Une morsure et une strangulation sont deux gestes fréquents dans les violences conjugales, mais ils ne laissent pas du tout le même type de trace génétique. C’est l’un des enseignements de travaux qui seront présentés fin octobre au congrès ISHI 37, le grand rendez-vous international consacré à l’identification humaine par l’ADN [1]. Ces résultats font écho à une difficulté réelle rencontrée dans les cas de violences conjugales. Retrouver l’ADN du partenaire sur le corps de la victime ne suffit pas toujours à établir dans quelles circonstances il a été déposé, notamment lorsque les deux personnes vivent sous le même toît et sont régulièrement en contact.
Le paradoxe de l’ADN au sein du couple
Dans la plupart des affaires criminelles, l’obtention d’un profil génétique d’un suspect à partir d’un prélèvement effectué sur une victime constitue un élément matériel à forte valeur probante. Cependant, ce raisonnement s’effondre bien souvent dans le cas des violences conjugales. Les partenaires vivent ensemble, partagent le même lit, la même salle de bain, les mêmes vêtements et une infinité de contacts quotidiens, y compris sexuels. L’ADN de chacun se retrouve donc très fréquemment sur l’autre [2]. Les experts en génétique forensique parlent d’ADN de fond (ou background DNA, en anglais), pour désigner ce matériel génétique accumulé par la simple cohabitation plutôt que par un acte ou un geste précis.
La question qui compte dans ce genre d’affaire, n’est plus vraiment de savoir à qui appartient cet ADN (le niveau de la source), mais comment a-t-il été déposé (le niveau de l’activité) ? S’agit-il d’un contact banal de la vie commune, d’un transfert secondaire ou d’un geste lié à une agression ? C’est précisément ce que cherche à objectiver Daniel Arend, jeune chercheur mis en avant par le programme Student Ambassador du symposium ISHI 37 [1]. Ses travaux portent sur le transfert, la persistance, la prévalence et la récupération de l’ADN lors de deux gestes emblématiques des violences intrafamiliales que sont la morsure et la strangulation [1].
La morsure dans les violences conjugales
Les recherches de Daniel Arend s’intéressent notamment à la récupération de l’ADN après des morsures simulées. Selon l’entretien publié par les organisateurs avant le congrès, les zones mordues ont livré dans de nombreux cas des profils ADN quasi complets de la personne mordante jusqu’à 16 heures après le contact, alors que les volontaires avaient repris leurs activités habituelles [1]. La personne mordante devient souvent le contributeur majoritaire du mélange alors qu’elle n’apparaît généralement qu’en position minoritaire en l’absence de morsure [1]. Les résultats doivent toutefois être considérés avec prudence puisqu’ils n’ont pas encore fait l’objet d’une publication scientifique évaluée par les pairs.
Cette persistance n’est pas surprenante au regard de travaux antérieurs sur l’ADN salivaire. Une étude publiée en 2011 a montré qu’un profil masculin complet pouvait encore être obtenu 96 heures après un dépôt de salive sur une peau non lavée, dans 8 expérimentations sur 9 [3]. Une morsure peut donc produire une trace dont l’interprétation diffère sensiblement de celle obtenue après un simple contact cutané.
Le problème de la strangulation
À l’inverse, les strangulations simulées par simple contact peau à peau ne livrent le plus souvent que des profils ADN partiels [1]. Ces profils se révèlent fréquemment impossibles à distinguer de l’ADN de fond lié à la cohabitation [1]. Ce constat rejoint des travaux consacrés depuis la fin des années 1990 à la strangulation manuelle. Ils ont d’abord montré que l’ADN de l’agresseur pouvait être typé à partir des cellules épithéliales déposées sur le cou de la victime [4], puis qu’en l’absence de toute agression, près d’un quart des zones cervicales prélevées chez 24 adultes volontaires portaient déjà des allèles étrangers [5]. Une étude norvégienne a en outre observé que chez les participants vivant avec leur partenaire, l’ADN de ce dernier persistait sur le cou et s’y accumulait au fil de la journée [2]. Un écouvillonnage cervical positif à l’ADN du conjoint peut ainsi ne rien démontrer quant à une strangulation, tandis qu’un profil faible ou partiel ne permet pas davantage de l’écarter.
Ce que cela change pour l’enquête judiciaire et l’expertise
Pour les enquêteurs, les techniciens en police scientifique de la Police Nationale et les techniciens en identification criminelle de la Gendarmerie Nationale, ces informations plaident en faveur d’un prélèvement précoce et ciblé des traces de morsure, dont la valeur probante semble se maintenir sur plusieurs heures et en faveur d’une grande prudence dans l’exploitation des écouvillons cervicaux chez des partenaires vivant sous le même toit. Pour les experts judiciaires et les magistrats, elles confortent l’approche évaluative promue par le réseau européen ENFSI et l’École des Sciences Criminelles de l’Université de Lausanne, qui invite à évaluer la probabilité des observations au regard d’hypothèses alternatives, ici formulées au niveau de l’activité, en tenant compte du délai écoulé, des activités de la victime et du contexte de cohabitation, plutôt que de s’arrêter à la simple présence d’un profil génétique [6].
Les travaux de Daniel Arend s’inscrivent dans cette démarche probabiliste. Leur intérêt tient précisément au fait qu’ils cherchent à produire des données permettant de mieux documenter ces situations, plutôt qu’à considérer la seule présence d’un profil comme une preuve directe de l’activité alléguée [1].
Des résultats encore préliminaires
Bien que ces informations soient particulièrement intéressantes, il faut néanmoins rester prudent sur la portée de ces travaux. Les résultats présentés par Daniel Arend concernent des scénarios expérimentaux et seront présentés sous forme de poster à ISHI 37 [1]. Ils ne constituent pas encore une étude publiée dans une revue à comité de lecture. Ils s’inscrivent cependant dans un mouvement plus large, documenté depuis une quinzaine d’années sur la manière dont l’ADN se transfère entre personnes qui partagent un même espace de vie ou de travail. Une étude italienne récente, consacrée aux espaces de travail partagés, a par exemple montré que l’ADN d’un collègue avec qui nous travaillons, pouvait se retrouver sur nos objets personnels, en l’occurrence nos cartes bancaires, alors même que ce collègue n’avait aucunement manipulé ces objets [7]. Ce fonds génétique partagé, largement méconnu il y a encore vingt ans, est aujourd’hui régulièrement invoqué pour contester la preuve génétique devant les juridictions pénales.
Dans les violences conjugales, retrouver l’ADN du partenaire sur la victime constitue donc une information qui doit être interprétée dans un contexte bien particulier. La trace génétique peut être pertinente, mais sa valeur probante dépend aussi de la manière dont elle a pu être déposée et des autres hypothèses compatibles avec les observations.
Références
[1] Luther T. « Student Ambassador Poster Preview, Daniel Arend on DNA Transfer in Domestic Violence Cases ». ISHI News, 17 septembre 2026. https://www.ishinews.com/student-ambassador-poster-preview-daniel-arend-on-dna-transfer-in-domestic-violence-cases/ [2] Fantinato C., Gill P., Fonneløp A.E. « Non-self DNA on the neck, a 24 hours time-course study ». Forensic Science International: Genetics, 2022, 57, 102661. DOI 10.1016/j.fsigen.2022.102661. [3] Kenna J., Smyth M., McKenna L., Dockery C., McDermott S.D. « The recovery and persistence of salivary DNA on human skin ». Journal of Forensic Sciences, 2011, 56(1), 170-175. DOI 10.1111/j.1556-4029.2010.01520.x. [4] Wiegand P., Kleiber M. « DNA typing of epithelial cells after strangulation ». International Journal of Legal Medicine, 1997, 110(4), 181-183. DOI 10.1007/s004140050063. [5] Graham E.A.M., Rutty G.N. « Investigation into « Normal » Background DNA on Adult Necks, Implications for DNA Profiling of Manual Strangulation Victims ». Journal of Forensic Sciences, 2008, 53(5), 1074-1082. DOI 10.1111/j.1556-4029.2008.00800.x. [6] European Network of Forensic Science Institutes (ENFSI). « ENFSI Guideline for Evaluative Reporting in Forensic Science », approved version 3.0, 8 mars 2015. https://enfsi.eu/wp-content/uploads/2016/09/m1_guideline.pdf [7] Onofri M., Tommolini F., Severini S., Gambelunghe C., Lancia M., Carlini L., Carnevali E. « Trace DNA Transfer in Co-Working Spaces, The Importance of Background DNA Analysis ». International Journal of Molecular Sciences, 2024, 25(4), 2207. DOI 10.3390/ijms25042207.
Condamnée le 8 septembre 2026 à 10 ans de prison, Yvonne « Missy » Woods, analyste génétique réputée du Colorado Bureau of Investigation (CBI), a altéré des données ADN pendant 15 ans [1]. Plus de 1000 dossiers criminels font aujourd’hui l’objet d’un réexamen [2]. Au-delà du simple fait divers, l’affaire interroge tous les systèmes judiciaires, le nôtre compris, sur l’intégrité de la preuve scientifique et sur les garde-fous censés la protéger.
Une experte au-dessus de tout soupçon
Pendant près de 30 ans, de janvier 1994 à novembre 2023, Missy Woods a été l’un des visages les plus respectés de la criminalistique de l’État du Colorado [1]. Analyste en génétique forensique dans les laboratoires du CBI du comté de Jefferson, elle était sollicitée sur les dossiers les plus sensibles de l’État, dont de nombreux homicides, agressions sexuelles ou encore cold cases [1][7]. Réputée pour la rapidité avec laquelle elle traitait ses dossiers, elle faisait autorité devant les tribunaux où sa parole emportait souvent la conviction des jurés [5]. C’est d’ailleurs ce capital de confiance qui donne à cette affaire sa dimension particulière.
En septembre 2023, une stagiaire du CBI qui réexamine les données de quantification d’anciens dossiers d’agressions sexuelles remarque une anomalie [1][14]. Sur un échantillon traité par Woods en 2018, la valeur de « quantification ADN » a disparu alors que les données brutes indiquent bien la présence d’ADN masculin [1][14]. Le 3 octobre 2023, le CBI ouvre une enquête administrative interne et suspend l’analyste [2][3]. Un contrôle qui aurait pu rester anodin devient en quelques mois l’un des plus grands scandales forensiques de l’histoire judiciaire américaine. Pour garantir l’indépendance des investigations, le CBI confie l’enquête pénale à un service extérieur, la Division of Criminal Investigation du Dakota du Sud [1][2].
Quinze ans de manipulations
Les conclusions de l’enquête interne, rendues publiques en 2024, établissent que Woods a falsifié des données entre 2008 et 2023 [3]. Le CBI recensait 1 045 dossiers impactés en août 2025, dont plus de 400 relatifs à des violences sexuelles [2][6]. Pour comprendre le mode opératoire de Missy Woods, il faut rappeler une étape technique. Avant d’établir un profil génétique, le laboratoire forensique évalue la quantité d’ADN contenue dans un prélèvement et parfois la quantité d’ADN masculin [9]. C’est cette valeur de quantification qui décide si l’analyse se poursuit ou si le prélèvement est déclaré inexploitable [9]. Woods intervenait précisément à ce stade. Elle supprimait ou réduisait manuellement les valeurs d’ADN masculin dans ses notes de laboratoire puis rédigeait des rapports d’analyse concluant à une absence d’ADN masculin alors que celui-ci avait bel et bien été détecté [1][7].
L’accusation a documenté 52 rapports contenant des affirmations fausses, auxquels s’ajoute un 53e rapport techniquement exact mais rédigé de manière à dissuader un enquêteur d’exploiter les résultats [1]. Dans 41 de ces dossiers, aucune poursuite judiciaire n’a jamais été engagée et 32 d’entre eux concernaient des femmes et des enfants ayant dénoncé des violences sexuelles [1]. Dans les 12 dossiers où des poursuites ont eu lieu, seulement 3 sont allés jusqu’au procès [1]. L’un d’eux, un procès pour meurtre, a donné lieu à une condamnation sur la base d’un témoignage de Woods dont le caractère mensonger fonde le chef de parjure [1].
Rien n’indique que Woods ait fabriqué des identifications ou des comparaisons positives pour faire condamner des innocents [1][3]. Son avocat a d’ailleurs insisté sur ce point, en indiquant qu’elle n’avait jamais modifié un profil ni le résultat d’une comparaison [6]. Le mobile semble avoir été le rendement, en écartant les analyses complexes, en tenant les délais et en entretenant sa réputation de productivité [5][7]. À l’audience, elle a évoqué un travail devenu « une obsession », sur fond d’épuisement professionnel [5]. Selon plusieurs médias du Colorado, une collègue avait pourtant signalé des incohérences dans son travail dès 2014, alors que sa hiérarchie lui avait simplement demandé de corriger les données, sans exiger d’explication [3][4][14]. Elle a continué à traiter des kits de prélèvements biologiques dans le cadre d’agressions sexuelles pendant 9 ans. Aucune de ces circonstances n’atténue les conséquences, puisque chaque élément effacé ou falsifié pouvait conduire à l’identification d’un potentiel agresseur.
[Elle] a compromis la confiance que les forces de l’ordre, les mis en cause et leurs avocats, les victimes et le public doivent pouvoir placer dans la preuve scientifique
Dix ans de prison et un système à reconstruire
Initialement poursuivie pour 102 chefs d’accusation, Woods a plaidé coupable le 23 juin 2026 de quatre crimes, infraction informatique, parjure, tentative d’influencer un agent public et faux et usage de faux [1][7]. Le 8 septembre 2026, le juge Andrew Poland l’a condamnée à 10 ans d’emprisonnement pour l’infraction informatique, à 6 ans pour le parjure, 6 ans pour la tentative d’influence et 3 ans pour le faux et usage de faux, suivies de 3 ans de liberté surveillée [1][2]. Une audience consacrée aux réparations financières est fixée au 12 novembre 2026 [1].
Le magistrat a qualifié les faits de faute intentionnelle commise par une professionnelle hautement qualifiée occupant une position de confiance extraordinaire [1]. La procureure Alexis King a souligné que sa conduite avait « compromis la confiance que les forces de l’ordre, les mis en cause et leurs avocats, les victimes et le public doivent pouvoir placer dans la preuve scientifique » [1].
Pour l’État du Colorado, l’addition ne fait que commencer. Chaque dossier traité par Woods constitue un motif potentiel de recours y compris pour des condamnations avec plusieurs éléments concordants [1][8]. En 2025, le parquet de Boulder a fait annuler la condamnation de Michael Clark pour le meurtre de Marty Grisham en 1994, après une nouvelle analyse des scellés [8]. En août 2026, un juge du comté de Weld a prononcé un non-lieu dans une affaire de violences sexuelles sur mineure au seul motif de l’intervention initiale de Woods [5][8]. Campagne de nouvelles analyses, notification aux parquets et aux avocats de la défense, contentieux en cascade, le coût était déjà estimé à plus de 11 millions de dollars il y a deux ans [1][8]. Le CBI a créé un comité de surveillance de ses services forensiques, auquel siège la procureure Alexis King [1].
Ce que l’affaire Missy Woods nous enseigne
Pour les enquêteurs, les magistrats et les experts judiciaires, l’affaire Woods est un cas d’école à plusieurs titres.
La fraude interne est l’angle mort des systèmes qualité. Le laboratoire du CBI était accrédité et régulièrement audité [3]. Cependant, l’accréditation ISO 17025, à laquelle sont soumis la plupart des laboratoires forensiques, dont les laboratoires français habilités par le COFRAC, vérifie des protocoles et des modes opératoires, pas l’honnêteté d’un agent qui les connaît parfaitement et en connaît donc les failles [10][11]. Missy Woods a déjoué les contrôles pendant 15 ans précisément parce qu’elle était expérimentée [3]. Les dispositifs les plus efficaces restent la revue technique de chaque dossier par un second analyste, les audits aléatoires portant sur les données brutes et non sur les seuls rapports, la traçabilité informatique complète des fichiers d’analyse, ainsi que la prise en compte réelle des signalements internes. L’épisode de 2014 montre qu’un signalement sans suite vaut moins que pas de signalement du tout, puisqu’il a donné l’illusion que le contrôle a fonctionné [4].
La réputation de l’expert est elle-même un facteur de risque. Plus un expert est réputé, moins ses conclusions sont discutées, que ce soit par ses collègues, par les avocats ou encore par les juridictions [4]. Le principe du contradictoire est censé corriger ce biais. En France, les parties peuvent solliciter un complément d’expertise ou une contre-expertise et rien n’interdit de demander l’accès aux données brutes, électrophorégrammes compris [12]. L’affaire Woods rappelle que ces outils ne servent que si l’on s’en sert et qu’un rapport génétique n’est pas moins discutable qu’une autre pièce de la procédure.
Enfin, il convient de rappeler que la preuve génétique n’est pas infaillible. Au-delà des risques de dégradation, de contamination ou de transfert d’ADN, l’analyse et l’interprétation des résultats restent humaines. L’ADN, souvent qualifié de « reine des preuves », est aujourd’hui présent dans presque tous les dossiers criminels. Cependant, entre le prélèvement biologique effectué sur une scène de crime ou sur un scellé et la déposition en cour d’assises, il y a des choix d’analyse, des seuils, des logiciels, parfois de l’intelligence artificielle et des spécialistes qui sont bien humains. C’est cette chaîne complète qu’il faut savoir interroger et contrôler. Les scandales d’Annie Dookhan et de Sonja Farak, deux chimistes de laboratoires de stupéfiants du Massachusetts dont les fraudes ont entraîné l’annulation de plus de 20 000 condamnations, l’avaient déjà montré [13]. L’affaire Woods le rappelle aujourd’hui sur le terrain de la génétique, avec des victimes dont malheureusement les plaintes n’ont jamais abouti.
La justice du Colorado mettra des années à réparer les dégâts et l’image de ses laboratoires. Pour la communauté forensique, l’affaire restera comme la démonstration qu’une expertise vaut ce que vaut la personne qui la signe et surtout qu’aucune accréditation ne dispense d’une double vérification.
La criminalistique moderne est devenue incontournable dans les affaires délictuelles et criminelles et s’impose au quotidien comme un redoutable outil d’aide à l’enquête. Ce que nous voyons aujourd’hui n’est pas le fruit du hasard, mais celui d’une très longue expérience internationale, vieille de plusieurs siècles. À travers les techniques qui composent la police scientifique et la science forensique, on peut établir une chronologie des plus anciennes aux plus récentes.
Comprendre et décrypter le corps humain
Ce sont souvent des médecins qui, au cours de l’histoire, par leurs travaux pratiques et leurs recherches, contribuent, volontairement ou non, aux avancées de la police scientifique. En 1684, le médecin-botaniste anglais Nehemiah Grew décrit les crêtes papillaires des doigts et des paumes devant la Royal Society. Une approche purement anatomique, que complète l’Italien Marcello Malpighi (1628-1694), considéré comme le fondateur de l’anatomie microscopique ou histologie. De son côté, le Tchèque Jan Evangelista Purkinje (1787-1869) est également un anatomiste réputé. Il apporte aux sciences biomédicales l’étude des glandes sudoripares, qui produisent la sueur. Il propose en 1823 une première classification des dessins papillaires, sans percevoir toutefois, à cette époque, leur utilité « technique » ni leur valeur identificatrice.
Première tentative d’application de l’identification par les empreintes papillaires C’est un administrateur britannique en poste au Bengale, William Herschel, qui utilise pour la première fois, en 1858, les empreintes digitales et palmaires, en faisant apposer la main entière sur un contrat passé avec un entrepreneur local de travaux publics. À ce stade, aucune étude scientifique ne prouve encore la valeur identificatrice formelle des empreintes.
L’anthropométrie judiciaire, première technique d’identification Il faut attendre 1882 pour que le Parisien Alphonse Bertillon (1853-1914) mette au point, en France, la première méthode scientifique fiable d’identification des récidivistes. Il s’appuie sur une batterie de mesures osseuses et corporelles (taille, envergure, longueur et largeur de la tête, longueur de l’oreille droite, du pied gauche, du médius, coudée, etc.) pour élaborer ce que l’on appellera « le bertillonnage », que toutes les polices du monde reprennent à leur compte. Il développe aussi la photographie signalétique (face et profil), la photographie métrique des scènes de crime et le portrait parlé, et publie de nombreux ouvrages sur ses méthodes et ses protocoles jusqu’à sa mort en 1914.
Une révolution scientifique et judiciaire, les empreintes digitales
Dix ans après les premiers succès de l’anthropométrie française, une autre méthode arrive d’outre-Manche et bouleverse tout. L’Anglais Sir Francis Galton (1822-1911) publie en 1892 une étude sur les dessins caractéristiques que nous portons au bout des doigts. Ces dermatoglyphes, ces empreintes digitales, nous différencient formellement les uns des autres. Galton signe avec Finger Prints le premier ouvrage de référence consacré au sujet et en établit le caractère identificateur. Ses travaux prolongent les observations de William Herschel et celles du médecin écossais Henry Faulds, qui avait proposé dès 1880, dans la revue Nature, d’exploiter les traces papillaires pour identifier les auteurs d’infractions.
La première affaire résolue grâce à cette méthode l’est en 1892, en Argentine, à l’occasion d’un double infanticide commis à Necochea, à environ 500 km au sud de Buenos Aires. Une mère, Francisca Rojas, tue ses deux enfants de 6 et 4 ans et accuse un voisin. Des traces papillaires ensanglantées sont relevées par l’inspecteur Eduardo Álvarez, chargé de l’enquête, sur un support où seul l’auteur des faits a pu les déposer. La comparaison avec les empreintes de l’homme incriminé et de la mère, conduite selon le système de classification mis au point par Juan Vucetich, désigne formellement Francisca Rojas. Elle passe aux aveux. Cette méthode s’impose internationalement à compter des années 1900 et détrône progressivement l’anthropométrie.
La création du premier laboratoire de police scientifique
Edmond Locard (1877-1966), médecin et élève du célèbre médecin légiste Alexandre Lacassagne, fonde à Lyon, en 1910, le premier laboratoire de police scientifique au monde dans les combles du palais de justice. Il y formalise le « principe de l’échange », selon lequel « nul ne peut agir avec l’intensité que suppose l’action criminelle sans laisser des marques multiples de son passage ». La formule reste d’actualité. Locard est à l’origine de nombreuses recherches au service de la criminalistique moderne comme la balistique, la toxicologie, ou encore l’analyse de l’écriture, c’est un touche-à-tout. Il rédige un traité de criminalistique en sept volumes, de nombreux ouvrages professionnels, des romans et même un manuel de philatélie, autre passion. On peut entendre les récits qu’il fait de sa carrière sur le site de l’INA.
En Suisse, Rodolphe Archibald Reiss (1875-1929) avait créé un an plus tôt, en 1909, l’Institut de police scientifique de Lausanne, premier établissement universitaire au monde entièrement consacré à la discipline. Cette école de formation reste une référence internationale.
Le quotidien de la police scientifique moderne, résultat combiné de tous ces travaux
Les procédures et les protocoles utilisés de nos jours sont bien connus et maîtrisés de ces techniciens en blanc auxquels les procéduriers font appel dès les premières minutes de l’enquête. Une sérieuse formation, initiale et continue, est aujourd’hui dispensée à l’École nationale de police scientifique d’Écully (69), créée par arrêté du 12 septembre 2024, dont la devise est « In scientia veritas » (« La vérité dans la science »).
Cette formation est la base de l’excellence dans la gestion moderne des scènes d’infraction (recherche de traces et d’indices, fixation des lieux par la photographie, la vidéo, le plan, le scanner et le drone, prélèvement et conditionnement). Une excellence qui se poursuit dans les laboratoires (Lille, Paris, Lyon, Marseille, Toulouse et l’IRCGN à Pontoise), où les scellés confectionnés sur les lieux sont ensuite acheminés et analysés dans les différentes sections et divisions (biologie, microtraces, chimie, balistique, informatique, documents et écritures, toxicologie, etc.).
L’ADN et l’odontologie, les autres preuves formelles d’identification
L’ADN (acide désoxyribonucléique), notre carte d’identité génétique, est devenu, en plus des empreintes digitales, une preuve formelle d’identification. Isolé dès 1869 par le Suisse Friedrich Miescher, il voit sa structure en double hélice établie en 1953 par l’Américain James Watson et le Britannique Francis Crick, à partir notamment des clichés de diffraction aux rayons X réalisés au King’s College de Londres par Rosalind Franklin et Maurice Wilkins. C’est un Britannique, Alec Jeffreys, qui met au point l’empreinte génétique en 1984 et l’applique à la criminalistique. La technique disculpe d’abord un suspect à tort mis en cause, en 1986, avant de confondre en 1987 l’auteur d’un double viol suivi de meurtre (affaire Colin Pitchfork). Depuis, l’ADN est devenu incontournable dans nombre d’affaires judiciaires.
L’odontologie médico-légale est aujourd’hui un moyen formel d’identification. Outre la remarque de Chateaubriand, qui reconnaît le sourire « inimitable » (les dents mal positionnées) de la reine Marie-Antoinette lors de son exhumation en 1815, la première identification par la dentition à avoir fait date en France remonte à l’incendie du Bazar de la Charité, à Paris, le 4 mai 1897. La duchesse d’Alençon, sœur de l’impératrice Élisabeth d’Autriche dite Sissi, décède dans la catastrophe. Elle est identifiée par son dentiste, Isaac Davenport, qui reconnaît dans ses fiches les soins qu’il lui avait prodigués. L’affaire fonde la discipline, que le Cubain Oscar Amoedo formalise dès l’année suivante dans L’art dentaire en médecine légale.
Aujourd’hui, dans les affaires d’identification de victimes de catastrophe (accident aérien, tsunami, tremblement de terre, coulée de boue, attentat de masse), où sont impliquées de nombreuses victimes de plusieurs nationalités, les empreintes digitales, l’ADN et l’odontologie constituent les trois identifiants primaires reconnus. Le protocole appliqué est celui d’Interpol, qui propose des dossiers uniformisés (ante mortem et post mortem) en français, anglais, espagnol et arabe.
Des techniques plus confidentielles mais déjà éprouvées
L’odorologie Savez-vous que l’on peut retrouver l’odeur d’une personne sur un objet qu’elle a touché ? L’odeur qui se dégage en permanence de notre corps, à travers notre transpiration, serait propre à chacun d’entre nous. Ce sont des chiens spécialement dressés qui interviennent dans cette technique, d’origine hongroise, opérationnelle en France, à Écully, depuis 2003.
L’entomologie médico-légale Les insectes (larves et pupes) sont prélevés sur les corps en décomposition pour aider à estimer le délai post mortem. Le premier rapport français connu d’entomologie médico-légale porte sur une affaire de 1850, publiée en 1855 par le docteur Marcel Bergeret, médecin et entomologiste, à la suite d’une autopsie pratiquée sur un nouveau-né retrouvé dans le conduit d’une cheminée à Arbois (Jura). Depuis, la technique s’est affinée et ce sont aujourd’hui les gendarmes de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN), à Pontoise, qui sont passés maîtres dans ces analyses.
Une recherche internationale
Des études sont en cours dans différents laboratoires, en France et en Hongrie avec des abeilles, ou encore en Angleterre avec des crevettes d’eau douce, dont les tissus concentrent des résidus de stupéfiants prélevés dans les rivières. À suivre.
En Floride, aux États-Unis, une loutre cendrée nommée Splash a été dressée pour rechercher des corps dans les rivières, où les courants et le manque de visibilité ne permettent pas aux plongeurs d’être au maximum de leur efficacité. Elle expire des bulles d’air puis les réinhale et y reconnaît les marqueurs de la décomposition cadavérique. Elle n’a plus qu’à remonter prévenir son maître en tirant sur son masque, réclamant ainsi sa récompense, bien méritée. L’expérience reste isolée, avec neuf résultats positifs sur une trentaine de sorties opérationnelles.
En Indonésie, des chercheurs s’intéressent au contenu stomacal des punaises de lit, où de l’ADN humain exploitable a été retrouvé plusieurs semaines après le dernier repas de l’insecte. En Israël, on travaille sur le fruit du gardénia, dont est extrait un composé naturel, la génipine, écologique et efficace pour révéler les traces digitales latentes sur le papier.
À moins que, pour révéler ces traces invisibles à l’œil nu, l’Inde ne remplace les poudres conventionnelles, souvent toxiques, par des poudres d’origine végétale, extraites du haricot guar (Cyamopsis tetragonoloba) ou du pois mascate (Mucuna pruriens).
Des découvertes jusqu’où ?
Dernière piste en date, dans le monde de l’infiniment petit, le microbiome, ces communautés bactériennes qui se développent à la surface de notre peau et dont la composition varie d’un individu à l’autre. Une signature individuelle de plus, étudiée depuis une quinzaine d’années, qui pourra être exploitée dans un avenir proche.
Pour approfondir :
Le hors-série du magazine Historia « Scènes de crime – 150 ans de Police scientifique » (Sept/nov 2026) propose des articles passionnants sur des domaines très variés (Photographie, balistique, dactylotechnie, anthropologie médico-légale, comparaisons d’écriture, génétique, Etc…) ainsi qu’un témoignage rare de la directrice actuelle du SNPS Estelle Davet sur les défis passés et à venir de la police scientifique.
Qui n’est jamais tombé sur un épisode de Dexter où le héros, penché sur une scène de crime, décrypte la moindre éclaboussure de sang pour répondre à la question centrale : que s’est-il réellement passé ? Derrière la fiction télévisée se cache bel et bien une science rigoureuse qui donne tout son sens à la formule « le sang raconte toujours une histoire » : la morphoanalyse des traces de sang.
Les traces de sang comme vecteur de la dynamique des faits
Dénommée Bloodstain Pattern Analysis (BPA) en anglais, la morphoanalyse des traces de sang est la discipline scientifique qui étudie les caractéristiques morphologiques des traces de sang visibles sur une scène de crime afin d’en reconstituer les événements à l’origine. Elle s’intéresse avant tout à la question de l’activité – que s’est-il passé et dans quelles circonstances ces traces ont-elles été créées ? – mais peut également apporter des indications sur la nature des saignements et sur l’origine de la source de sang, c’est-à-dire comment le sang a été externalisé du corps.
Ayant émergé à la fin du XIXᵉ siècle en Europe (Piotrowski, 1895, Figure 1), la morphoanalyse des traces de sang s’est structurée et institutionnalisée aux États-Unis dans les années 1960, avant de se développer en Europe à partir des années 2000 (Wonder et Yezzo, 2015 ; Esperança, 2019). Depuis lors, elle fait partie intégrante des sciences forensiques et est couramment sollicitée comme expertise dans les dossiers criminels. Associées aux conclusions de l’autopsie médico-légale et aux résultats des analyses génétiques, les constatations de morphoanalyse permettent de reconstituer la dynamique des faits et d’aiguiller sur les événements sanglants les plus probables qui s’y sont déroulés, en précisant notamment lorsque cela est possible la/les position(s) et action(s) des protagonistes.
Quel que soit son contexte d’intervention, qu’il travaille directement sur la scène de crime, à partir d’un dossier photographique – lorsque les lieux ont été libérés ou s’il s’agit d’un cold case – et/ou sur des pièces à conviction ensanglantées, le morphoanalyste a pour ambition de décrypter chaque trace de sang en s’appuyant sur les lois fondamentales de la physique et les grands principes de la mécanique des fluides (Attinger et al., 2013). Dans certains cas, il peut même recourir à l’analyse tridimensionnelle des projections afin d’identifier et de caractériser les principales zones d’impacts, tels que des coups portés par objet contondant (Joris et al., 2024).
Figure 1. Croquis réalisé par E. Piotrowski illustrant la répartition des projections d’impact créées à la suite d’un coup contondant porté à la tête d’un lapin lors d’expérimentations. Ce croquis provient du 1ᵉʳ ouvrage de morphoanalyse des traces de sang publié en 1895.
Décrire les traces de sang pour les interpréter avec justesse
Pour réaliser une morphoanalyse, la première étape de l’étude – et la plus déterminante – est celle que l’on appelle la catégorisation des traces de sang. Elle s’effectue à partir des photographies disponibles dans le dossier, et avec le moins d’informations contextuelles possibles. Il s’agit de procéder de manière rigoureuse à la cotation morphologique des traces observées sur la scène de crime ou sur les scellés judiciaires, en caractérisant notamment leur forme, leur taille, leur distribution et leur dispersion (Bevel et Gardner, 2008 ; Esperança, 2019).
Cette cotation n’est pas réalisée sur chaque trace de sang prise individuellement, mais bien en considérant des groupes cohérents au sein desquels les traces présentent des caractéristiques morphologiques similaires. Ces traces de sang, prises ensemble, correspondent à un modèle de trace de sang particulier, car elles ont été produites lors d’un même et unique événement. Il existe plusieurs classifications des traces et modèles de traces de sang. On peut distinguer par exemple les différents types de traces et modèles en mécanismes actifs, passifs et transférants (AAFS Standards Board, 2017). Cette classification permet de différencier les gouttes de sang ayant voyagé dans l’air sous l’effet principal de la pesanteur, de celles qui sont projetées sous l’effet d’une force extérieure (force de percussion, force centrifuge ou pression sanguine) ou encore d’isoler les traces de sang produites par contact avec une surface ensanglantée (Millington, 2016 ; Esperança, 2019) (Figure 2).
Figure 2. Les trois grandes catégories de traces de sang illustrées par des exemples expérimentaux : A – une trace circulaire centimétrique créée suite à la chute d’une goutte de sang sous l’effet unique de la pesanteur – trace dénommée « trace passive » ; B – une trace elliptique millimétrique ayant voyagé dans l’air sous l’action d’une force extérieure – trace dénommée « projection » ; C – une trace d’une main droite ensanglantée – trace dénommée « transfert par contact » (source des images : travaux expérimentaux du Service Expertise de la Police fédérale belge et BPA Black Box study – Hicklin et al., 2021).
Il s’agit donc de classer les traces de sang en fonction de leur forme (telle que circulaire, elliptique ou indéfinie), de leur taille (centimétrique ou millimétrique) et de leur distribution (telle que linéaire, circulaire, radiaire…). Ces caractéristiques renseignent sur l’angle d’impact initial des gouttes, sur les forces en jeu et sur les mécanismes de production. Pour exemple, on qualifie de « projections de sang » les traces circulaires ou elliptiques de taille millimétrique (Figure 2-B). Correspondant à des gouttes de sang qui ont été projetées dans l’air sous l’effet d’une force extérieure, elles sont particulièrement informatives pour reconstituer des événements très dynamiques (coups, mouvements, sang expiré). Leur identification nécessite de fait une grande rigueur d’observation et d’enregistrement dès la scène de crime. La localisation des traces de sang est par ailleurs cruciale et doit être soigneusement enregistrée – par exemple sur le plafond, la manche droite d’un vêtement ou la face interne des pieds d’une victime – car elle constitue un facteur déterminant pour l’interprétation. De même, les zones non ensanglantées sont riches d’enseignements : elles peuvent révéler la présence passée d’un objet ou d’une personne ayant fait « obstacle » lors de la création des traces de sang ou permettent de déterminer des « angles limites » qui renseignent sur la position et la localisation du protagoniste lors d’une action particulière (coup, mouvement) (Esperança, 2019).
La morphoanalyse s’intéresse avant tout à la question de l’activité – que s’est-il passé et dans quelles circonstances ces traces [de sang] ont-elles été créées ?
Au terme de cette catégorisation, l’expert aura établi la liste complète des traces et modèles de traces de sang identifiés sur la scène de crime. Ces derniers vont ensuite être interprétés et synthétisés dans un langage vulgarisé au sein d’un rapport d’expertise, à la lumière des autres éléments du dossier (résultats d’analyses génétiques, constatations médico-légales ou balistiques). Dans ce rapport, le morphoanalyste se propose d’établir des hypothèses quant à la nature des événements sanglants qui ont conduit à ces traces, à leur chronologie éventuelle et répond à toutes les questions qui ont pu être formulées jusqu’ici dans le dossier judiciaire concernant les traces de sang. Ses conclusions feront in fine l’objet d’un exposé oral au procès en Assises devant les magistrats, les avocats et les jurés. Lors de ce témoignage, l’expert en morphoanalyse est tenu de partager la méthodologie et les principaux résultats de son travail dans un langage clair et compréhensible par tous et d’exposer avec transparence toute limite rencontrée au cours de l’analyse.
Positions, déplacements, chronologies et autres plus-values
Au quotidien, la morphoanalyse des traces de sang apporte diverses plus-values dans les dossiers judiciaires, dont une synthèse non exhaustive est présentée ci-dessous.
Il s’agit de classer les traces de sang en fonction de leur forme, de leur taille et de leur distribution.
Dans le cas où un modèle d’impact est associé à un modèle d’éjection (un ensemble de projections millimétriques de forme circulaire à elliptique présentant une distribution linéaire – Figure 5-A), il est alors également possible de suggérer des possibilités quant à la/les position(s) dans la/lesquelles se trouvait l’agresseur lorsqu’il a donné le(s) coup(s). Ces projections représentatives du mouvement d’un élément ensanglanté sous l’action de la force centrifuge (Wonder et Yezzo, 2015 ; Esperança, 2019) sont en effet indicatives de la position de l’agresseur lorsqu’il réarme l’objet ou le membre ensanglanté pour frapper. Si ce type de modèle se retrouve à plusieurs reprises dans une zone restreinte, il est envisageable de renseigner sur un nombre minimal de mouvements aller-retour exécutés au moment de porter les coups.
Figure 3. Modèle d’impact réalisé par percussion d’un marteau dans du sang liquide. A – la ligne grise délimite la répartition des projections d’impact ; B – les flèches bleues indiquent la direction avec laquelle les gouttes de sang ont impacté la surface (source des images : expérimentations réalisées dans le cadre de la BPA Black Box study – Hicklin et al., 2021).
Grâce aux traces de sang, il est, par ailleurs, possible d’identifier différents déplacements sur la scène de crime, qu’il s’agisse de déplacements de personnes ou d’objets. De manière assez directe, le déplacement d’une personne peut s’établir à partir de l’identification de traces de sang correspondant à des contacts de pieds ensanglantés (nus, en chaussettes ou en chaussures). L’examen précis de la concentration interne en sang au sein de ces traces peut, dans certains cas, permettre d’en restituer leur chronologie par rapport à une scène de coup. En l’absence de ce type de trace, le déplacement d’une personne sur la scène peut, tout de même, être retracé puisqu’une personne blessée ou porteuse d’un élément ensanglanté peut laisser des traces de sang spécifiques sur son passage (Wonder et Yezzo, 2015 ; Esperança, 2019). Leur nature, leur nombre, leur espacement et leur régularité permettront de statuer sur l’élément à l’origine (blessure saignant par épanchement ou propulsion sanguine versus objet ensanglanté qui goutte) ainsi que sur la manière dont le déplacement s’est fait (direction, interruption ou déviation lors du déplacement). Des saignements de nature différente (sang épanché versus sang propulsé) peuvent illustrer les déplacements de protagonistes distincts, et aiguiller ainsi sur le profil génétique attendu de la source de sang (Figures 5-B et C). Une meilleure mise en lumière et compréhension de ces différents déplacements, de personnes et/ou d’objets, peut être aisément atteinte en digitalisant la scène de crime et en les matérialisant sur la vue aérienne de ce scan tridimensionnel.
Figure 5. A – modèle d’éjection créé lors du réarmement d’un marteau ensanglanté (les flèches bleues indiquent la direction avec laquelle les gouttes impactent la surface) ; B – modèle de traces passives sur un tapis indiquant un épanchement sanguin ; C – modèle de sang propulsé sur un tapis indiquant un saignement de type artériel (source des images : expérimentations réalisées dans le cadre de la BPA Black Box study – Hicklin et al., 2021).
La morphoanalyse permet, en outre, de préciser la séquence des événements sanglants lorsque des traces s’altèrent ou se superposent les unes aux autres, ou lorsque des phénomènes naturels de coagulation, séchage ou d’altération des traces sont observés (Millington, 2016 ; Esperança, 2019). Dans ces cas de figure, seule une chronologie relative peut être proposée, c’est-à-dire une indication de l’ordre dans lequel ces événements sont survenus.
Ayant décrypté chaque trace de sang, le morphoanalyste est également à même de conseiller au mieux les équipes de Police Scientifique, l’enquêteur et/ou le magistrat instructeur quant aux prélèvements génétiques à réaliser en priorité sur les traces de sang. En effet, la présence sur la scène de trace(s) isolée(s) ou incohérente(s) avec les autres groupes de traces pourrait correspondre à du sang laissé par l’auteur lui-même, ce qui amènerait son profil génétique à être identifié plus rapidement.
Enfin, dans une mission complémentaire, le morphoanalyste peut être amené à comparer les déclarations des différents protagonistes du dossier (victime, suspect, témoins) provenant des auditions ou de la reconstitution avec ses constatations de morphoanalyse afin de vérifier leur compatibilité (Esperança, 2019). Ce travail consiste à extraire de ces documents (auditions/reconstitution) les déclarations qui font état d’événements/actions impliquant du sang ainsi qu’à établir la liste des traces de sang qui pourraient être créées lorsqu’une telle action est effectuée. Afin d’éviter tout biais contextuel, cette première étape est réalisée à l’aveugle par un morphoanalyste qui n’a pas pris connaissance du dossier. À partir de ces extraits, les deux experts – celui qui a réalisé les constatations de morphoanalyse sur les lieux et celui qui travaille à l’aveugle – vont être amenés, de concert, à confronter les traces de sang attendues avec celles réellement constatées sur la scène de crime afin d’identifier si la déclaration en question est cohérente ou non.
Dans ce dossier, la morphoanalyse des traces de sang a permis à la fois de restituer la position de la victime dans le hall d’entrée au moment où elle a encouru une série de coups, à partir de l’analyse des projections de sang, et de retracer les différents déplacements que la victime a effectués dans l’habitation une fois blessée.
Faire parler le sang : des dossiers marquants
Première affaire criminelle :
Une femme est découverte gisant dans une mare de sang à l’entrée de son habitation, alors qu’elle a été frappée à l’aide d’un objet contondant. L’intérieur de la maison présente des signes de fouille : de nombreux objets et vêtements sont dispersés sur le sol. Le compagnon de la victime, qui l’a découverte, a tenté de lui porter secours et se retrouve ainsi couvert du sang de sa compagne.
Dans ce dossier, la morphoanalyse des traces de sang a permis à la fois de restituer, à partir de l’analyse des projections de sang, la position de la victime dans le hall d’entrée au moment où elle a encouru une série de coups (Figure 6), et de retracer les différents déplacements que la victime a effectués dans l’habitation une fois blessée.
Parmi les objets éparpillés à proximité du corps, deux vêtements – un short et un T-shirt retrouvés face contre sol – s’avèreront être des pièces à conviction particulièrement significatives pour le dossier. Ces deux textiles sont ensanglantés, ce qui peut sembler cohérent puisqu’ils ont été retrouvés au sol à proximité immédiate du corps de la victime. Toutefois, la présence et la distribution particulière de petites projections de sang inférieures au millimètre sur leurs faces avant (Figure 7) démontrent que ces vêtements n’ont pas été ensanglantés lorsqu’ils se trouvaient au sol, mais qu’ils avaient été, en réalité, portés au moment des coups par une personne faisant face à la scène de violence.
Ces constatations associées aux éléments d’enquête ont permis d’établir que le compagnon portait ces vêtements au moment des faits, qu’il s’est ensuite changé pour finalement alerter les secours et tenter une réanimation sur la victime. Il se révèlera être l’auteur de ce meurtre.
Figure 6. Localisation de deux modèles d’impact sur la scène de crime avec détail des projections d’impact. Les flèches de couleur bleue et violette illustrent la trajectoire et la direction avec laquelle les gouttes de sang ont impacté le mur. Photographies du service Expertise de la Police fédérale belge.
Figure 7. Localisation des projections submillimétriques sur les deux pièces à conviction. Illustrations et photographies du service Expertise de la Police fédérale belge.
Seconde affaire criminelle :
Dans ce dossier, un homme est retrouvé à son domicile, décédé des suites de multiples plaies par arme blanche. La principale suspecte reconnaît, lors de ses auditions, s’être rendue sur les lieux mais uniquement après les faits. Elle déclare avoir profité de la situation pour commettre un vol dans l’habitation, la victime étant alors selon elle déjà décédée. Elle indiquera par ailleurs s’être blessée lors du vol, justifiant ainsi la présence d’un foulard imprégné de son sang retrouvé dans l’habitation.
Toutefois, l’examen approfondi de ce foulard (Figure 8) par les morphoanalystes de traces de sang a permis de mettre en évidence, en plus des traces abondantes de sang appartenant à la suspecte, de fines traces de sang compatibles avec les projections dynamiques observées sur les lieux, plaçant par conséquent le foulard sur les lieux lors des faits sanglants.
L’analyse génétique de ces traces confirmera qu’il s’agit bien du sang de la victime, démontrant que celles-ci sont incompatibles avec la version de la suspecte, laquelle soutenait être arrivée uniquement après le décès de la victime. La suspecte, alors acculée, avouera avoir commis les faits.
Figure 8. Foulard retrouvé sur la scène de crime, avec présence de grands transferts de sang et la mise en évidence de trois projections de sang localisées par des stickers jaunes. Photographies du service Expertise de la Police fédérale belge.
La morphoanalyse des traces de sang : une discipline complexe en constante évolution
Bien que des avancées technologiques s’intègrent de plus en plus à la discipline, notamment la digitalisation de la scène de crime et l’analyse tridimensionnelle des modèles d’impact, la morphoanalyse des traces de sang demeure une discipline exigeante. Elle requiert un travail de fond fastidieux, une attention soutenue aux détails ainsi qu’une collégialité assumée afin de minimiser tout biais interprétatif.
Néanmoins, tout ne peut être expliqué sur une scène de crime par la morphoanalyse, d’autant plus que cette discipline se concentre exclusivement sur les événements impliquant du sang. Il n’est d’ailleurs pas possible d’établir une chronologie absolue des événements, ni de déterminer avec précision le nombre de coups portés ou le volume exact de sang perdu.
Comme toute discipline scientifique, la morphoanalyse est un domaine en constante évolution. Afin de mieux appréhender la dynamique des fluides et sa manifestation sur une scène de crime, il est souvent nécessaire de mener des expérimentations, en variant les paramètres et les types de supports. De plus, le morphoanalyste doit veiller à se former de manière continue, suivre attentivement la littérature scientifique et participer à des groupes de travail afin d’être à jour quant aux avancées de la recherche dans ce domaine. Actuellement, un important travail de standardisation est notamment en cours au sein des groupes de travail francophones et européens de morphoanalyse, en particulier au sein de l’European Network of Forensic Science Institutes (ENFSI). L’objectif principal consiste à parvenir à un consensus scientifique visant l’harmonisation des critères morphologiques utilisés pour l’identification des différents modèles de traces de sang.
Il est indéniable qu’à l’avenir les apports de l’intelligence artificielle, de la 3D et de la réalité virtuelle permettront de renouveler le champ de cette discipline, que ce soit dans l’étape de catégorisation des traces de sang ou lors de la présentation des résultats en cour d’Assises.
[La morphoanalyse des traces de sang] requiert un travail de fond fastidieux, une attention soutenue aux détails ainsi qu’une collégialité assumée afin de minimiser tout biais interprétatif.
Conclusion
Éclairant la dynamique des faits sous plusieurs aspects, l’apport de la morphoanalyse des traces de sang apparaît incontestable. Cet apport est d’autant plus précieux lorsque les informations contextuelles souffrent d’un manque de fiabilité, par exemple quand les témoignages sont contradictoires entre les différents protagonistes impliqués.
Les nombreux atouts de la morphoanalyse des traces de sang expliquent que cette expertise soit de plus en plus sollicitée dans le cadre des investigations judiciaires courantes. En Belgique, les professionnels de cette expertise au sein de la Police fédérale traitent ainsi environ 80 dossiers par an.
Références :
AAFS Standards Board, ASB Technical Report 033: Terms and Definitions in Bloodstain Pattern Analysis, 2017, p. 1-9.
Attinger, Moore, Donaldson et al. (2013). Fluid dynamics topics in bloodstain pattern analysis: Comparative review and research opportunities, Forensic Science International 231 (2013) 375-396.
Bevel & Gardner, Bloodstain Pattern Analysis with an Introduction to Crime Scene Reconstruction, Boca Raton, CRC Press (2008) 440 p.
Esperança, Morphoanalyse des traces de sang – une approche méthodique, Presses polytechniques et universitaires romandes, coll. Sciences Forensiques (2019) 160 p.
Hicklin, Winer, Kish et al. Accuracy and reproducibility of conclusions by forensic bloodstain pattern analysts, Forensic Science International 325 (2021) 110856.
Home, Norman & William, Software for the trajectory analysis of blood-drops: A systematic review, Forensic Science International 328 (2021) 110992.
Joris, Moermans, Jenar et al., Area of origin estimation from multiple arbitrarily oriented surfaces using marker-guided structure from motion, Forensic Science International 361 (2024) 112140.
Millington, « Chapter 7: Bloodstain Pattern Analysis » in Peter C White (dir.), Crime Scene to Court: the Essentials of Forensic Science, Cambridge, The Royal Society of Chemistry (2016) 213-250.
Piotrowski, Ueber Entstehung, Form, Richtung und Ausbreitung der Blutspuren nach Hiebwunden des Kopfes, Institut de Médecine légale de l’Université impériale et royale de Vienne, Vienne (1895) 58 p.
Wonder & Yezzo, Bloodstain patterns. Identification, Interpretation, and Application, Oxford, San Diego, Academic Press (2015) 327 p.
Depuis plus d’un siècle, la trace papillaire ne répond véritablement qu’à une seule question, celle de l’identité de la personne qui l’a laissée. Elle ne dit à peu près rien sur le moment où elle a été déposée (quoique, si elle est ensanglantée…). Or c’est souvent cette seconde question liée au temps qui intéresse un enquêteur ou un magistrat et qui peut faire basculer une affaire judiciaire. L’empreinte d’un suspect relevée sur la porte d’un appartement où il reconnaît être venu quelques jours auparavant ne prouve rien si l’on ne parvient pas à la situer dans le temps. Une équipe de l’Université de New Haven vient de publier dans la revueGenesune étude préliminaire qui aborde cette question du « Quand ? » par une technique assez inattendue, qui vise à analyser les bactéries que nos doigts déposent avec la sueur et le sébum [1].
La datation des traces, la question phare des enquêtes judiciaires
Le résidu d’une trace papillaire est un mélange complexe de sécrétions eccrines (eau, sels, acides aminés, urée) et sébacées (acides gras, squalène, esters de cire, cholestérol), auxquelles s’ajoutent des contaminants d’origine externe [2]. Dès le dépôt, ce mélange de sécrétions évolue dans le temps. L’eau s’évapore en quelques heures, les acides gras insaturés s’oxydent, le squalène se dégrade et les chercheurs tentent depuis les années 2000 de transformer ces différentes cinétiques en chronologie. Les approches spectroscopiques suivent la disparition progressive de certains lipides et de caroténoïdes [3]. Les approches morphométriques, quant à elles, permettent de mesurer plutôt le rétrécissement des crêtes et l’évolution de la trace visualisée en deux ou trois dimensions.
À ce jour, aucune de ces méthodes techniques et scientifiques n’a franchi le seuil de la mise en pratique opérationnelle. La raison principale évoquée reste la variabilité des conditions initiales. La composition d’un résidu dépend du donneur (la personne ayant laissé la trace), de son âge, de son alimentation, de ce qu’il a touché auparavant, de la pression exercée, du support, de la température, de l’humidité et de l’exposition à la lumière. Deux traces déposées au même instant par la même personne peuvent ainsi vieillir différemment. Weyermann et Ribaux avaient déjà montré, en 2012, que la question du temps en criminalistique ne pouvait se résoudre par la seule mesure d’un marqueur, mais supposait un raisonnement probabiliste intégrant l’ensemble des circonstances du dépôt [4]. Cette mise en garde reste entièrement valable aujourd’hui et elle est régulièrement véhiculée par des organismes internationaux comme l’ENFSI ou encore INTERPOL.
Un domaine plus large que la trace papillaire
Depuis une quinzaine d’années, un mouvement tente de faire du microbiome humain une source de renseignement forensique. Pour en apprécier la maturité, il est utile de regarder ce que les autres branches de ce domaine ont déjà obtenu.
En 2010, Noah Fierer et ses collègues de l’Université du Colorado ont démontré que les bactéries laissées sur un clavier ou une souris d’ordinateur permettaient de rattacher l’objet à son utilisateur au sein d’un petit groupe de candidats et que ces communautés microbiennes restaient identifiables après deux semaines à température ambiante [5]. Les résultats avaient particulièrement marqué les esprits, mais ses propres auteurs avaient souligné que la performance chutait dès que le nombre de candidats augmentait. Le microbiome cutané n’a, en effet, pas la stabilité de l’ADN nucléaire puisqu’il évolue avec le temps, avec l’environnement, avec les traitements médicaux et il est partiellement partagé entre personnes vivant sous le même toit, comme l’a montré le Home Microbiome Project en 2014 [6]. Une étude pilote menée à Northumbria en 2021 sur le « touch microbiome » a confirmé que le transfert vers des objets manipulés était détectable, tout en insistant sur la forte contribution du support et de l’environnement à ce qui est ensuite séquencé [7]. En matière d’identification, le microbiome demeure alors un indice d’orientation, mais ne peut être un moyen d’individualisation comparable aux profils génétiques STR.
La branche la plus médiatisée récemment est celle du « sexome ». En février 2025, l’équipe de Brendan Chapman et Ruby Dixon, à l’Université Murdoch en Australie, a publié dans la revue iScience une étude portant sur douze couples hétérosexuels monogames, dont les microbiomes génitaux ont été prélevés avant puis après un rapport sexuel suivant une période d’abstinence de deux à quatorze jours [8]. Les auteurs ont pu détecter chez chaque partenaire, des séquences bactériennes caractéristiques de l’autre. Le transfert s’opérait majoritairement de la femme vers l’homme, subsistait de façon atténuée malgré le préservatif chez les trois couples qui en avaient utilisé un et n’était affecté ni par la circoncision ni par la pilosité pubienne. En revanche, la composition du microbiome vaginal se modifiait pendant les menstruations, ce qui complique l’interprétation. L’intérêt pour les enquêtes judiciaires en matière de violences sexuelles est évident lorsque l’ADN de l’agresseur est absent, dégradé ou masqué par celui de la victime, notamment en l’absence d’éjaculation (absence de spermatozoïde) ou en cas d’utilisation de préservatif. Les auteurs le reconnaissent eux-mêmes, l’application judiciaire de la méthode « en est encore à ses débuts ». Aujourd’hui, cette technique permet de détecter un contact physique, mais pas encore d’identifier la source du contact. Il est assez difficile de déterminer avec certitude ce que vaut la « signature microbienne » d’un individu au sein d’une population de plusieurs millions de personnes et de savoir combien de temps elle persiste chez l’autre ou ce qu’elle devient chez des personnes ayant plusieurs partenaires.
Etude pilote sur l’activité microbienne des traces papillaires
Josep De Alcaraz-Fossoul, dont les travaux antérieurs portaient déjà sur le vieillissement morphologique des traces, et Samantha Sawyer ont choisi d’aborder la problématique autrement. Une trace papillaire n’est pas seulement un dépôt de résidus chimiques. Il s’agit également de fragments de peau (cellules épithéliales) avec les communautés bactériennes qui colonisent celle-ci. Ces communautés microbiennes, transportées sur un support inerte, ne restent pas figées dans le temps. Certaines espèces meurent, d’autres persistent, d’autres prolifèrent en consommant ce que les autres laissent derrière elles. L’hypothèse des auteurs est que cette succession microbiologique pourrait constituer un marqueur du temps écoulé depuis le dépôt.
Pour tester cette hypothèse, les auteurs ont pris deux donneurs sains (une femme et un homme) pour déposer des traces de leurs pouces et de leurs index sur des lames de verre, avant et après lavage des mains. Ces lames étaient ensuite conservées dans l’obscurité et dans un local dont la température et l’humidité étaient enregistrées. Les traces ont été prélevées à trois moments, une première fois entre 3 et 6 heures après dépôt, puis à 96 heures et à 192 heures (soit au bout de huit jours). L’ADN bactérien a été amplifié sur des régions spécifiques puis séquencé et analysé. En parallèle, les mêmes traces ont été photographiées et mesurées en deux et trois dimensions afin de comparer l’approche microbienne aux méthodes morphométriques classiques [1].
Les résultats et leur interprétation
Quelles que soient les conditions, plus de 95 % des séquences appartiennent à deux classes bactériennes, les Actinobacteria(où l’on trouve notamment les bactéries typiques de la peau) et les Bacilli(où l’on trouve notamment les staphylocoques). Ce noyau bactérien varie très peu en huit jours. Il constitue en quelque sorte la signature cutanée générique, celle que porte toute trace humaine. Il ne renseigne ni sur l’identité de la personne à l’origine de la trace ni sur le moment auquel celle-ci a été déposée. En revanche, on observe des taxons minoritaires, soit une trentaine de classes bactériennes (32 chez l’homme, 28 chez la femme) présentes en faible abondance. Ces populations transitoires évoluent de manière significative au fil des jours. Leur composition change substantiellement et parfois complètement entre le premier jour et le huitième. Sur cette même période de huit jours, les mesures morphométriques en deux et trois dimensions n’ont, quant à elles, montré qu’une sensibilité temporelle limitée. Autrement dit, là où l’image de la trace bouge peu, la communauté bactérienne évolue nettement et c’est précisément cet écart entre les mesures morphométriques et cette nouvelle expérimentation qui justifie l’intérêt porté à cette dernière piste microbienne.
Cependant, cette étude expérimentale ne fournit aujourd’hui aucun modèle capable de prédire l’âge d’une trace inconnue, ni même un intervalle d’erreur. Elle ne repose que sur deux individus seulement, ce qui interdit toute conclusion sur la variabilité entre personnes (inter-variabilité), alors que c’est précisément cette variabilité qui a fait échouer les méthodes chimiques par le passé. Le lavage des mains, dont on sait qu’il modifie fortement la diversité bactérienne initiale, apparaît d’ailleurs comme le facteur le plus influent juste après le dépôt. Cela signifie que l’état de départ de la trace, inconnu en pratique sur une scène réelle, conditionne toute la lecture ultérieure. Le support utilisé dans la présente étude est du verre parfaitement propre alors que les surfaces réelles portent leur propre communauté bactérienne. Les conditions expérimentales sont celles d’un intérieur obscur, sans lumière ni variation thermique brutale. Les auteurs qualifient eux-mêmes leurs taxons de « candidats exploratoires » et préconisent une validation expérimentale sur des cohortes élargies, « essentielle avant toute mise en œuvre opérationnelle » [1].
Ce que le magistrat et l’enquêteur peuvent retenir de cette expérience
L’étude de New Haven est un signal encourageant qui appelle encore quelques années de travail en laboratoire. La route qui sépare une succession observée chez deux donneurs sur lame de verre d’une estimation du délai depuis le dépôt présentée à une cour d’assises passe obligatoirement par des analyses et des expérimentations validées et documentées. L’objectif serait de travailler sur plusieurs dizaines ou centaines de donneurs, une diversité de supports réels, des facteurs environnementaux variés, de mesurer les effets du lavage et des contacts antérieurs, l’établissement d’intervalles de confiance, la validation inter-laboratoires et surtout de construire un cadre d’interprétation probabiliste. Sur ce dernier point, la communauté forensique dispose déjà d’outils adaptés. Le rapport de vraisemblance, généralisé en génétique forensique et progressivement étendu à de nombreux domaines des sciences forensiques dont les traces papillaires, reste le seul format qui permette d’exprimer honnêtement ce qu’apporte une observation microbienne face à deux hypothèses de dépôt, sans jamais la transformer en certitude.
Il faut aussi anticiper les objections qui, dans le débat contradictoire, seront certainement soulevées par les différentes parties. Une trace papillaire ancienne recouverte d’un contact récent porte les deux flores microbiennes mêlées. Une surface fréquemment touchée porte un fond bactérien qui n’appartient à personne en particulier. Un lavage des mains ou un gel hydroalcoolique juste avant le dépôt ramène la trace à un état initial inconnu. Chacun de ces scénarios est courant sur une scène d’infraction et aucun de ces scénarios n’a encore été étudié. Enfin, une question de droit se profile. Le séquençage utilisé ne vise pas l’ADN humain et échappe donc, en l’état, aux règles qui encadrent l’analyse génétique et le FNAEG. Il n’en révèle pas moins des informations sur la santé, l’hygiène ou les traitements médicaux de la personne, qui relèvent des données sensibles. Si cette technique devait un jour entrer dans les procédures judiciaires, elle appellerait un encadrement spécifique, comme l’ont exigé avant elle le phénotypage (portrait-robot génétique) et la généalogie génétique, dont le législateur français a fixé le cadre en juillet dernier.
Pour l’heure, ce que l’on sait, c’est que les bactéries issues d’une trace papillaire vieillissent de manière ordonnée et c’est une observation nouvelle et intéressante. Cependant, personne n’est aujourd’hui en mesure de dire, dans un rapport ou au tribunal, quand une trace papillaire a été déposée et aucune expertise ne devrait le prétendre.
Références :
[1] De Alcaraz-Fossoul J., Sawyer S.J. « Temporal Dynamics of Latent Fingerprint Microbiomes: A First Step to Decoding Crime Evidence ». Genes, 2026, 17(8), 931. DOI 10.3390/genes17080931. https://www.mdpi.com/2073-4425/17/8/931 [2] Girod A., Ramotowski R., Weyermann C. « Composition of fingermark residue: A qualitative and quantitative review ». Forensic Science International, 2012, 223(1-3), 10-24. [3] « Aging analysis of latent fingerprint residues by tracking carotenoid and lipid degradation by Raman spectroscopy ». Scientific Reports, 2025. https://www.nature.com/articles/s41598-025-32986-9 [4] Weyermann C., Ribaux O. « Situating forensic traces in time ». Science & Justice, 2012, 52(2), 68-75. [5] Fierer N., Lauber C.L., Zhou N., McDonald D., Costello E.K., Knight R. « Forensic identification using skin bacterial communities ». PNAS, 2010, 107(14), 6477-6481. https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.1000162107 [6] Lax S. et al. « Longitudinal analysis of microbial interaction between humans and the indoor environment ». Science, 2014, 345(6200), 1048-1052. [7] Procopio N. et al. « « Touch microbiome » as a potential tool for forensic investigation: A pilot study ». Journal of Forensic and Legal Medicine, 2021, 82, 102223. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/34343925/ [8] Dixon R., Chapman B. et al. « The sexome’s forensic potential » (étude du transfert du microbiome génital après rapport sexuel). iScience, 12 février 2025. DOI 10.1016/j.isci.2025.111861. Communiqué de l’Université Murdoch : https://www.murdoch.edu.au/news/articles/unique-dna-of-‘sexome’-could-help-solve-sex-crimes