Le Royaume-Uni vient de mettre des chiffres sur ce que beaucoup de laboratoires forensiques constatent sans le documenter. Les praticiens de la criminalistique numérique travaillent en surcharge chronique avec une exposition prolongée à des contenus traumatiques (vidéos et images pédocriminels, exécutions, terrorisme, agressions sexuelles, viols, actes de torture et de barbarie, etc.). Les dispositifs censés protéger ces professionnels ne fonctionnent visiblement pas [4]. Cette question de l’impact psychologique sur les enquêteurs et les experts n’est pas seulement sociale. Elle touche à la qualité des investigations, des expertises, et donc à la valeur probante des rapports judiciaires versés aux dossiers.
Que dit l’inspection du Royaume-Uni ?
En avril 2026, l’inspection britannique des services de police, le His Majesty’s Inspectorate of Constabulary and Fire & Rescue Services (HMICFRS), a publié un rapport sur la réponse policière aux abus sexuels en ligne sur mineurs et au suivi des délinquants sexuels enregistrés, croisant deux cycles d’inspection, 2021-22 et 2023-25, en Angleterre et au pays de Galles [3]. De cette inspection il ressort trois constats.
- La volumétrie. Certains enquêteurs cumulent jusqu’à 54 dossiers en cours de traitement et certains services indiquent des délais d’exploitation des supports numériques atteignant deux ans [1].
- Le soutien. Selon l’enquête nationale sur le bien-être policier de 2025, 43 % seulement des praticiens des unités de lutte contre les abus et l’exploitation sexuels d’enfants en ligne (Online Child Sexual Abuse and Exploitation, OCSAE) et des unités MOSOVO (Management of Sexual Offenders and Violent Offenders), chargées du suivi des auteurs, se disent soutenus dans leur travail. Ils sont 65 % à s’adresser d’abord à leur hiérarchie directe, contre 32 % à un service spécialisé [1].
- La trajectoire. Les services ayant fait l’objet, lors du premier cycle, d’une préoccupation formelle du HMICFRS portant spécifiquement sur le bien-être des personnels, ce que l’inspection désigne par le terme de cause of concern et qui déclenche un suivi obligatoire, présentaient une situation dégradée ou non améliorée lors du réexamen [1][3]. L’inspection britannique recommande un dépistage psychologique annuel obligatoire avec une échéance fixée à octobre 2026 [1].
En parallèle, le Home Office a annoncé le 10 juillet 2026 une enveloppe de 2,4 M£ pour le bien-être policier par l’intermédiaire du National Police Wellbeing Service [2]. Rapportée aux 234 425 équivalents temps plein (ETP) que compte la police, agents et personnels civils confondus, cela représente environ 10 £ par agent et par an. Ce déblocage permettrait de financer notamment une application de suivi du sommeil, une ligne d’écoute de crise disponible 24 heures sur 24 et un objectif de 150 000 évaluations annuelles [2].
Une demande d’accès aux documents administratifs, formulée au titre du Freedom of Information Act britannique, a été adressée aux 43 services de police d’Angleterre et du pays de Galles. Trente-six ont répondu. Cela montre que 13 d’entre eux seulement, soit 36 %, ont formellement adopté les standards renforcés de bien-être élaborés au niveau national, les autres invoquant pour la plupart un déficit de personnel de santé au travail. Douze services, soit 33 % des répondants, disposent d’une évaluation clinique annuelle confiée à un clinicien, et cinq seulement le font réaliser par des professionnels formés au psychotraumatisme. Huit services sur trente-six, soit 22 %, proposent une supervision post-traumatique structurée en routine [2].
Une base scientifique déjà consolidée
Ce constat ne repose pas sur des impressions de terrain. Kelty et al. identifient la charge de travail comme principale origine du burnout chez les spécialistes de la criminalistique numérique [5]. Levin et al. montrent que le stress traumatique secondaire est accentué par le volume d’exposition et l’insuffisance des temps de récupération [6]. Gewirtz-Meydan et al. relèvent des niveaux dépressifs significativement plus élevés chez les experts en criminalistique numérique que chez les enquêteurs [7]. Gullon-Scott et Johnson documentent le même effet cumulatif chez les investigateurs britanniques [8]. Tyagi et Seigfried-Spellar observent une détresse d’intensité clinique chez des examinateurs en criminalistique numérique qui, pour la plupart, ne recourent à aucun dispositif d’aide [9].
Noreen Tehrani a exploité les résultats de surveillance psychologique de 2 028 investigateurs forensiques britanniques et mesure des taux d’anxiété, de dépression, d’état de stress post-traumatique, de burnout et de traumatisme secondaire supérieurs à ceux relevés chez les policiers, ce qui la conduit à plaider pour un dépistage systématique plutôt que sur demande [10]. L’échantillon est suffisamment large pour que le résultat ne puisse être écarté comme le reflet d’une population de praticiens particulièrement affectés.
Les référentiels qualité ferment les yeux
C’est ici que le sujet devient technique plutôt que compassionnel. La littérature sur les facteurs humains en sciences forensiques traite depuis longtemps la fatigue, le stress et la pression organisationnelle comme des sources de biais décisionnel. Itiel Dror les intègre explicitement dans sa taxonomie des huit sources de biais [11], modèle par ailleurs évoqué dans un précédent article sur ForenSeek. Un examinateur qui traite une cinquantaine de dossiers simultanément réunit les trois conditions décrites par ce modèle, la pression temporelle, l’exposition répétée et l’absence de récupération. La littérature les identifie comme susceptibles d’affecter la santé mentale et, par voie de conséquence, la qualité du raisonnement d’expertise.
L’objection habituelle consiste à dire que le lien entre l’état psychologique du praticien et les conclusions techniques reste théorique. Une expérimentation le contredit dans le champ même de la criminalistique numérique. Nina Sunde et Itiel Dror ont soumis un même disque dur à 53 examinateurs issus de huit pays, en faisant varier le contexte informationnel transmis. Les participants ont identifié entre une et huit des onze traces présélectionnées, avec des indices de cohérence inter-examinateurs inférieurs au seuil d’acceptabilité de 0,667, et le contexte de culpabilité fourni a significativement modifié le nombre de traces rapportées [12]. Autrement dit, sur des données identiques, la conclusion varie selon l’état informationnel et cognitif de celui qui les analyse.
La série de normes ISO 21043, dont les parties 3, 4 et 5 publiées en 2025 couvrent respectivement l’analyse, l’interprétation et le rapport [13], ainsi que l’accréditation ISO/IEC 17025, encadrent les méthodes, la traçabilité et la formulation des conclusions. Aucune de ces exigences ne mesure l’état cognitif du professionnel qui applique la méthode. Un laboratoire forensique peut être irréprochable au regard de son référentiel qualité tout en faisant travailler des examinateurs dont les capacités cognitives sont durablement altérées. C’est un angle mort documenté dans la littérature scientifique, et qui pourrait être soulevé lors du débat contradictoire. La question posée à l’expert ne serait plus seulement « quelle méthode avez-vous appliquée ? », mais « dans quelles conditions de charge de travail et sur quelle durée l’avez-vous appliquée ? ».
Prendre ces informations avec prudence
Plusieurs réserves méthodologiques s’imposent à la lecture de ces informations. Le taux de 43 % mesure une perception et non un dispositif. Il repose sur les déclarations d’agents dont on ignore la proportion à avoir répondu, dans un milieu où l’aveu de fragilité reste coûteux, ce qui en fait plutôt une estimation haute. Sept services n’ont pas répondu à la demande. Selon qu’on les suppose alignés sur les autres ou non, le taux national d’adoption des standards renforcés oscille entre 30 et 47 %, et rien n’incite à retenir le haut de la fourchette.
Surtout, aucune des études citées n’établit directement une augmentation du taux d’erreur d’expertise imputable à la détresse psychique. Les travaux de Sunde et Dror démontrent la sensibilité de la décision au contexte, non l’effet propre de l’épuisement, et la chaîne de causalité entre surcharge, altération cognitive et erreur reste inférée à partir de littératures distinctes. Enfin, l’essentiel de la mise en récit provient d’un auteur, Paul Gullon-Scott, à la fois chercheur, ancien praticien et consultant en santé mentale sur ce marché. Ses données sont sourcées et vérifiables, son positionnement ne l’est pas.
Et en France ?
Le rapprochement est instructif, à condition de ne pas transposer des chiffres qui n’existent pas ici. À ce jour, aucune donnée publique consolidée ne documente les délais moyens d’exploitation des scellés numériques ni la charge par examinateur, que ce soit au sein du Laboratoire Central de la Criminalistique Numérique à Écully (SNPS), de l’Unité nationale cyber, de l’Office anti-cybercriminalité, de l’Office mineurs, ou chez les investigateurs en cybercriminalité et les enquêteurs NTECH qui traitent l’essentiel du flux à l’échelon territorial. Il n’existe pas davantage d’équivalent français au HMICFRS produisant ce type d’inspection thématique rendue publique. L’absence de mesure ne prouve pas l’absence de problème. Elle empêche seulement d’en discuter.
Un point mérite enfin l’attention de la communauté scientifique. Les experts judiciaires inscrits près les cours d’appel, commis dans des dossiers criminels et particulièrement pour l’exploitation de supports numériques dans des procédures de pédocriminalité, exercent le plus souvent seuls, sans supervision clinique, sans débriefing d’équipe, sans médecine du travail dédiée, et rémunérés au tarif des frais de justice. Là où l’inspection britannique recommande un dépistage psychologique annuel obligatoire pour les fonctionnaires exposés, l’expert indépendant ne relève, en pratique, d’aucun dispositif comparable. C’est une asymétrie de protection qui devrait au minimum être posée sur la table.
Sources
[1] Paul Gullon-Scott, Protecting Those Who Protect Children. Inspection Findings And The Evidence Base For Investigator Well-Being, Forensic Focus, 13 août 2026.
[2] £2.4 Million For UK Police Well-Being. What Will It Actually Buy?, Forensic Focus, août 2026.
[3] HMICFRS, The policing response to the investigation of online child sexual abuse and the management of registered sex offenders, avril 2026.
[4] Digital Forensics Round-Up, August 19 2026, Forensic Focus, 19 août 2026.
[5] Kelty et al., Forensic Science International: Digital Investigation, 2021 (référence citée dans [1]).
[6] Levin et al., Journal of Forensic Sciences, 66(5), 2021 (référence citée dans [1]).
[7] Gewirtz-Meydan et al., Child Abuse & Neglect, 152, 2024 (référence citée dans [1]).
[8] Gullon-Scott & Johnson, UK-based digital forensic investigators and the impact of exposure to traumatic material, Journal of Criminological Research, Policy and Practice, 11(3), 2024.
[9] Tyagi & Seigfried-Spellar, Journal of Forensic Sciences, 2025 (référence citée dans [1]).
[10] Noreen Tehrani, The role of psychological surveillance in reducing harm and building resilience in police forensic investigators, The Police Journal, 97(1), 2024. DOI 10.1177/0032258X231151996.
[11] Itiel E. Dror, Cognitive and Human Factors in Expert Decision Making. Six Fallacies and the Eight Sources of Bias, Analytical Chemistry, 92(12), 2020.
[12] Nina Sunde & Itiel E. Dror, A hierarchy of expert performance (HEP) applied to digital forensics. Reliability and biasability in digital forensics decision making, Forensic Science International: Digital Investigation, vol. 37, 2021. DOI 10.1016/j.fsidi.2021.301175.
[13] ISO 21043-4:2025, Forensic sciences — Part 4: Interpretation, ISO, 2025.