Quatorze ans presque jour pour jour après la tuerie de Chevaline, le pôle des crimes sériels ou non élucidés de Nanterre (PCSNE), dit le « pôle cold case », a confirmé le 31 août la découverte d’un pistolet Luger P06 au fond du lac d’Annecy. Il s’agit d’un modèle compatible avec l’arme recherchée depuis le 5 septembre 2012 [1][2]. Ce jour-là, Saad al-Hilli, son épouse Iqbal, sa belle-mère et le cycliste Sylvain Mollier étaient abattus sur un parking forestier au-dessus de Chevaline, petite commune de Haute-Savoie. L’aînée des fillettes du couple avait survécu à ses blessures. Les étuis percutés relevés sur la scène de crime avaient orienté les experts de l’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale (IRCGN) vers un P06/29 en calibre 7,65 mm Parabellum, qui n’est autre que le pistolet d’ordonnance de l’armée suisse produit à plus de 30 000 exemplaires [3]. Le parquet de Nanterre reste prudent puisqu’à ce stade, aucun lien avec la tuerie n’est établi et que les analyses ordonnées par les juges d’instruction prendront plusieurs semaines [2]. Cette prudence est parfaitement justifiée puisque l’examen d’une arme à feu immergée depuis des années soulève des difficultés techniques et scientifiques qui méritent d’être exposées précisément.
Le prélèvement d’une arme immergée
Le sort criminalistique d’une arme à feu immergée se joue en grande partie au moment de sa sortie de l’eau. Après plusieurs années d’immersion, l’acier ne se corrode plus que très lentement et le métal finit par trouver une forme d’équilibre avec le milieu qui l’entoure. En revanche, l’exposition brutale de l’arme à l’oxygène de l’air rompt cet équilibre et relance une corrosion active, susceptible de détruire en quelques heures des détails de surface qui avaient survécu à des années d’immersion. Les protocoles des laboratoires forensiques et des services balistiques prescrivent en conséquence de conditionner l’arme à feu immergée dans l’eau de son site de découverte, dans un récipient hermétique sans le moindre séchage ni nettoyage et de la transmettre sans délai au laboratoire de police scientifique [4]. Ce protocole a une incidence directe sur les analyses balistiques de l’arme et de ses composants et en particulier du canon. La moindre oxydation active à l’intérieur du canon pourrait altérer les micro-stries et micro-rayures (caractéristiques individuelles) indispensables à l’établissement d’une correspondance [4]. Une fois arrivée au laboratoire, l’arme n’est pas expertisée immédiatement. Il convient dans un premier temps de bloquer la reprise de la corrosion, de démonter les différentes pièces de l’arme, puis de retirer avec précaution les dépôts calcaires et les sédiments durcis qui l’enveloppent sans abîmer les surfaces métalliques. Dans un second temps, un traitement de protection peut être appliqué pour chasser l’eau des surfaces métalliques. On utilise pour cela des fluides hydrophobes qui déplacent l’eau comme le WD-40, puis une huile fine spécialement conçue pour les armes à feu qui laisse un film protecteur contre l’oxygène. Ces gestes s’apparentent davantage à un travail de restaurateur d’objets archéologiques qu’à celui d’un expert en balistique. Ces précautions sont indispensables et conditionnent souvent toutes les analyses forensiques ultérieures.
Quel est l’impact de l’eau sur l’arme ?
L’ampleur de la dégradation sur l’arme à feu dépend du milieu aqueux. Une eau douce, froide et faiblement oxygénée, comme celle que l’on peut avoir dans un lac alpin, ralentit considérablement la corrosion. Par ailleurs, un enfouissement partiel dans des sédiments pauvres en oxygène peut, contre toute attente, préserver le métal de façon remarquable. Cependant, même ralentie, la rouille continue de ronger l’acier année après année et la vase s’infiltre jusque dans le mécanisme où elle finit par durcir. Les plaquettes de la crosse en bois se gorgent d’eau et offrent une humidité permanente contre le métal. Les zones les plus altérées par la corrosion sont donc souvent les moins visibles et ce sont celles qui intéressent l’expert balisticien [5]. Dans le cas de cette découverte dans le lac d’Annecy et dans le cadre de cette affaire de la tuerie de Chevaline, que peut-on espérer sur le plan criminalistique ? D’une part, l’état de l’arme ne permettra qu’une estimation très grossière de sa durée d’immersion. Il sera probablement impossible de prouver scientifiquement qu’elle repose dans le lac depuis septembre 2012. D’autre part, l’intérieur du canon de l’arme et la tête de la culasse qui portent des caractéristiques individuelles peuvent être soit étonnamment préservés, soit définitivement altérés, sans que l’aspect extérieur ne permette de préjuger du résultat.
Une comparaison balistique envisageable
Pour pouvoir relier cette arme à la tuerie de Chevaline, les experts disposent d’un atout assez rare dans un cold case. En effet, les investigations de police scientifique sur la scène de crime ont permis la collecte d’environ vingt-cinq étuis percutés et les autopsies médico-légales, celle de l’ensemble des projectiles. Ainsi, si l’arme peut être remise en état de tir après stabilisation, des tirs de comparaison pourraient permettre de confronter les marques de la tête de culasse, du percuteur et de l’extracteur aux étuis relevés sur la scène de 2012 et les stries du canon de l’arme aux projectiles indiciaires. En revanche, si le canon de l’arme est trop corrodé, le balisticien ne pourrait éventuellement se prononcer que sur les caractéristiques de classe comme le calibre, le nombre et l’orientation des rayures présentes sur les projectiles, compatibles avec des milliers d’armes potentielles. De ce fait, les analyses ne permettraient pas d’incriminer l’arme à feu dans les faits, mais elles ne permettraient pas non plus de l’exclure.
Il pourrait y avoir également deux autres voies d’analyse, tout aussi discriminantes que la balistique traditionnelle :
- La première est le numéro de série. Ces pistolets Luger P06 d’ordonnance sont tous numérotés et leur parcours administratif a forcément été enregistré dans les registres suisses. Or un numéro effacé, altéré ou corrodé n’est pas nécessairement perdu. En effet, la frappe du numéro de série sur l’acier provoque la déformation du métal en profondeur que certains procédés physico-chimiques peuvent éventuellement faire réapparaître [6]. Une révélation de ce numéro de série transformerait l’expertise judiciaire car elle ferait passer l’enquête de la question « est-ce l’arme de la tuerie de Chevaline ? » à la question « à qui appartient cette arme ? ».
- La seconde est la composition chimique de l’arme et le raccord physique. En effet, un fragment détaché de l’arme du crime a été retrouvé sur la scène de crime en 2012 et sa composition métallurgique avait déjà permis de restreindre le champ des armes potentielles à environ 3 000 exemplaires [3]. Ainsi, une correspondance de fracture entre ce fragment et l’arme à feu découverte dans le lac d’Annecy constituerait un lien d’une force probante supérieure à toute comparaison de stries sur métal corrodé, c’est ce que l’on appelle en sciences forensiques « la preuve par l’assemblage ».
Peut-on encore retrouver de l’ADN sur cette arme à feu ?
La littérature scientifique sur la persistance de l’ADN en milieu aquatique est unanime sur le sujet. Les profils génétiques peuvent être exploitables après une immersion de quelques jours, parfois d’une semaine en eau froide et stagnante, avant de devenir inexploitables [7][8]. Il est important de rappeler également que la récupération de cellules épithéliales sur armes à feu est déjà difficile en conditions standards et sèches [9]. Après des années d’immersion, la probabilité d’obtenir un profil ADN du tireur sur les surfaces exposées est quasi nulle et seules des zones démontées et protégées mécaniquement mériteraient un écouvillonnage biologique par « acquit de conscience ». Quand bien même un profil serait obtenu, son interprétation forensique resterait délicate. En effet, des travaux récents montrent que l’eau peut transporter de l’ADN d’un objet à un autre et le déposer sur des surfaces jamais touchées [7]. Sur une arme immergée depuis des années, distinguer l’ADN d’un tireur de celui d’un baigneur croisé par le courant relèverait du pari impossible.
Références :
[1] 20 Minutes (Suisse), 31 août 2026
[2] BFMTV, 31 août 2026
[3] Le Matin, 27 février 2023
[4] Georgia Bureau of Investigation, Division of Forensic Sciences, Firearms Evidence Submission
[5] SAAMI, Guidance on Firearms That Have Been Submerged or Exposed to Water, 2025
[6] Forensic Science International, Restoration of firearm serial numbers with EBSD, 2015
[7] Genes, DNA Transfer and Persistence on Non-Porous Surfaces Submerged in Spring Water, 2023
[8] Forensic Science, Medicine and Pathology, Persistence and detection of touch DNA and blood stain DNA on pig skin exposed to water, 2020
[9] Forensic Science International Genetics, Improvements, factors, and influences on DNA recovery from firearms, 2023
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