Depuis plus d’un siècle, la trace papillaire ne répond véritablement qu’à une seule question, celle de l’identité de la personne qui l’a laissée. Elle ne dit à peu près rien sur le moment où elle a été déposée (quoique, si elle est ensanglantée…). Or c’est souvent cette seconde question liée au temps qui intéresse un enquêteur ou un magistrat et qui peut faire basculer une affaire judiciaire. L’empreinte d’un suspect relevée sur la porte d’un appartement où il reconnaît être venu quelques jours auparavant ne prouve rien si l’on ne parvient pas à la situer dans le temps. Une équipe de l’Université de New Haven vient de publier dans la revue Genes une étude préliminaire qui aborde cette question du « Quand ? » par une technique assez inattendue, qui vise à analyser les bactéries que nos doigts déposent avec la sueur et le sébum [1].
La datation des traces, la question phare des enquêtes judiciaires
Le résidu d’une trace papillaire est un mélange complexe de sécrétions eccrines (eau, sels, acides aminés, urée) et sébacées (acides gras, squalène, esters de cire, cholestérol), auxquelles s’ajoutent des contaminants d’origine externe [2]. Dès le dépôt, ce mélange de sécrétions évolue dans le temps. L’eau s’évapore en quelques heures, les acides gras insaturés s’oxydent, le squalène se dégrade et les chercheurs tentent depuis les années 2000 de transformer ces différentes cinétiques en chronologie. Les approches spectroscopiques suivent la disparition progressive de certains lipides et de caroténoïdes [3]. Les approches morphométriques, quant à elles, permettent de mesurer plutôt le rétrécissement des crêtes et l’évolution de la trace visualisée en deux ou trois dimensions.
À ce jour, aucune de ces méthodes techniques et scientifiques n’a franchi le seuil de la mise en pratique opérationnelle. La raison principale évoquée reste la variabilité des conditions initiales. La composition d’un résidu dépend du donneur (la personne ayant laissé la trace), de son âge, de son alimentation, de ce qu’il a touché auparavant, de la pression exercée, du support, de la température, de l’humidité et de l’exposition à la lumière. Deux traces déposées au même instant par la même personne peuvent ainsi vieillir différemment. Weyermann et Ribaux avaient déjà montré, en 2012, que la question du temps en criminalistique ne pouvait se résoudre par la seule mesure d’un marqueur, mais supposait un raisonnement probabiliste intégrant l’ensemble des circonstances du dépôt [4]. Cette mise en garde reste entièrement valable aujourd’hui et elle est régulièrement véhiculée par des organismes internationaux comme l’ENFSI ou encore INTERPOL.
Un domaine plus large que la trace papillaire
Depuis une quinzaine d’années, un mouvement tente de faire du microbiome humain une source de renseignement forensique. Pour en apprécier la maturité, il est utile de regarder ce que les autres branches de ce domaine ont déjà obtenu.
En 2010, Noah Fierer et ses collègues de l’Université du Colorado ont démontré que les bactéries laissées sur un clavier ou une souris d’ordinateur permettaient de rattacher l’objet à son utilisateur au sein d’un petit groupe de candidats et que ces communautés microbiennes restaient identifiables après deux semaines à température ambiante [5]. Les résultats avaient particulièrement marqué les esprits, mais ses propres auteurs avaient souligné que la performance chutait dès que le nombre de candidats augmentait. Le microbiome cutané n’a, en effet, pas la stabilité de l’ADN nucléaire puisqu’il évolue avec le temps, avec l’environnement, avec les traitements médicaux et il est partiellement partagé entre personnes vivant sous le même toit, comme l’a montré le Home Microbiome Project en 2014 [6]. Une étude pilote menée à Northumbria en 2021 sur le « touch microbiome » a confirmé que le transfert vers des objets manipulés était détectable, tout en insistant sur la forte contribution du support et de l’environnement à ce qui est ensuite séquencé [7]. En matière d’identification, le microbiome demeure alors un indice d’orientation, mais ne peut être un moyen d’individualisation comparable aux profils génétiques STR.
La branche la plus médiatisée récemment est celle du « sexome ». En février 2025, l’équipe de Brendan Chapman et Ruby Dixon, à l’Université Murdoch en Australie, a publié dans la revue iScience une étude portant sur douze couples hétérosexuels monogames, dont les microbiomes génitaux ont été prélevés avant puis après un rapport sexuel suivant une période d’abstinence de deux à quatorze jours [8]. Les auteurs ont pu détecter chez chaque partenaire, des séquences bactériennes caractéristiques de l’autre. Le transfert s’opérait majoritairement de la femme vers l’homme, subsistait de façon atténuée malgré le préservatif chez les trois couples qui en avaient utilisé un et n’était affecté ni par la circoncision ni par la pilosité pubienne. En revanche, la composition du microbiome vaginal se modifiait pendant les menstruations, ce qui complique l’interprétation. L’intérêt pour les enquêtes judiciaires en matière de violences sexuelles est évident lorsque l’ADN de l’agresseur est absent, dégradé ou masqué par celui de la victime, notamment en l’absence d’éjaculation (absence de spermatozoïde) ou en cas d’utilisation de préservatif. Les auteurs le reconnaissent eux-mêmes, l’application judiciaire de la méthode « en est encore à ses débuts ». Aujourd’hui, cette technique permet de détecter un contact physique, mais pas encore d’identifier la source du contact. Il est assez difficile de déterminer avec certitude ce que vaut la « signature microbienne » d’un individu au sein d’une population de plusieurs millions de personnes et de savoir combien de temps elle persiste chez l’autre ou ce qu’elle devient chez des personnes ayant plusieurs partenaires.
Etude pilote sur l’activité microbienne des traces papillaires
Josep De Alcaraz-Fossoul, dont les travaux antérieurs portaient déjà sur le vieillissement morphologique des traces, et Samantha Sawyer ont choisi d’aborder la problématique autrement. Une trace papillaire n’est pas seulement un dépôt de résidus chimiques. Il s’agit également de fragments de peau (cellules épithéliales) avec les communautés bactériennes qui colonisent celle-ci. Ces communautés microbiennes, transportées sur un support inerte, ne restent pas figées dans le temps. Certaines espèces meurent, d’autres persistent, d’autres prolifèrent en consommant ce que les autres laissent derrière elles. L’hypothèse des auteurs est que cette succession microbiologique pourrait constituer un marqueur du temps écoulé depuis le dépôt.
Pour tester cette hypothèse, les auteurs ont pris deux donneurs sains (une femme et un homme) pour déposer des traces de leurs pouces et de leurs index sur des lames de verre, avant et après lavage des mains. Ces lames étaient ensuite conservées dans l’obscurité et dans un local dont la température et l’humidité étaient enregistrées. Les traces ont été prélevées à trois moments, une première fois entre 3 et 6 heures après dépôt, puis à 96 heures et à 192 heures (soit au bout de huit jours). L’ADN bactérien a été amplifié sur des régions spécifiques puis séquencé et analysé. En parallèle, les mêmes traces ont été photographiées et mesurées en deux et trois dimensions afin de comparer l’approche microbienne aux méthodes morphométriques classiques [1].
Les résultats et leur interprétation
Quelles que soient les conditions, plus de 95 % des séquences appartiennent à deux classes bactériennes, les Actinobacteria (où l’on trouve notamment les bactéries typiques de la peau) et les Bacilli (où l’on trouve notamment les staphylocoques). Ce noyau bactérien varie très peu en huit jours. Il constitue en quelque sorte la signature cutanée générique, celle que porte toute trace humaine. Il ne renseigne ni sur l’identité de la personne à l’origine de la trace ni sur le moment auquel celle-ci a été déposée. En revanche, on observe des taxons minoritaires, soit une trentaine de classes bactériennes (32 chez l’homme, 28 chez la femme) présentes en faible abondance. Ces populations transitoires évoluent de manière significative au fil des jours. Leur composition change substantiellement et parfois complètement entre le premier jour et le huitième. Sur cette même période de huit jours, les mesures morphométriques en deux et trois dimensions n’ont, quant à elles, montré qu’une sensibilité temporelle limitée. Autrement dit, là où l’image de la trace bouge peu, la communauté bactérienne évolue nettement et c’est précisément cet écart entre les mesures morphométriques et cette nouvelle expérimentation qui justifie l’intérêt porté à cette dernière piste microbienne.
Cependant, cette étude expérimentale ne fournit aujourd’hui aucun modèle capable de prédire l’âge d’une trace inconnue, ni même un intervalle d’erreur. Elle ne repose que sur deux individus seulement, ce qui interdit toute conclusion sur la variabilité entre personnes (inter-variabilité), alors que c’est précisément cette variabilité qui a fait échouer les méthodes chimiques par le passé. Le lavage des mains, dont on sait qu’il modifie fortement la diversité bactérienne initiale, apparaît d’ailleurs comme le facteur le plus influent juste après le dépôt. Cela signifie que l’état de départ de la trace, inconnu en pratique sur une scène réelle, conditionne toute la lecture ultérieure. Le support utilisé dans la présente étude est du verre parfaitement propre alors que les surfaces réelles portent leur propre communauté bactérienne. Les conditions expérimentales sont celles d’un intérieur obscur, sans lumière ni variation thermique brutale. Les auteurs qualifient eux-mêmes leurs taxons de « candidats exploratoires » et préconisent une validation expérimentale sur des cohortes élargies, « essentielle avant toute mise en œuvre opérationnelle » [1].
Ce que le magistrat et l’enquêteur peuvent retenir de cette expérience
L’étude de New Haven est un signal encourageant qui appelle encore quelques années de travail en laboratoire. La route qui sépare une succession observée chez deux donneurs sur lame de verre d’une estimation du délai depuis le dépôt présentée à une cour d’assises passe obligatoirement par des analyses et des expérimentations validées et documentées. L’objectif serait de travailler sur plusieurs dizaines ou centaines de donneurs, une diversité de supports réels, des facteurs environnementaux variés, de mesurer les effets du lavage et des contacts antérieurs, l’établissement d’intervalles de confiance, la validation inter-laboratoires et surtout de construire un cadre d’interprétation probabiliste. Sur ce dernier point, la communauté forensique dispose déjà d’outils adaptés. Le rapport de vraisemblance, généralisé en génétique forensique et progressivement étendu à de nombreux domaines des sciences forensiques dont les traces papillaires, reste le seul format qui permette d’exprimer honnêtement ce qu’apporte une observation microbienne face à deux hypothèses de dépôt, sans jamais la transformer en certitude.
Il faut aussi anticiper les objections qui, dans le débat contradictoire, seront certainement soulevées par les différentes parties. Une trace papillaire ancienne recouverte d’un contact récent porte les deux flores microbiennes mêlées. Une surface fréquemment touchée porte un fond bactérien qui n’appartient à personne en particulier. Un lavage des mains ou un gel hydroalcoolique juste avant le dépôt ramène la trace à un état initial inconnu. Chacun de ces scénarios est courant sur une scène d’infraction et aucun de ces scénarios n’a encore été étudié. Enfin, une question de droit se profile. Le séquençage utilisé ne vise pas l’ADN humain et échappe donc, en l’état, aux règles qui encadrent l’analyse génétique et le FNAEG. Il n’en révèle pas moins des informations sur la santé, l’hygiène ou les traitements médicaux de la personne, qui relèvent des données sensibles. Si cette technique devait un jour entrer dans les procédures judiciaires, elle appellerait un encadrement spécifique, comme l’ont exigé avant elle le phénotypage (portrait-robot génétique) et la généalogie génétique, dont le législateur français a fixé le cadre en juillet dernier.
Pour l’heure, ce que l’on sait, c’est que les bactéries issues d’une trace papillaire vieillissent de manière ordonnée et c’est une observation nouvelle et intéressante. Cependant, personne n’est aujourd’hui en mesure de dire, dans un rapport ou au tribunal, quand une trace papillaire a été déposée et aucune expertise ne devrait le prétendre.
Références :
[1] De Alcaraz-Fossoul J., Sawyer S.J. « Temporal Dynamics of Latent Fingerprint Microbiomes: A First Step to Decoding Crime Evidence ». Genes, 2026, 17(8), 931. DOI 10.3390/genes17080931. https://www.mdpi.com/2073-4425/17/8/931
[2] Girod A., Ramotowski R., Weyermann C. « Composition of fingermark residue: A qualitative and quantitative review ». Forensic Science International, 2012, 223(1-3), 10-24.
[3] « Aging analysis of latent fingerprint residues by tracking carotenoid and lipid degradation by Raman spectroscopy ». Scientific Reports, 2025. https://www.nature.com/articles/s41598-025-32986-9
[4] Weyermann C., Ribaux O. « Situating forensic traces in time ». Science & Justice, 2012, 52(2), 68-75.
[5] Fierer N., Lauber C.L., Zhou N., McDonald D., Costello E.K., Knight R. « Forensic identification using skin bacterial communities ». PNAS, 2010, 107(14), 6477-6481. https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.1000162107
[6] Lax S. et al. « Longitudinal analysis of microbial interaction between humans and the indoor environment ». Science, 2014, 345(6200), 1048-1052.
[7] Procopio N. et al. « « Touch microbiome » as a potential tool for forensic investigation: A pilot study ». Journal of Forensic and Legal Medicine, 2021, 82, 102223. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/34343925/
[8] Dixon R., Chapman B. et al. « The sexome’s forensic potential » (étude du transfert du microbiome génital après rapport sexuel). iScience, 12 février 2025. DOI 10.1016/j.isci.2025.111861. Communiqué de l’Université Murdoch : https://www.murdoch.edu.au/news/articles/unique-dna-of-‘sexome’-could-help-solve-sex-crimes
Tous droits réservés - © 2026 Forenseek