police, aux analystes financiers, aux services de renseignement militaire — et plus largement à toute personne impliquée dans une prise de décision.

Fig 1 : Illustration de l’effet d’ordre. Prenons une séquence de trois symboles : A–B–14.
Si cette séquence est lue de gauche à droite, le symbole central sera naturellement interprété comme un B. En revanche, si elle est lue de droite à gauche, ce même symbole sera perçu comme un 13. Cela illustre à quel point l’interprétation d’une information peut dépendre des éléments qui la précèdent : l’ordre de présentation influence la perception.

De nombreuses études ont démontré à plusieurs reprises que présenter une même information dans un ordre différent peut conduire les décideurs à tirer des conclusions différentes. De tels effets ont été observés dans une grande variété de domaines, allant de la dégustation alimentaire [20] à la prise de décision par les jurés [21,22], en passant par la réfutation des discours conspirationnistes (notamment les théories du complot anti-vaccins [23]), démontrant ainsi que l’ordre dans lequel l’information est présentée joue un rôle fondamental.

Par ailleurs, ces effets d’ordre ont été spécifiquement mis en évidence dans le domaine de la science forensique. Par exemple, Klales et Lesciotto [24], ainsi que Davidson, Rando et Nakhaeizadeh [25], ont montré que l’ordre dans lequel les os d’un squelette sont analysés (par exemple : crâne avant le bassin) peut influencer l’estimation du sexe biologique.

Contexte des biais

Toute décision est susceptible d’être influencée par des biais cognitifs — c’est-à-dire à des déformations systématiques du jugement [26]. Ce type de biais ne doit pas être confondu avec un biais discriminatoire intentionnel. Le terme « biais », tel qu’il est employé ici, fait référence aux biais cognitifs qui affectent chacun d’entre nous, le plus souvent de manière involontaire et inconsciente [26,27].

Bien que de nombreux experts croient à tort être immunisés contre les biais cognitifs [28], ils y sont, à certains égards, encore plus sensibles que les non-experts [[27], [29], [30]]. En effet, l’impact des biais cognitifs sur la prise de décision a été documenté dans de nombreux domaines d’expertise, allant des enquêteurs judiciaires et des magistrats, aux experts en assurance, aux évaluateurs psychologiques, aux inspecteurs en sécurité et aux médecins [26,[31], [32], [33], [34], [35], [36]] — ainsi que, de manière spécifique, en science forensique [30].

Aucun champ de la science forensique — ni d’ailleurs aucun autre domaine — n’est à l’abri des biais.

Les biais en science forensique

L’existence et l’influence des biais cognitifs en sciences forensiques sont aujourd’hui largement reconnues (on parle notamment de « biais de confirmation en science forensique » [[27], [37], [38]]). Aux États-Unis, par exemple, la National Academy of Sciences [39], le President’s Council of Advisors on Science and Technology [40], ainsi que le National Commission on Forensic Science [41] ont tous reconnu les biais cognitifs comme un enjeu réel et important dans le processus décisionnel en science forensique. Des constats similaires ont été établis dans d’autres pays à travers le monde — par exemple, au Royaume-Uni, le Forensic Science Regulator a émis des recommandations visant à éviter les biais dans les travaux forensiques [42], tout comme en Australie [43].

Par ailleurs, les effets des biais ont été observés et reproduits dans de nombreuses disciplines forensiques (par exemple : dactyloscopie, pathologie médico-légale, génétique, balistique, forensique numérique, expertise d’écriture, psychologie légale, anthropologie forensique, et investigation de la scène de crime, entre autres [44]), y compris chez des experts en exercice dans ces domaines [[30], [45], [46], [47]]. En résumé, aucun champ de la science forensique — ni d’ailleurs aucun autre domaine — n’est à l’abri des biais.

Réduction des biais en sciences forensiques

Bien que la nécessité de lutter contre les biais en science forensique soit aujourd’hui largement reconnue, y parvenir concrètement dans la pratique constitue un tout autre défi. Dans le cadre des contraintes pragmatiques et opérationnelles des scènes de crime et des laboratoires de police scientifique, la réduction des biais ne va pas toujours de soi [48]. Étant donné que la simple prise de conscience et la volonté individuelle sont insuffisantes pour contrer les biais [27], il est indispensable de développer des contre-mesures à la fois efficaces et applicables sur le terrain.

La méthode du dévoilement linéaire et séquentiel de l’information (Linear Sequential Unmasking, LSU [4]) vise à réduire les biais en régulant le flux et l’ordre dans lequel l’information est révélée, de manière à ce que les décisions forensiques reposent uniquement sur les éléments de preuve et les informations pertinentes et objectives. Concrètement, la LSU exige que les décisions comparatives forensiques commencent par l’examen et la documentation des traces issues de la scène de crime (l’élément « de question » ou matériel inconnu), de façon indépendante, avant toute exposition au matériel de référence (le matériel connu, provenant d’un suspect ou d’un object). L’objectif est de minimiser l’effet potentiellement biaisant de l’exposition au matériel de référence sur l’interprétation des traces issues de la scène de crime (voir Niveau 2, Fig. 2). La LSU garantit ainsi que ce sont les éléments de preuve eux-mêmes — et non le profil du suspect ou caractéristiques d’un objet — qui orientent la décision forensique.

Cela est d’autant plus crucial que les éléments issus de la scène de crime sont particulièrement vulnérables aux biais, du fait de leur qualité et quantité d’information souvent limitées, ce qui les rend plus ambigus et susceptibles d’interprétations variables — contrairement aux matériels de référence, généralement plus complets. En procédant d’abord à l’examen du matériel indiciaire provenant de la scène, la LSU réduit le risque de raisonnement circulaire dans le processus décisionnel comparatif, en évitant que l’on ne raisonne « à rebours » depuis l’objet ou le suspect vers la trace.

Fig. 2. Sources de biais cognitifs pouvant survenir lors de l’échantillonnage, des observations, des stratégies d’analyse, des tests et/ou des conclusions, et qui affectent même les experts. Ces sources de biais sont organisées selon une taxonomie en trois catégories : les sources propres au cas (Catégorie A), les sources propres à l’individu (Catégorie B), et les sources liées à la nature humaine (Catégorie C).

Limites de la méthode LSU

Par nature, la méthode LSU est limitée aux décisions comparatives, dans lesquelles des éléments provenant de la scène de crime (comme des traces papillaires ou des écrits manuscrits) sont comparés à un élément de référence ou à un suspect. Cette approche a d’abord été développée pour réduire les biais spécifiquement dans l’interprétation forensique de l’ADN (dévoilement séquentiel [3]). Dror et al. [4] ont ensuite élargi cette méthode à d’autres domaines forensiques comparatifs (empreintes digitales, armes à feu, écriture manuscrite, etc.) et ont proposé une approche équilibrée permettant la révision des jugements initiaux, mais dans des limites bien définies.

La méthode LSU présente donc deux limites principales : premièrement, elle ne s’applique qu’à un ensemble restreint de décisions comparatives (telles que la comparaison de profils ADN ou d’empreintes digitales). Deuxièmement, sa fonction se limite à la réduction des biais, sans agir sur la variabilité aléatoire (le « bruit ») ni améliorer plus globalement la qualité des décisions.

Dans cet article, nous introduisons une version étendue : le dévoilement linéaire et séquentiel — version étendue (LSU-E). Le LSU-E constitue une approche applicable à toutes les décisions forensiques, et non plus seulement aux décisions comparatives. De plus, le LSU-E va au-delà de la simple réduction des biais : il permet également de diminuer le bruit et d’améliorer la qualité des décisions de manière générale, en optimisant cognitivement la séquence d’accès à l’information, de façon à maximiser son utilité et, ce faisant, à produire des décisions plus fiables et de meilleure qualité.

Dévoilement linéaire et séquentiel – version étendue (LSU-E)

Au-delà du domaine forensique comparatif

La méthode LSU, dans sa forme actuelle, n’est applicable qu’aux domaines forensiques reposant sur la comparaison d’éléments de preuve avec des éléments de référence spécifiques (par exemple, le profil ADN ou les empreintes digitales d’un suspect — voir Niveau 2 dans la Fig. 2). Comme indiqué précédemment, le problème réside dans le fait que ces éléments de référence peuvent influencer la perception et l’interprétation des traces, au point que l’analyse d’un même élément de preuve peut varier selon la présence et la nature de l’élément de référence — et la méthode LSU vise précisément à réduire ce biais en imposant un raisonnement linéaire plutôt que circulaire.

Il risque de formuler des hypothèses et attentes a priori, ce qui peut orienter de manière biaisée sa perception, son interprétation de la scène et, en conséquence, les traces qu’il choisira ou non de collecter.

Cependant, de nombreux jugements forensiques ne reposent pas sur la comparaison entre deux stimuli. Par exemple, la criminalistique numérique, la pathologie médico-légale et l’investigation de la scène de crime nécessitent des prises de décision qui ne s’appuient pas sur la confrontation d’une trace à un suspect identifié. Même si ces domaines ne mettent pas en jeu une « cible » ou un stimulus de comparaison, ils sont néanmoins exposés à des informations contextuelles biaisantes susceptibles d’induire des attentes problématiques et des processus cognitifs descendants — et la version étendue LSU-E offre un moyen de minimiser ces effets.

Prenons, par exemple, le cas de la police scientifique. Les techniciens de scène de crime reçoivent souvent des informations sur la scène avant même d’y accéder physiquement, telles que la cause présumée du décès (homicide, suicide, accident) ou des hypothèses d’enquête (par exemple, le témoignage d’un témoin affirmant que le cambrioleur est entré par la fenêtre arrière, etc.). Lorsqu’un enquêteur reçoit ces éléments en amont de son observation directe de la scène, il risque de formuler des hypothèses et attentes a priori, ce qui peut orienter de manière biaisée sa perception, son interprétation de la scène et, en conséquence, les traces qu’il choisira ou non de collecter.

La même problématique s’applique à d’autres domaines non comparatifs comme la pathologie médico-légale, l’investigation d’incendies ou la criminalistique numérique. Par exemple, informer un expert en incendies avant même qu’il n’examine la scène qu’un bien immobilier était sur le marché depuis deux ans sans trouver d’acquéreur, ou que le propriétaire l’avait récemment assuré, peut orienter ses analyses et ses conclusions.

La lutte contre les biais dans ces domaines est d’autant plus complexe que les experts ont besoin d’un certain niveau d’information contextuelle pour exercer leur travail (contrairement, par exemple, aux experts en empreintes digitales, en balistique ou en ADN, qui peuvent effectuer leurs comparaisons avec un minimum de contexte).

L’objectif du LSU-E n’est pas de priver les experts des informations nécessaires, mais de réduire les biais en fournissant ces informations dans un ordre optimal. Le principe est simple : commencer toujours par les données ou éléments de preuve eux-mêmes — et uniquement ceux-ci — avant de prendre en compte tout autre élément contextuel, qu’il s’agisse d’informations explicites ou implicites, d’éléments de référence ou de toute autre donnée contextuelle ou méta-information.

Dans le cadre d’une investigation sur une scène de crime, par exemple, aucune information contextuelle ne devrait être communiquée à l’enquêteur ou au policier scientifique avant qu’il n’ait observé la scène de crime par lui-même et consigné ses premières impressions, fondées exclusivement sur ce qu’il voit sur les lieux. Ce n’est qu’ensuite qu’il pourra recevoir des informations contextuelles pertinentes avant de commencer la collecte d’indices. L’objectif est clair : dans la mesure du possible, les experts doivent, au moins dans un premier temps, se forger une opinion à partir des données brutes, avant d’être exposés à toute information susceptible d’influencer leur jugement.

Naturellement, le LSU-E ne se limite pas aux sciences forensiques et peut s’appliquer à de nombreux domaines d’expertise. Par exemple, en médecine, un médecin devrait examiner un patient avant d’établir un diagnostic (ou même de formuler une hypothèse) à partir d’informations contextuelles. Le protocole SBAR (Situation, Background, Assessment and Recommendation [49,50]) ne devrait être communiqué qu’après l’observation du patient. De même, un inspecteur de sécurité au travail ne devrait pas être informé des antécédents de non-conformité d’une entreprise avant d’avoir évalué le site de manière indépendante [32].

Au-delà de la réduction des biais

Au-delà de la question des biais, les décisions des experts gagnent en robustesse lorsqu’elles sont moins sujettes au bruit (variabilité aléatoire) et fondées sur les « bonnes » informations — c’est-à-dire les données les plus appropriées, fiables, pertinentes et diagnostiques. Le LSU-E propose des critères (décrits plus bas) permettant d’identifier et de hiérarchiser ces informations.

Plutôt que d’exposer les experts à l’information de manière aléatoire ou accidentelle, le LSU-E vise à optimiser la séquence d’accès à l’information, afin de neutraliser les effets cognitifs et psychologiques connus — tels que l’effet de primauté, l’attention sélective ou encore le biais de confirmation — et ainsi permettre aux experts de formuler de meilleures décisions.

Il est également essentiel que, au fur et à mesure de leur progression dans la séquence informationnelle, les experts documentent les informations auxquelles ils accèdent ainsi que toute évolution dans leur opinion. Cette exigence vise à garantir la transparence du processus décisionnel : elle permet de retracer précisément quelles informations ont été utilisées et comment elles ont influencé le jugement [51,52].

Critères de hiérarchisation de l’information dans le LSU-E

L’optimisation de l’ordre d’accès à l’information permet non seulement de réduire les biais, mais aussi de limiter le bruit et d’améliorer, de manière plus générale, la qualité des décisions. La question est alors la suivante : comment déterminer quelles informations doivent être fournies à l’expert, et dans quel ordre ? Le LSU-E propose trois critères pour établir une séquence optimale d’exposition à l’information pertinente : le pouvoir de biais, l’objectivité, et la pertinence — détaillés ci-dessous.

1. Pouvoir de biais.
Le pouvoir de biais d’une information pertinente peut varier considérablement. Certaines données peuvent avoir un fort potentiel de biais, tandis que d’autres n’en présentent pratiquement aucun. Par exemple, la technique utilisée pour relever et révéler une trace digitale présente un risque de biais minime (voire nul), alors que la présence d’un médicament à proximité d’un corps peut influencer l’interprétation quant à la cause du décès. Il est donc recommandé de présenter en premier les informations pertinentes les moins biaisantes, puis, dans un second temps, celles qui présentent un pouvoir de biais plus important.

2. Objectivité.
Les informations pertinentes diffèrent également quant à leur degré d’objectivité. Par exemple, le témoignage d’un témoin oculaire est généralement moins objectif qu’un enregistrement vidéo du même événement — mais même une vidéo peut varier en objectivité selon sa qualité, son angle, sa complétude, etc. Il est donc recommandé de faire précéder les informations plus objectives des informations moins objectives dans la séquence d’exposition.

3. Pertinence.
Certaines informations pertinentes sont centrales pour l’analyse et sous-tendent directement la décision à prendre, alors que d’autres sont plus périphériques ou accessoires. Par exemple, pour déterminer la cause du décès, la présence d’un médicament à côté du corps sera généralement plus pertinente (par exemple pour orienter les analyses toxicologiques) que des antécédents de dépression. Il est donc recommandé de présenter d’abord les informations les plus pertinentes, avant les informations secondaires. Bien entendu, toute information non pertinente à la décision (comme les antécédents judiciaires d’un suspect, si non directement liés) devrait être exclue de la séquence.

Ces critères doivent être considérés comme des principes directeurs, pour plusieurs raisons :

A. Les critères proposés s’inscrivent en réalité sur un continuum, et non dans des catégories binaires simples [45,48,53]. On peut même observer des variations au sein d’une même catégorie d’information : par exemple, une vidéo de meilleure qualité pourra être considérée avant une vidéo de qualité inférieure, ou la déclaration d’un témoin sobre pourra être considérée avant celle d’un témoin en état d’ébriété.

B. Ces trois critères ne sont pas indépendants ; ils interagissent entre eux. Par exemple, l’objectivité et la pertinence peuvent se combiner pour déterminer le poids d’une information : une donnée très objective aura un impact limité si sa pertinence est faible, et inversement, une information hautement pertinente perdra en valeur si son objectivité est faible. Ainsi, il ne faut pas évaluer ces critères isolément, mais en interaction.

C. L’ordre de présentation des informations doit être mis en balance avec les bénéfices potentiels qu’elles peuvent apporter [52]. Par exemple, lors du procès de l’agent de police Derek Chauvin pour la mort de George Floyd, le médecin légiste Andrew Baker a témoigné avoir délibérément choisi de ne pas visionner la vidéo de la mort de Floyd avant de pratiquer l’autopsie, afin d’éviter de biaiser son examen par des idées préconçues susceptibles de l’orienter dans une direction ou une autre [54]. Il a ainsi préféré d’abord examiner les données brutes (l’autopsie du corps), avant toute exposition à d’autres sources d’information (la vidéo). Une telle décision doit aussi considérer les bénéfices éventuels qu’aurait pu apporter le visionnage de la vidéo en amont de l’autopsie — par exemple si celle-ci pouvait orienter utilement l’examen plutôt que le biaiser. En d’autres termes, le LSU-E exige de pondérer les bénéfices potentiels par rapport au risque de biais que peut entraîner une information [52].

Par cette approche, nous encourageons les experts à examiner attentivement comment chaque élément d’information répond à chacun des trois critères, et à déterminer s’il doit être inclus ou non dans la séquence, et à quel moment. Dans la mesure du possible, ils devraient également documenter leur justification quant à l’inclusion ou l’exclusion de chaque information donnée. Bien entendu, cela soulève des questions pratiques quant à la mise en œuvre du LSU-E — comme le recours à des gestionnaires de cas (case managers). Les stratégies d’implémentation efficaces peuvent varier selon les disciplines ou les laboratoires, mais il est essentiel, dans un premier temps, de reconnaître ces enjeux et la nécessité de développer des approches pour y répondre.

Conclusion

Dans cet article, nous nous sommes appuyés sur les travaux classiques en psychologie cognitive portant sur les facteurs qui influencent et structurent la prise de décision experte, afin de proposer une approche large et polyvalente visant à renforcer la qualité des décisions des experts. Les spécialistes, quel que soit leur domaine, devraient commencer par se forger une première impression fondée exclusivement sur les données brutes ou les éléments de preuve, sans accès à un quelconque matériel de référence ni à un contexte — même si ces derniers sont pertinents. Ce n’est qu’ensuite qu’ils pourront envisager quelles autres informations doivent leur être communiquées, et dans quel ordre, en se basant sur leur objectivité, leur pertinence, et leur pouvoir de biais.

Il est par ailleurs essentiel de documenter de manière transparente l’impact et le rôle de chaque information dans le processus décisionnel. Grâce à l’utilisation du LSU-E, les décisions seront non seulement plus transparentes et moins sujettes au bruit, mais elles permettront également de s’assurer que la contribution de chaque élément d’information soit justifiée et proportionnelle à sa valeur probante.

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ADN trafic drogue narcotrafic - police scientifique

L’ADN traque aussi les narcotraficants

Du produit brut au sachet de drogue vendu dans la rue, chaque étape de manipulation multiplie les occasions de laisser des traces. Qu’il s’agisse d’empreintes digitales ou de résidus biologiques (ADN), ces indices sont précieux pour remonter jusqu’aux trafiquants.

L’ADN, clé des enquêtes criminelles

Depuis quelques années, l’analyse de l’ADN est devenue un outil incontournable pour élucider les affaires criminelles, y compris les plus anciennes (les « cold cases »). Dans une étude récente menée à l’Université Flinders, l’équipe de la doctorante en sciences forensiques Madison Nolan et du Professeur Adrian Linacre propose d’aller encore plus loin dans l’identification des suspects impliqués dans le trafic de stupéfiants grâce au profilage génétique.

Le conditionnement comme source de preuves

Avant d’être vendue, la drogue doit être transformée et conditionnée dans différents types d’emballages, qui deviennent alors une mine d’informations pour la police scientifique. Cependant, la répétition des manipulations et l’exposition aux facteurs extérieurs peuvent altérer l’ADN, le rendant parfois inexploitable. Pour améliorer le travail des enquêteurs, les chercheurs de Flinders se sont concentrés sur les zones d’emballage les plus susceptibles de conserver ces traces biologiques.

De meilleurs transferts à l’intérieur

Selon leurs conclusions, la présence d’ADN est particulièrement significative sur les gélules contenant des substances en poudre et sur les surfaces internes des sachets « Ziploc » qui renferment ces gélules, notamment au niveau des bords intérieurs de la fermeture. Même un bref contact (environ 30 secondes) suffit à y déposer des quantités d’ADN suffisantes. Le fait que ces traces se situent à l’intérieur de l’emballage limite par ailleurs les risques de contamination extérieure.

Des perspectives nouvelles pour les enquêtes

Pour la police scientifique, cette étude fournit de nouvelles pistes pour optimiser les prélèvements lors de saisies de drogue. En ciblant principalement l’extérieur des gélules et l’intérieur des sachets, il devient possible d’obtenir des profils génétiques de meilleure qualité, à condition de respecter scrupuleusement les procédures afin d’éviter toute contamination. Il n’en reste pas moins que, comme le rappellent les chercheurs, l’ADN récupéré peut déjà être altéré par les conditions de transport et de manipulation préalables, ce qui limite parfois sa fiabilité.

Sources :

https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1872497324001789 https://news.flinders.edu.au/blog/2025/02/03/dna-study-targets-drug-making/

De la recherche ADN aux analyses de données numériques : l’évolution fulgurante de la police scientifique

La police scientifique n’a jamais été aussi performante qu’aujourd’hui. Grâce aux avancées technologiques, les enquêtes criminelles bénéficient désormais d’outils d’investigation pointus, permettant notamment de résoudre des affaires de meurtre, de viol, de vol à main armée ou encore de terrorisme. Dans ce contexte, le concours de la Police Scientifique revêt une importance capitale, car il permet de recruter de futurs Techniciens de Police Technique et Scientifique (TPTS), chargés d’intervenir rapidement sur les scènes de crime.

Un soutien essentiel pour la Police Judiciaire

En effet, l’expertise de la police scientifique fait gagner un temps précieux à la Police Judiciaire, que ce soit dans la gestion d’une scène de crime (homicide, assassinat, etc.) ou d’une scène de délit (vol, cambriolage, dégradations, trafic de stupéfiants). L’analyse d’indices tels que les empreintes digitales, l’ADN, les fibres, les éléments balistiques ou encore les traces numériques contribue à établir des preuves solides face aux tribunaux et permet de mieux cerner le profil des suspects.

L’importance du facteur humain

Malgré ces moyens technologiques de pointe, les effectifs de la police scientifique restent profondément humains. Chaque jour, ces professionnels doivent composer avec des situations parfois dramatiques et faire face à la détresse des victimes. Dans l’émission LEGEND sur YouTube, animée par Guillaume Pley, le policier scientifique Sébastien Aguilar, souligne l’impact psychologique de ces enquêtes. Il évoque des affaires hors du commun, parfois totalement folles, mais aussi des cas dont la violence l’a marqué pour toujours.

Police Scientifique : un métier loin des clichés

Cette réalité du terrain est souvent bien différente des clichés véhiculés au sujet de la police scientifique. Dans son ouvrage « Au cœur de l’enquête criminelle », publié dans la collection Darkside chez Hachette, Sébastien Aguilar décrit pas à pas le travail rigoureux des enquêteurs, épaulés par les policiers scientifiques entièrement dédiés à la recherche de la vérité. Il y relate également les différentes étapes qui mènent au procès en Cour d’Assises, offrant un aperçu complet du fonctionnement de la machine judiciaire.

Si vous souhaitez en savoir plus sur l’impact psychologique du métier, les techniques d’investigation modernes ou encore l’importance du concours de Technicien de Police Technique et Scientifique, retrouvez l’interview de Sébastien Aguilar par Guillaume Pley sur YouTube et plongez-vous dans « Au cœur de l’enquête criminelle » pour une immersion totale dans l’univers passionnant de la police scientifique.

Fichier FAED empreintes Forenseek police scientifique

Le Fichier Automatisé des Empreintes Digitales (FAED) partage ses informations

Créé en 1987, le Fichier Automatisé des Empreintes Digitales (FAED) renferme différentes données relevées lors d’une enquête judiciaire. Son utilisation, strictement encadrée par la loi, vient d’être modifiée par décret en date du 23 avril 2024.

En janvier 2024, le FAED enregistrait les empreintes digitales et palmaires de plus de 6,7 millions d’individus ainsi que près de 300 000 traces non identifiées (chiffres CNIL). Il enregistre chaque année plus d’un million de nouveaux signalements. Cette masse d’informations fait de ce fichier un outil précieux dans la résolution des enquêtes, sa consultation permettant notamment de faire des rapprochements entre certaines affaires ou encore d’identifier des personnes disparues.

Plus d’interconnexions pour plus d’efficacité.

Le FAED n’est pas le seul fichier existant, loin de là. La France en compte un certain nombre, parmi lesquels le TAJ (Traitement des Antécédents Judiciaires) le CJN (Casier Judiciaire National), le DPN (Dossier Pénal Numérique) le FPR (Fichier des Personnes Recherchées), chacun d’entre eux contenant des millions de données, sans oublier les logiciels de procédure de la Police et de la Gendarmerie Nationale, le LRPPN et le LRPGN qui permettent le traitement automatisé de données à caractère personnel.

Le décret, mis en application le 24 avril 2024, vise à assurer la connexion entre eux de ces différents fichiers, dans le but évident de faciliter les rapprochements et de gagner en efficacité.

Une coopération européenne renforcée.

Le projet ne cible pas uniquement l’échelon national, il ambitionne également de relier ces fichiers nationaux à des systèmes européens afin d’en consulter les bases de données. Ce sera le cas pour le Système d’information Schengen deuxième génération  (SIS -II) qui comporte une partie centrale basée à Strasbourg associée à des bases nationales dans chaque pays membre de l’espace Schengen.  Ce système centralise les informations sur des personnes ou des objets signalés par les autorités administratives et judiciaires des différents états. L’autre système bénéficiaire est le système d’entrée et de sortie EES (pour  Entry/Exit System) qui enregistre et contrôle de manière automatisée les données des ressortissants de pays non membres de l’UE voyageant dans l’espace Schengen.

Dans les deux cas, cette mutualisation des données a pour objectif de faciliter les échanges, de renforcer les contrôles et donc la sécurité dans la zone européenne désormais dénuée de frontières intérieures. 

Des données suffisamment sécurisées ?

Le décret modifie également la durée de conservation des données enregistrées dans le FAED. Elle est portée à vingt cinq ans pour les crimes et certains délits et peut aller jusqu’à quarante ans pour certaines procédures criminelles.

Etant donné le volume d’informations traitées et ces nouvelles interconnexions entre les fichiers, la question se pose de la protection des données personnelles.  Suite à un rappel à l’ordre de la CNIL (Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés) qui s’en était inquiétée auprès du Ministère de l’intérieur, des mesures ont été prises pour protéger la confidentialité de ces données et procéder de manière automatisée à leur mise à jour et à leur effacement à la fin du délai de conservation. Ces mesures seront-elles suffisantes ? L’avenir le dira…

Source :
Décret n° 2024-374 du 23 avril 2024 modifiant le code de procédure pénale et relatif au fichier automatisé des empreintes digitales – Légifrance (legifrance.gouv.fr)
Chapitre Ier : Système d’information Schengen de deuxième génération (SIS II) (Articles R231-1 à R231-16) – Légifrance (legifrance.gouv.fr)
L’entrée dans l’espace Schengen : la future mise en place des systèmes EES et ETIAS – Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (diplomatie.gouv.fr)
FAED : la CNIL clôt l’injonction prononcée à l’encontre du ministère de l’Intérieur 01 février 2024 – Global Security Mag Online

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