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Tuerie de Chevaline, ce que la science peut encore dire de l’arme repêchée dans le lac d’Annecy

Quatorze ans presque jour pour jour après la tuerie de Chevaline, le pôle des crimes sériels ou non élucidés de Nanterre (PCSNE), dit le « pôle cold case », a confirmé le 31 août la découverte d’un pistolet Luger P06 au fond du lac d’Annecy. Il s’agit d’un modèle compatible avec l’arme recherchée depuis le 5 septembre 2012 [1][2]. Ce jour-là, Saad al-Hilli, son épouse Iqbal, sa belle-mère et le cycliste Sylvain Mollier étaient abattus sur un parking forestier au-dessus de Chevaline, petite commune de Haute-Savoie. L’aînée des fillettes du couple avait survécu à ses blessures. Les étuis percutés relevés sur la scène de crime avaient orienté les experts de l’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale (IRCGN) vers un P06/29 en calibre 7,65 mm Parabellum, qui n’est autre que le pistolet d’ordonnance de l’armée suisse produit à plus de 30 000 exemplaires [3]. Le parquet de Nanterre reste prudent puisqu’à ce stade, aucun lien avec la tuerie n’est établi et que les analyses ordonnées par les juges d’instruction prendront plusieurs semaines [2]. Cette prudence est parfaitement justifiée puisque l’examen d’une arme à feu immergée depuis des années soulève des difficultés techniques et scientifiques qui méritent d’être exposées précisément.

Le prélèvement d’une arme immergée

Le sort criminalistique d’une arme à feu immergée se joue en grande partie au moment de sa sortie de l’eau. Après plusieurs années d’immersion, l’acier ne se corrode plus que très lentement et le métal finit par trouver une forme d’équilibre avec le milieu qui l’entoure. En revanche, l’exposition brutale de l’arme à l’oxygène de l’air rompt cet équilibre et relance une corrosion active, susceptible de détruire en quelques heures des détails de surface qui avaient survécu à des années d’immersion. Les protocoles des laboratoires forensiques et des services balistiques prescrivent en conséquence de conditionner l’arme à feu immergée dans l’eau de son site de découverte, dans un récipient hermétique sans le moindre séchage ni nettoyage et de la transmettre sans délai au laboratoire de police scientifique [4]. Ce protocole a une incidence directe sur les analyses balistiques de l’arme et de ses composants et en particulier du canon. La moindre oxydation active à l’intérieur du canon pourrait altérer les micro-stries et micro-rayures (caractéristiques individuelles) indispensables à l’établissement d’une correspondance [4]. Une fois arrivée au laboratoire, l’arme n’est pas expertisée immédiatement. Il convient dans un premier temps de bloquer la reprise de la corrosion, de démonter les différentes pièces de l’arme, puis de retirer avec précaution les dépôts calcaires et les sédiments durcis qui l’enveloppent sans abîmer les surfaces métalliques. Dans un second temps, un traitement de protection peut être appliqué pour chasser l’eau des surfaces métalliques. On utilise pour cela des fluides hydrophobes qui déplacent l’eau comme le WD-40, puis une huile fine spécialement conçue pour les armes à feu qui laisse un film protecteur contre l’oxygène. Ces gestes s’apparentent davantage à un travail de restaurateur d’objets archéologiques qu’à celui d’un expert en balistique. Ces précautions sont indispensables et conditionnent souvent toutes les analyses forensiques ultérieures.

Quel est l’impact de l’eau sur l’arme ?

L’ampleur de la dégradation sur l’arme à feu dépend du milieu aqueux. Une eau douce, froide et faiblement oxygénée, comme celle que l’on peut avoir dans un lac alpin, ralentit considérablement la corrosion. Par ailleurs, un enfouissement partiel dans des sédiments pauvres en oxygène peut, contre toute attente, préserver le métal de façon remarquable. Cependant, même ralentie, la rouille continue de ronger l’acier année après année et la vase s’infiltre jusque dans le mécanisme où elle finit par durcir. Les plaquettes de la crosse en bois se gorgent d’eau et offrent une humidité permanente contre le métal. Les zones les plus altérées par la corrosion sont donc souvent les moins visibles et ce sont celles qui intéressent l’expert balisticien [5]. Dans le cas de cette découverte dans le lac d’Annecy et dans le cadre de cette affaire de la tuerie de Chevaline, que peut-on espérer sur le plan criminalistique ? D’une part, l’état de l’arme ne permettra qu’une estimation très grossière de sa durée d’immersion. Il sera probablement impossible de prouver scientifiquement qu’elle repose dans le lac depuis septembre 2012. D’autre part, l’intérieur du canon de l’arme et la tête de la culasse qui portent des caractéristiques individuelles peuvent être soit étonnamment préservés, soit définitivement altérés, sans que l’aspect extérieur ne permette de préjuger du résultat.

Une comparaison balistique envisageable

Pour pouvoir relier cette arme à la tuerie de Chevaline, les experts disposent d’un atout assez rare dans un cold case. En effet, les investigations de police scientifique sur la scène de crime ont permis la collecte d’environ vingt-cinq étuis percutés et les autopsies médico-légales, celle de l’ensemble des projectiles. Ainsi, si l’arme peut être remise en état de tir après stabilisation, des tirs de comparaison pourraient permettre de confronter les marques de la tête de culasse, du percuteur et de l’extracteur aux étuis relevés sur la scène de 2012 et les stries du canon de l’arme aux projectiles indiciaires. En revanche, si le canon de l’arme est trop corrodé, le balisticien ne pourrait éventuellement se prononcer que sur les caractéristiques de classe comme le calibre, le nombre et l’orientation des rayures présentes sur les projectiles, compatibles avec des milliers d’armes potentielles. De ce fait, les analyses ne permettraient pas d’incriminer l’arme à feu dans les faits, mais elles ne permettraient pas non plus de l’exclure.

Il pourrait y avoir également deux autres voies d’analyse, tout aussi discriminantes que la balistique traditionnelle :

  • La première est le numéro de série. Ces pistolets Luger P06 d’ordonnance sont tous numérotés et leur parcours administratif a forcément été enregistré dans les registres suisses. Or un numéro effacé, altéré ou corrodé n’est pas nécessairement perdu. En effet, la frappe du numéro de série sur l’acier provoque la déformation du métal en profondeur que certains procédés physico-chimiques peuvent éventuellement faire réapparaître [6]. Une révélation de ce numéro de série transformerait l’expertise judiciaire car elle ferait passer l’enquête de la question « est-ce l’arme de la tuerie de Chevaline ? » à la question « à qui appartient cette arme ? ».
  • La seconde est la composition chimique de l’arme et le raccord physique. En effet, un fragment détaché de l’arme du crime a été retrouvé sur la scène de crime en 2012 et sa composition métallurgique avait déjà permis de restreindre le champ des armes potentielles à environ 3 000 exemplaires [3]. Ainsi, une correspondance de fracture entre ce fragment et l’arme à feu découverte dans le lac d’Annecy constituerait un lien d’une force probante supérieure à toute comparaison de stries sur métal corrodé, c’est ce que l’on appelle en sciences forensiques « la preuve par l’assemblage ».

Peut-on encore retrouver de l’ADN sur cette arme à feu ?

La littérature scientifique sur la persistance de l’ADN en milieu aquatique est unanime sur le sujet. Les profils génétiques peuvent être exploitables après une immersion de quelques jours, parfois d’une semaine en eau froide et stagnante, avant de devenir inexploitables [7][8]. Il est important de rappeler également que la récupération de cellules épithéliales sur armes à feu est déjà difficile en conditions standards et sèches [9]. Après des années d’immersion, la probabilité d’obtenir un profil ADN du tireur sur les surfaces exposées est quasi nulle et seules des zones démontées et protégées mécaniquement mériteraient un écouvillonnage biologique par « acquit de conscience ». Quand bien même un profil serait obtenu, son interprétation forensique resterait délicate. En effet, des travaux récents montrent que l’eau peut transporter de l’ADN d’un objet à un autre et le déposer sur des surfaces jamais touchées [7]. Sur une arme immergée depuis des années, distinguer l’ADN d’un tireur de celui d’un baigneur croisé par le courant relèverait du pari impossible.

Références :

[1] 20 Minutes (Suisse), 31 août 2026
[2] BFMTV, 31 août 2026
[3] Le Matin, 27 février 2023
[4] Georgia Bureau of Investigation, Division of Forensic Sciences, Firearms Evidence Submission
[5] SAAMI, Guidance on Firearms That Have Been Submerged or Exposed to Water, 2025
[6] Forensic Science International, Restoration of firearm serial numbers with EBSD, 2015
[7] Genes, DNA Transfer and Persistence on Non-Porous Surfaces Submerged in Spring Water, 2023
[8] Forensic Science, Medicine and Pathology, Persistence and detection of touch DNA and blood stain DNA on pig skin exposed to water, 2020
[9] Forensic Science International Genetics, Improvements, factors, and influences on DNA recovery from firearms, 2023

Transfert secondaire de traces de sperme en criminalistique

Dans les affaires d’agressions sexuelles et de viols, la mise en évidence de traces de sperme sur un support, un vêtement, une literie ou une victime est souvent perçue comme le point d’orgue de l’investigation en criminalistique. L’identification du fluide et l’attribution du profil génétique répondent pourtant à la seule question de la source de la trace. Le mode de déposition, quant à lui, relève d’une interrogation distincte. Une étude scientifique publiée dans Science & Justice en 2024, conduite par le Body Fluid Forum de l’Association of Forensic Service Providers du Royaume-Uni et d’Irlande, apporte des informations particulièrement intéressantes sur les mécanismes de transfert secondaire de sperme [1].

Protocole d’étude

Les auteurs ont déposé du sperme non dilué sur deux types de supports, un tissu en coton et une surface non poreuse. À l’issue de cette apposition, ils ont proposé un contact entre ces supports contaminés et un support secondaire selon trois modes de contact, le contact passif, la pression simple et la pression glissée. L’état humide ou sec de la trace primaire au moment du contact constituait la quatrième variable. Chaque transfert a ensuite été soumis au même protocole de laboratoire, examen en lumière blanche à la recherche d’une trace visible, observation en luminescence au Crime-lite ML2, application d’un réactif à la phosphatase acide, puis comptage des spermatozoïdes au microscope à fort grossissement [1].

Ce que les résultats indiquent

Deux facteurs dominent nettement dans cette étude, la nature du support primaire sur lequel repose la trace de sperme et l’état de celle-ci au moment du contact. Les transferts effectués à partir d’une trace humide, de même que ceux issus de la surface non poreuse testée, produisent des traces visibles plus nombreuses et plus étendues, avec une fluorescence plus intense, des réactions à la phosphatase acide plus fortes et plus rapides, ainsi qu’un nombre de spermatozoïdes plus élevé [1]. La pression accompagnée d’un mouvement augmente également de manière significative le nombre de traces visibles et de spermatozoïdes par rapport au contact passif, mais uniquement lorsque le support primaire est poreux [1]. La nature du support secondaire, en revanche, n’exerce pas d’effet significatif sur le nombre de spermatozoïdes observés [1].

Deux observations appellent une attention particulière du criminalisticien. Dans 4 cas où la phosphatase acide s’est révélée positive et où des spermatozoïdes ont été récupérés, la réaction initiale n’est apparue qu’au-delà de 2 minutes, ce qui conforte les travaux ayant plaidé pour l’abandon du seuil conventionnel de 2 minutes en test par pression [1,2]. Par ailleurs, des spermatozoïdes ont été détectés sur des transferts n’ayant produit aucune réaction à la phosphatase acide [1]. Une réaction négative à un test présomptif comme la phosphatase acide ne vaut donc pas « absence » de sperme. Ce constat rejoint les travaux consacrés à la recherche de sperme en l’absence de spermatozoïdes détectables [3].

Un retour d’expérience convergent

En 2023, nous avions conduit, au sein de ForenSeek, une série d’essais sur l’apport du STK SpermTracker de la société AXO Science, réactif à la phosphatase acide développé en collaboration avec le Laboratoire de police scientifique de Lyon [4]. Nous avons pu mettre en évidence des traces de transfert dans une configuration banale et pourtant rarement documentée. Lorsqu’un support tel que du papier toilette ou de l’essuie-tout chargé de liquide séminal était simplement déposé sur un support lisse et propre, un transfert se produisait, invisible à l’œil nu, mais révélé par la réaction chimique. La correspondance avec l’étude de Body Fluid Forum est directe, puisque nous nous trouvions dans le cas d’un support primaire poreux et humide, configuration précisément identifiée comme favorable au transfert. La sensibilité de cette famille de réactifs sur de très faibles volumes a depuis été confirmée sur substrats multiples [5].

Observation d’un support lisse en lumière UV (à gauche), un trace de sperme liquide dans un support poreux (papier toilette) déposée sur le support lisse sans mouvement (au centre), observation d’un transfert sur un support lisse en lumière UV (après utilisation du réactif STK SpermTracker) (à droite) – Crédit ForenSeek ©

Conséquences du transfert secondaire de sperme pour les enquêtes judiciaires

La portée opérationnelle de ces résultats tient à une distinction entre deux niveaux d’interprétation. Révéler des traces de sperme et rattacher un profil génétique à un individu relève du niveau de la source, alors que déterminer si ce dépôt résulte d’un acte sexuel, d’un contact fortuit ou d’un transfert secondaire relève du niveau de l’activité, lequel suppose la formulation d’hypothèses alternatives et l’évaluation de la probabilité des observations sous chacune d’elles [6,7].

Pour l’enquêteur, l’état du support au moment de la découverte, son emballage, ses conditions de séchage et de stockage pèsent sur l’interprétation ultérieure et doivent être renseignés avec la même rigueur que le prélèvement lui-même. Le conditionnement d’un support porteur de traces biologiques encore humides constitue un risque de transfert avéré.

Les investigations de police technique et scientifique doivent également porter sur les circonstances domestiques susceptibles de générer des transferts fortuits comme des lessives communes, la literie partagée, la gestion des déchets de salle de bain. Ces transferts secondaires ont déjà été documentés pour les sous-vêtements d’enfants soumis à un lavage domestique ordinaire [8].

Pour le magistrat, la mission confiée à l’expert judiciaire gagne à ne pas se limiter à l’identification du fluide et du contributeur, mais à interroger explicitement la compatibilité des observations avec les différentes hypothèses. Encore faut-il que les éléments de contexte recueillis par les enquêteurs lui soient transmis avant le début de son expertise.

Source :

[1] Finnis J., Davidson G., Alexander K., Lewis J., Boyce M., Kennedy F., Casey D., Clayson N., Fraser I., Murphy C., Hargreaves C., Stevenson N., Doole S., Rogers C., Evaluation of indirect transfer mechanisms of semen under varying test conditions, Science & Justice, 2024, 64(1), 95-103.

[2] Redhead P., Brown M.K., The acid phosphatase test two minute cut-off, an insufficient time to detect some semen stains, Science & Justice, 2013, 53(2), 187-191.

[3] Martínez P., Santiago B., Alcalá B., Atienza I., Semen searching when sperm is absent, Science & Justice, 2015, 55(2), 118-123.

[4] Borges E., Degiuli A., Desrentes S., Popielarz C., Blum L.J., Marquette C.A., Evaluation of the SPERM TRACKER for semen stains localization on fabrics, Journal of Forensic Research, 2017, 8(3), 380.

[5] Argo A., Puntarello M., Malta G., Tarantino M., Midiri M., Pellerito S., Albano G.D., Zerbo S., Verification of the persistence of sperm traces under different chain-of-custody conditions. Care pathway and justice for victims of sexual violence and abuse, Forensic Science, Medicine and Pathology, 2026, 22, 533-540.

[6] Cook R., Evett I.W., Jackson G., Jones P.J., Lambert J.A., A hierarchy of propositions, deciding which level to address in casework, Science & Justice, 1998, 38(4), 231-239.

[7] ENFSI, Guideline for Evaluative Reporting in Forensic Science, European Network of Forensic Science Institutes, 2015.

[8] Davidson G., Lee-Gorman M., Davidson A., The transfer of spermatozoa onto children’s underwear during normal domestic laundering activities, Forensic Science International, 2024, 364, 112250.

Quand la charge psychique de l’examinateur devient une question de fiabilité de la preuve

Le Royaume-Uni vient de mettre des chiffres sur ce que beaucoup de laboratoires forensiques constatent sans le documenter. Les praticiens de la criminalistique numérique travaillent en surcharge chronique avec une exposition prolongée à des contenus traumatiques (vidéos et images pédocriminels, exécutions, terrorisme, agressions sexuelles, viols, actes de torture et de barbarie, etc.). Les dispositifs censés protéger ces professionnels ne fonctionnent visiblement pas [4]. Cette question de l’impact psychologique sur les enquêteurs et les experts n’est pas seulement sociale. Elle touche à la qualité des investigations, des expertises, et donc à la valeur probante des rapports judiciaires versés aux dossiers.

Que dit l’inspection du Royaume-Uni ?

En avril 2026, l’inspection britannique des services de police, le His Majesty’s Inspectorate of Constabulary and Fire & Rescue Services (HMICFRS), a publié un rapport sur la réponse policière aux abus sexuels en ligne sur mineurs et au suivi des délinquants sexuels enregistrés, croisant deux cycles d’inspection, 2021-22 et 2023-25, en Angleterre et au pays de Galles [3]. De cette inspection il ressort trois constats.

  • La volumétrie. Certains enquêteurs cumulent jusqu’à 54 dossiers en cours de traitement et certains services indiquent des délais d’exploitation des supports numériques atteignant deux ans [1].
  • Le soutien. Selon l’enquête nationale sur le bien-être policier de 2025, 43 % seulement des praticiens des unités de lutte contre les abus et l’exploitation sexuels d’enfants en ligne (Online Child Sexual Abuse and Exploitation, OCSAE) et des unités MOSOVO (Management of Sexual Offenders and Violent Offenders), chargées du suivi des auteurs, se disent soutenus dans leur travail. Ils sont 65 % à s’adresser d’abord à leur hiérarchie directe, contre 32 % à un service spécialisé [1].
  • La trajectoire. Les services ayant fait l’objet, lors du premier cycle, d’une préoccupation formelle du HMICFRS portant spécifiquement sur le bien-être des personnels, ce que l’inspection désigne par le terme de cause of concern et qui déclenche un suivi obligatoire, présentaient une situation dégradée ou non améliorée lors du réexamen [1][3]. L’inspection britannique recommande un dépistage psychologique annuel obligatoire avec une échéance fixée à octobre 2026 [1].

En parallèle, le Home Office a annoncé le 10 juillet 2026 une enveloppe de 2,4 M£ pour le bien-être policier par l’intermédiaire du National Police Wellbeing Service [2]. Rapportée aux 234 425 équivalents temps plein (ETP) que compte la police, agents et personnels civils confondus, cela représente environ 10 £ par agent et par an. Ce déblocage permettrait de financer notamment une application de suivi du sommeil, une ligne d’écoute de crise disponible 24 heures sur 24 et un objectif de 150 000 évaluations annuelles [2].

Une demande d’accès aux documents administratifs, formulée au titre du Freedom of Information Act britannique, a été adressée aux 43 services de police d’Angleterre et du pays de Galles. Trente-six ont répondu. Cela montre que 13 d’entre eux seulement, soit 36 %, ont formellement adopté les standards renforcés de bien-être élaborés au niveau national, les autres invoquant pour la plupart un déficit de personnel de santé au travail. Douze services, soit 33 % des répondants, disposent d’une évaluation clinique annuelle confiée à un clinicien, et cinq seulement le font réaliser par des professionnels formés au psychotraumatisme. Huit services sur trente-six, soit 22 %, proposent une supervision post-traumatique structurée en routine [2].

Une base scientifique déjà consolidée

Ce constat ne repose pas sur des impressions de terrain. Kelty et al. identifient la charge de travail comme principale origine du burnout chez les spécialistes de la criminalistique numérique [5]. Levin et al. montrent que le stress traumatique secondaire est accentué par le volume d’exposition et l’insuffisance des temps de récupération [6]. Gewirtz-Meydan et al. relèvent des niveaux dépressifs significativement plus élevés chez les experts en criminalistique numérique que chez les enquêteurs [7]. Gullon-Scott et Johnson documentent le même effet cumulatif chez les investigateurs britanniques [8]. Tyagi et Seigfried-Spellar observent une détresse d’intensité clinique chez des examinateurs en criminalistique numérique qui, pour la plupart, ne recourent à aucun dispositif d’aide [9].

Noreen Tehrani a exploité les résultats de surveillance psychologique de 2 028 investigateurs forensiques britanniques et mesure des taux d’anxiété, de dépression, d’état de stress post-traumatique, de burnout et de traumatisme secondaire supérieurs à ceux relevés chez les policiers, ce qui la conduit à plaider pour un dépistage systématique plutôt que sur demande [10]. L’échantillon est suffisamment large pour que le résultat ne puisse être écarté comme le reflet d’une population de praticiens particulièrement affectés.

Les référentiels qualité ferment les yeux

C’est ici que le sujet devient technique plutôt que compassionnel. La littérature sur les facteurs humains en sciences forensiques traite depuis longtemps la fatigue, le stress et la pression organisationnelle comme des sources de biais décisionnel. Itiel Dror les intègre explicitement dans sa taxonomie des huit sources de biais [11], modèle par ailleurs évoqué dans un précédent article sur ForenSeek. Un examinateur qui traite une cinquantaine de dossiers simultanément réunit les trois conditions décrites par ce modèle, la pression temporelle, l’exposition répétée et l’absence de récupération. La littérature les identifie comme susceptibles d’affecter la santé mentale et, par voie de conséquence, la qualité du raisonnement d’expertise.

L’objection habituelle consiste à dire que le lien entre l’état psychologique du praticien et les conclusions techniques reste théorique. Une expérimentation le contredit dans le champ même de la criminalistique numérique. Nina Sunde et Itiel Dror ont soumis un même disque dur à 53 examinateurs issus de huit pays, en faisant varier le contexte informationnel transmis. Les participants ont identifié entre une et huit des onze traces présélectionnées, avec des indices de cohérence inter-examinateurs inférieurs au seuil d’acceptabilité de 0,667, et le contexte de culpabilité fourni a significativement modifié le nombre de traces rapportées [12]. Autrement dit, sur des données identiques, la conclusion varie selon l’état informationnel et cognitif de celui qui les analyse.

La série de normes ISO 21043, dont les parties 3, 4 et 5 publiées en 2025 couvrent respectivement l’analyse, l’interprétation et le rapport [13], ainsi que l’accréditation ISO/IEC 17025, encadrent les méthodes, la traçabilité et la formulation des conclusions. Aucune de ces exigences ne mesure l’état cognitif du professionnel qui applique la méthode. Un laboratoire forensique peut être irréprochable au regard de son référentiel qualité tout en faisant travailler des examinateurs dont les capacités cognitives sont durablement altérées. C’est un angle mort documenté dans la littérature scientifique, et qui pourrait être soulevé lors du débat contradictoire. La question posée à l’expert ne serait plus seulement « quelle méthode avez-vous appliquée ? », mais « dans quelles conditions de charge de travail et sur quelle durée l’avez-vous appliquée ? ».

Prendre ces informations avec prudence

Plusieurs réserves méthodologiques s’imposent à la lecture de ces informations. Le taux de 43 % mesure une perception et non un dispositif. Il repose sur les déclarations d’agents dont on ignore la proportion à avoir répondu, dans un milieu où l’aveu de fragilité reste coûteux, ce qui en fait plutôt une estimation haute. Sept services n’ont pas répondu à la demande. Selon qu’on les suppose alignés sur les autres ou non, le taux national d’adoption des standards renforcés oscille entre 30 et 47 %, et rien n’incite à retenir le haut de la fourchette.

Surtout, aucune des études citées n’établit directement une augmentation du taux d’erreur d’expertise imputable à la détresse psychique. Les travaux de Sunde et Dror démontrent la sensibilité de la décision au contexte, non l’effet propre de l’épuisement, et la chaîne de causalité entre surcharge, altération cognitive et erreur reste inférée à partir de littératures distinctes. Enfin, l’essentiel de la mise en récit provient d’un auteur, Paul Gullon-Scott, à la fois chercheur, ancien praticien et consultant en santé mentale sur ce marché. Ses données sont sourcées et vérifiables, son positionnement ne l’est pas.

Et en France ?

Le rapprochement est instructif, à condition de ne pas transposer des chiffres qui n’existent pas ici. À ce jour, aucune donnée publique consolidée ne documente les délais moyens d’exploitation des scellés numériques ni la charge par examinateur, que ce soit au sein du Laboratoire Central de la Criminalistique Numérique à Écully (SNPS), de l’Unité nationale cyber, de l’Office anti-cybercriminalité, de l’Office mineurs, ou chez les investigateurs en cybercriminalité et les enquêteurs NTECH qui traitent l’essentiel du flux à l’échelon territorial. Il n’existe pas davantage d’équivalent français au HMICFRS produisant ce type d’inspection thématique rendue publique. L’absence de mesure ne prouve pas l’absence de problème. Elle empêche seulement d’en discuter.

Un point mérite enfin l’attention de la communauté scientifique. Les experts judiciaires inscrits près les cours d’appel, commis dans des dossiers criminels et particulièrement pour l’exploitation de supports numériques dans des procédures de pédocriminalité, exercent le plus souvent seuls, sans supervision clinique, sans débriefing d’équipe, sans médecine du travail dédiée, et rémunérés au tarif des frais de justice. Là où l’inspection britannique recommande un dépistage psychologique annuel obligatoire pour les fonctionnaires exposés, l’expert indépendant ne relève, en pratique, d’aucun dispositif comparable. C’est une asymétrie de protection qui devrait au minimum être posée sur la table.

Sources

[1] Paul Gullon-Scott, Protecting Those Who Protect Children. Inspection Findings And The Evidence Base For Investigator Well-Being, Forensic Focus, 13 août 2026.

[2] £2.4 Million For UK Police Well-Being. What Will It Actually Buy?, Forensic Focus, août 2026.

[3] HMICFRS, The policing response to the investigation of online child sexual abuse and the management of registered sex offenders, avril 2026.

[4] Digital Forensics Round-Up, August 19 2026, Forensic Focus, 19 août 2026.

[5] Kelty et al., Forensic Science International: Digital Investigation, 2021 (référence citée dans [1]).

[6] Levin et al., Journal of Forensic Sciences, 66(5), 2021 (référence citée dans [1]).

[7] Gewirtz-Meydan et al., Child Abuse & Neglect, 152, 2024 (référence citée dans [1]).

[8] Gullon-Scott & Johnson, UK-based digital forensic investigators and the impact of exposure to traumatic material, Journal of Criminological Research, Policy and Practice, 11(3), 2024.

[9] Tyagi & Seigfried-Spellar, Journal of Forensic Sciences, 2025 (référence citée dans [1]).

[10] Noreen Tehrani, The role of psychological surveillance in reducing harm and building resilience in police forensic investigators, The Police Journal, 97(1), 2024. DOI 10.1177/0032258X231151996.

[11] Itiel E. Dror, Cognitive and Human Factors in Expert Decision Making. Six Fallacies and the Eight Sources of Bias, Analytical Chemistry, 92(12), 2020.

[12] Nina Sunde & Itiel E. Dror, A hierarchy of expert performance (HEP) applied to digital forensics. Reliability and biasability in digital forensics decision making, Forensic Science International: Digital Investigation, vol. 37, 2021. DOI 10.1016/j.fsidi.2021.301175.

[13] ISO 21043-4:2025, Forensic sciences — Part 4: Interpretation, ISO, 2025.