Dans les affaires d’agressions sexuelles et de viols, la mise en évidence de traces de sperme sur un support, un vêtement, une literie ou une victime est souvent perçue comme le point d’orgue de l’investigation en criminalistique. L’identification du fluide et l’attribution du profil génétique répondent pourtant à la seule question de la source de la trace. Le mode de déposition, quant à lui, relève d’une interrogation distincte. Une étude scientifique publiée dans Science & Justice en 2024, conduite par le Body Fluid Forum de l’Association of Forensic Service Providers du Royaume-Uni et d’Irlande, apporte des informations particulièrement intéressantes sur les mécanismes de transfert secondaire de sperme [1].
Protocole d’étude
Les auteurs ont déposé du sperme non dilué sur deux types de supports, un tissu en coton et une surface non poreuse. À l’issue de cette apposition, ils ont proposé un contact entre ces supports contaminés et un support secondaire selon trois modes de contact, le contact passif, la pression simple et la pression glissée. L’état humide ou sec de la trace primaire au moment du contact constituait la quatrième variable. Chaque transfert a ensuite été soumis au même protocole de laboratoire, examen en lumière blanche à la recherche d’une trace visible, observation en luminescence au Crime-lite ML2, application d’un réactif à la phosphatase acide, puis comptage des spermatozoïdes au microscope à fort grossissement [1].
Ce que les résultats indiquent
Deux facteurs dominent nettement dans cette étude, la nature du support primaire sur lequel repose la trace de sperme et l’état de celle-ci au moment du contact. Les transferts effectués à partir d’une trace humide, de même que ceux issus de la surface non poreuse testée, produisent des traces visibles plus nombreuses et plus étendues, avec une fluorescence plus intense, des réactions à la phosphatase acide plus fortes et plus rapides, ainsi qu’un nombre de spermatozoïdes plus élevé [1]. La pression accompagnée d’un mouvement augmente également de manière significative le nombre de traces visibles et de spermatozoïdes par rapport au contact passif, mais uniquement lorsque le support primaire est poreux [1]. La nature du support secondaire, en revanche, n’exerce pas d’effet significatif sur le nombre de spermatozoïdes observés [1].
Deux observations appellent une attention particulière du criminalisticien. Dans 4 cas où la phosphatase acide s’est révélée positive et où des spermatozoïdes ont été récupérés, la réaction initiale n’est apparue qu’au-delà de 2 minutes, ce qui conforte les travaux ayant plaidé pour l’abandon du seuil conventionnel de 2 minutes en test par pression [1,2]. Par ailleurs, des spermatozoïdes ont été détectés sur des transferts n’ayant produit aucune réaction à la phosphatase acide [1]. Une réaction négative à un test présomptif comme la phosphatase acide ne vaut donc pas « absence » de sperme. Ce constat rejoint les travaux consacrés à la recherche de sperme en l’absence de spermatozoïdes détectables [3].
Un retour d’expérience convergent
En 2023, nous avions conduit, au sein de ForenSeek, une série d’essais sur l’apport du STK SpermTracker de la société AXO Science, réactif à la phosphatase acide développé en collaboration avec le Laboratoire de police scientifique de Lyon [4]. Nous avons pu mettre en évidence des traces de transfert dans une configuration banale et pourtant rarement documentée. Lorsqu’un support tel que du papier toilette ou de l’essuie-tout chargé de liquide séminal était simplement déposé sur un support lisse et propre, un transfert se produisait, invisible à l’œil nu, mais révélé par la réaction chimique. La correspondance avec l’étude de Body Fluid Forum est directe, puisque nous nous trouvions dans le cas d’un support primaire poreux et humide, configuration précisément identifiée comme favorable au transfert. La sensibilité de cette famille de réactifs sur de très faibles volumes a depuis été confirmée sur substrats multiples [5].



Observation d’un support lisse en lumière UV (à gauche), un trace de sperme liquide dans un support poreux (papier toilette) déposée sur le support lisse sans mouvement (au centre), observation d’un transfert sur un support lisse en lumière UV (après utilisation du réactif STK SpermTracker) (à droite) – Crédit ForenSeek ©
Conséquences du transfert secondaire de sperme pour les enquêtes judiciaires
La portée opérationnelle de ces résultats tient à une distinction entre deux niveaux d’interprétation. Révéler des traces de sperme et rattacher un profil génétique à un individu relève du niveau de la source, alors que déterminer si ce dépôt résulte d’un acte sexuel, d’un contact fortuit ou d’un transfert secondaire relève du niveau de l’activité, lequel suppose la formulation d’hypothèses alternatives et l’évaluation de la probabilité des observations sous chacune d’elles [6,7].
Pour l’enquêteur, l’état du support au moment de la découverte, son emballage, ses conditions de séchage et de stockage pèsent sur l’interprétation ultérieure et doivent être renseignés avec la même rigueur que le prélèvement lui-même. Le conditionnement d’un support porteur de traces biologiques encore humides constitue un risque de transfert avéré.
Les investigations de police technique et scientifique doivent également porter sur les circonstances domestiques susceptibles de générer des transferts fortuits comme des lessives communes, la literie partagée, la gestion des déchets de salle de bain. Ces transferts secondaires ont déjà été documentés pour les sous-vêtements d’enfants soumis à un lavage domestique ordinaire [8].
Pour le magistrat, la mission confiée à l’expert judiciaire gagne à ne pas se limiter à l’identification du fluide et du contributeur, mais à interroger explicitement la compatibilité des observations avec les différentes hypothèses. Encore faut-il que les éléments de contexte recueillis par les enquêteurs lui soient transmis avant le début de son expertise.
Source :
[1] Finnis J., Davidson G., Alexander K., Lewis J., Boyce M., Kennedy F., Casey D., Clayson N., Fraser I., Murphy C., Hargreaves C., Stevenson N., Doole S., Rogers C., Evaluation of indirect transfer mechanisms of semen under varying test conditions, Science & Justice, 2024, 64(1), 95-103.
[2] Redhead P., Brown M.K., The acid phosphatase test two minute cut-off, an insufficient time to detect some semen stains, Science & Justice, 2013, 53(2), 187-191.
[3] Martínez P., Santiago B., Alcalá B., Atienza I., Semen searching when sperm is absent, Science & Justice, 2015, 55(2), 118-123.
[4] Borges E., Degiuli A., Desrentes S., Popielarz C., Blum L.J., Marquette C.A., Evaluation of the SPERM TRACKER for semen stains localization on fabrics, Journal of Forensic Research, 2017, 8(3), 380.
[5] Argo A., Puntarello M., Malta G., Tarantino M., Midiri M., Pellerito S., Albano G.D., Zerbo S., Verification of the persistence of sperm traces under different chain-of-custody conditions. Care pathway and justice for victims of sexual violence and abuse, Forensic Science, Medicine and Pathology, 2026, 22, 533-540.
[6] Cook R., Evett I.W., Jackson G., Jones P.J., Lambert J.A., A hierarchy of propositions, deciding which level to address in casework, Science & Justice, 1998, 38(4), 231-239.
[7] ENFSI, Guideline for Evaluative Reporting in Forensic Science, European Network of Forensic Science Institutes, 2015.
[8] Davidson G., Lee-Gorman M., Davidson A., The transfer of spermatozoa onto children’s underwear during normal domestic laundering activities, Forensic Science International, 2024, 364, 112250.
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