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Peut-on reconstruire une activité humaine à partir d’un smartphone ?

Une étude récente menée par des chercheurs du Netherlands Forensic Institute et de l’Université d’Amsterdam examine la possibilité d’exploiter, dans un cadre judiciaire, les données issues des capteurs intégrés aux smartphones. L’enjeu est de déterminer si ces signaux de mouvement peuvent être traduits en une évaluation probabiliste permettant d’apprécier si une activité humaine donnée a eu lieu à un moment déterminé. À mesure que les objets du quotidien enregistrent des traces comportementales de plus en plus fines, la question de leur intégration méthodologique dans le raisonnement judiciaire devient centrale.

Comprendre la reconnaissance d’activité

La Human Activity Recognition, souvent abrégée HAR, est un champ de recherche développé depuis une dizaine d’années, d’abord dans les domaines de la santé connectée, du sport et des objets intelligents. Son principe consiste à exploiter les capteurs intégrés aux smartphones pour identifier des catégories de mouvements à partir de signaux numériques. Les téléphones contiennent notamment un accéléromètre et un gyroscope qui enregistrent en continu des variations de mouvement et d’orientation. À partir de ces séries de données, des modèles statistiques entraînés sur des activités connues apprennent à reconnaître des motifs caractéristiques. Marche, course ou immobilité présentent des signatures différentes que l’algorithme peut comparer aux données issues d’un téléphone analysé. 

Dans un usage courant, cette classification sert par exemple à suivre une activité physique ou détecter une chute. En contexte judiciaire, l’enjeu est plus restreint et plus exigeant. Il s’agit d’examiner ce que ces enregistrements permettent raisonnablement de soutenir au sujet d’une activité donnée, et ce qu’ils ne permettent pas d’affirmer.

De la classification à l’évaluation probabiliste

En sciences forensiques, la question n’est pas de déclarer qu’un événement a eu lieu, mais d’apprécier la force avec laquelle des données soutiennent une hypothèse par rapport à une autre. Les résultats issus des modèles de reconnaissance d’activité peuvent être traduits dans ce cadre en exprimant leur valeur sous forme de rapport de vraisemblance. Concrètement, il s’agit de déterminer si la séquence enregistrée est davantage attendue sous un scénario plutôt que sous un scénario alternatif clairement défini. L’algorithme ne décide pas qu’une personne courait ou marchait. Il fournit une mesure comparative du soutien apporté par les données à l’une des hypothèses examinées.

Illustration méthodologique en situation judiciaire

Imaginons un smartphone saisi dans le cadre d’une enquête pour agression. À un horaire déterminant pour les faits, les capteurs de mouvement ont enregistré une séquence de données.

Deux hypothèses sont formulées. Selon la première, la personne marchait normalement. Selon la seconde, elle courait. L’analyse des données montre que les signaux observés sont dix fois plus probables sous l’hypothèse d’une course que sous celle d’une marche. Le Likelihood Ratio est alors de dix en faveur de l’hypothèse selon laquelle la personne courait. Ce résultat ne constitue pas une preuve directe de la course. Il exprime un soutien probabiliste des données à cette hypothèse par rapport à l’alternative. L’intégration de cette information dans le dossier dépendra des autres éléments de preuve et de la cohérence globale des scénarios.

L’intérêt majeur de cette approche est sa compatibilité avec la logique bayésienne déjà reconnue en matière de preuve scientifique.

Les limites scientifiques et méthodologiques

Les modèles de Human Activity Recognition sont généralement entraînés sur des ensembles de données collectées dans des conditions contrôlées. Or, en situation réelle, de nombreux facteurs influencent le signal enregistré. La manière dont le téléphone est porté, la position dans une poche ou un sac, la nature du sol, l’état émotionnel ou encore la configuration logicielle de l’appareil peuvent affecter les mesures.

Un stress aigu peut modifier l’amplitude et la régularité des mouvements, tout comme une mise à jour logicielle peut changer la fréquence d’échantillonnage ou les paramètres de filtrage des capteurs. Ces éléments techniques, rarement visibles pour l’utilisateur, ont pourtant un impact direct sur la structure des données exploitées. La variabilité inter-individuelle constitue également un paramètre important. Deux personnes courant à la même vitesse peuvent produire des signatures légèrement différentes. Par ailleurs, l’intégrité des données doit être vérifiée. Les journaux de capteurs peuvent être incomplets, altérés ou désactivés selon les paramètres de l’appareil.

Enfin, comme pour toute méthode algorithmique, la validation externe, la connaissance des taux d’erreur et la transparence du modèle utilisé sont des conditions essentielles à son admissibilité en contexte judiciaire.

De la source à l’activité : un parallèle avec la génétique forensique

Ces travaux font écho à une distinction désormais classique en génétique forensique : celle entre le niveau de la source et le niveau de l’activité. Dans notre article Mégots de cigarette : un simple baiser peut-il fausser l’interprétation ADN ?, nous rappelions qu’identifier l’origine d’un profil génétique ne permet pas, à lui seul, d’expliquer comment il a été déposé. La même logique s’applique ici. Mettre en évidence un motif de mouvement compatible avec une course ne suffit pas à établir les circonstances exactes de l’action. Dans les deux cas, l’enjeu est identique. Passer d’une information technique à une interprétation au niveau de l’activité exige une comparaison explicite de scénarios et une évaluation probabiliste rigoureuse. Les données issues d’un smartphone, comme celles issues d’un profil ADN, prennent sens uniquement dans ce cadre structuré.

Enjeux juridiques et perspectives

Pour les magistrats et les experts judiciaires, la difficulté réside moins dans la technologie que dans sa compréhension méthodologique. Produire un rapport de vraisemblance suppose de définir précisément les hypothèses comparées, de documenter la validation du modèle et d’exposer clairement les limites de l’analyse. Le smartphone ne devient pas un témoin automatique des faits. Il peut, sous certaines conditions strictes, fournir un élément d’information probabiliste venant éclairer un scénario parmi d’autres. L’enjeu n’est donc pas de multiplier les données disponibles, mais d’en garantir l’interprétation scientifiquement robuste et juridiquement pertinente.

Source :

McCarthy, C., van Zandwijk, J. P., Worring, M., & Geradts, Z. (2025). Forensic Activity Classification Using Digital Traces from iPhones: A Machine Learning-based Approach.
Disponible en ligne : https://arxiv.org/abs/2512.03786

Quand un baiser permet de transférer l'ADN d'une tierce personne sur un mégot de cigarette. Forenseek

Mégots de cigarette : un simple baiser peut-il fausser l’interprétation ADN ?

Une problématique classique des scènes d’infraction

Le mégot de cigarette est un support biologique de premier plan. Riche en cellules épithéliales déposées par la salive, il permet généralement d’obtenir des profils génétiques exploitables. En pratique, la découverte d’un mélange ADN sur un filtre est souvent interprétée comme le signe que deux personnes ont fumé la même cigarette ou se sont succédé dans un intervalle rapproché. Or, avec l’augmentation de la sensibilité des techniques de quantification et d’amplification STR, les laboratoires détectent aujourd’hui des quantités infimes d’ADN, y compris issues de transferts indirects. La question n’est donc plus seulement de savoir « à qui appartient ce profil ? », mais « comment cet ADN est-il arrivé là ? ».

Un protocole expérimental à deux scénarios réalistes

Les auteurs de cette étude pilote ont testé deux configurations distinctes.

Premier scénario : baiser puis cigarette.
Un couple s’embrasse (baiser avec échange salivaire), puis chacun fume une cigarette à différents intervalles : immédiatement, puis 5, 15, 30, 60, 90 et 120 minutes après le contact. L’objectif est d’évaluer si l’ADN du partenaire, resté dans la cavité buccale, peut être transféré secondairement sur le filtre.

Deuxième scénario : cigarette partagée.
Les deux partenaires fument alternativement la même cigarette, reproduisant un cas de co-consommation directe. Les échantillons ont été analysés soit immédiatement après collecte, soit après un délai de conservation de 30 jours, afin d’évaluer l’effet du temps sur la quantité et la qualité de l’ADN récupéré.

Jusqu’à deux heures de persistance détectable

Dans le scénario « baiser puis cigarette », des allèles attribuables au partenaire non-fumeur ont été détectés sur les mégots jusqu’à 120 minutes après le contact. La quantité d’ADN transféré diminue progressivement avec le temps, mais reste détectable dans plusieurs conditions expérimentales. Autrement dit, la présence d’un profil minoritaire sur un mégot ne permet pas d’affirmer, à elle seule, que deux personnes ont fumé la cigarette. Un simple contact intime antérieur pourrait suffire à expliquer le mélange. Ce résultat s’inscrit dans la continuité de travaux récents montrant que l’ADN salivaire peut persister dans la cavité buccale pendant plusieurs dizaines de minutes, voire davantage selon les individus et les conditions physiologiques.

L’effet déterminant du délai d’analyse

L’étude met également en évidence une diminution significative de la quantité totale d’ADN après 30 jours de conservation, accompagnée d’une augmentation de l’indice de dégradation. Ce phénomène affecte particulièrement la composante minoritaire du mélange, plus fragile et plus susceptible de disparaître partiellement (pertes alléliques, déséquilibres). En pratique, cela signifie qu’un mégot analysé rapidement peut révéler un mélange détectable, alors qu’un traitement différé pourrait aboutir à un profil apparemment mono-contributeur. Cette variabilité temporelle complique l’interprétation et souligne l’importance de documenter précisément les conditions de stockage et les délais de traitement.

L’apport et les limites des marqueurs Y-STR

Dans les cas où la femme fumait après le baiser, les analyses Y-STR ont permis de suivre spécifiquement la composante masculine transférée. Des profils Y complets ont été obtenus jusqu’à une heure après le contact, avec des allèles encore détectables à deux heures dans certaines conditions. Toutefois, là encore, la dégradation progressive et la faiblesse quantitative du signal imposent prudence et contextualisation.

Interpréter au niveau de l’activité est un impératif

Ces résultats illustrent parfaitement la distinction désormais centrale entre :

  • Le niveau de la source : à qui appartient l’ADN ?
  • Le niveau de l’activité : par quel mécanisme a-t-il été déposé ?

En présence d’un mélange sur un mégot retrouvé sur une scène d’infraction, plusieurs scénarios peuvent être scientifiquement plausibles : co-consommation, manipulation successive, transfert secondaire après contact intime antérieur, voire combinaison de ces hypothèses. L’expert ne peut donc se limiter à constater la présence d’un profil ADN. Il doit discuter les mécanismes de dépôt compatibles avec les données scientifiques disponibles, en intégrant la dynamique des transferts secondaires et les effets du temps.

Conclusion

Cette étude expérimentale, menée dans des conditions contrôlées, ne prétend pas établir une règle universelle applicable à toutes les situations judiciaires. Elle apporte en revanche la démonstration claire qu’un transfert secondaire buccal vers un mégot est possible et peut rester détectable jusqu’à deux heures après un simple baiser. À l’heure où la sensibilité des techniques d’analyse génétique ne cesse de progresser, ces résultats rappellent une exigence fondamentale des sciences forensiques : la détection d’un ADN ne vaut pas, en soi, démonstration d’un scénario. L’interprétation doit s’inscrire dans une approche rigoureuse, contextualisée et raisonnée au niveau de l’activité, afin d’éviter toute surinterprétation devant les juridictions.

Source :

GIANFREDA, Denise, CORRADINI, Beatrice, FERRI, Gianmarco, FERRARI, Francesca, BORCIANI, Ilaria, CECCHI, Rossana, SANTUNIONE, Anna Laura. Preliminary study of mixed traces on cigarette butts and non-self DNA transfer, persistence, prevalence and recovery in different forensic scenarios. Legal Medicine, 2026, vol. 81, article 102803. DOI: 10.1016/j.legalmed.2026.102803.