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Direction Régionale de la Police Judiciaire de Paris 36 rue du Bastion

Les Cold Case de la Brigade Criminelle de Paris

Interview – Alors que la Justice française s’apprête à mettre en place un pôle spécialisé dans les Cold Case à Nanterre le 1er mars 2022, le patron de la Brigade Criminelle de la Direction Régionale de la Police Judiciaire de Paris, le Commissaire Général Michel FAURY revient sur la montée en puissance de son unité spécialisée dans ces affaires non résolues. 

Pouvez-vous nous donner la définition juridique d’un « Cold Case » ?

S’il n’y a pas de définition au sens juridique du terme, on peut considérer qu’il s’agit d’une affaire dont le caractère criminel est avéré ou fortement pressenti, qui n’est judiciairement ni policièrement résolue, qui n’est pas prescrite et dont le ou les auteurs restent à identifier.

Combien de dossiers non résolus « actifs » traitez-vous au sein de la Brigade Criminelle de Paris ?

Depuis l’aboutissement récent d’une enquête ayant conduit à l’identification de l’auteur d’une série de faits commis à Paris entre 1986 et 1994, le nombre de dossiers non résolus, à la Brigade Criminelle, a un peu diminué. C’est environ 65 dossiers à ce jour dont une quinzaine qui font l’objet d’investigations régulières, en fonction des critères retenus.

Au sein de la Brigade Criminelle, avez-vous des équipes dédiées à la résolution des « Cold Case » ?

Chaque groupe de droit commun de la Brigade Criminelle conserve des dossiers anciens qui font l’objet d’investigations dès lors qu’une nouvelle piste apparaît. Pour autant, une unité spécialisée traitant de ce type de dossier a vu le jour en 2015. Elle a été fortement renforcée avant l’été 2021. Il s’agit de l’UAC3 (Unité d’Analyse Criminelle et Comportementale des Affaires Complexes). Composée de 6 personnels, elle est dirigée par un Officier très expérimenté et dispose également d’une psycho-criminologue. Elle se voit confier les dossiers criminels non élucidés les plus complexes.  

Cela dit, ce groupe n’a pas vocation à travailler exclusivement sur les « Cold Case » ; c’est une  part seulement de son activité. En effet, s’il concentre son action sur les dossiers anciens, il n’attend pas un éventuel classement sans suite, par l’autorité judiciaire, pour en être saisi. Bien au contraire, il assure ou encadre les investigations sur un temps long, afin de s’assurer que toutes les pistes ont été exploitées et que toute nouvelle information est traitée. Il joue ainsi fréquemment le rôle de conseil vis à vis de ses collègue mais également de sa hiérarchie dans le domaine qui lui est propre.

Ce qui peut présider à la prise en charge d’un dossier par cette unité est la volonté d’en garder la mémoire en dépit des mutations et ou du « turn-over » des effectifs ayant enquêté dessus. Enfin, les investigations effectuées dans la durée et la conservation du dossier au service, dans l’attente de l’exploitation d’un éventuel élément nouveau, permettent également de retarder au maximum la prescription…       

Les fonctionnaires en charge de ces affaires reçoivent-ils une formation particulière ?

Non, il n’y a pas de formation spécifique quand on intègre l’UAC3. La Brigade Criminelle recrute des femmes et des hommes disposant déjà de solides connaissances professionnelles, intéressés par la matière criminelle et volontaires pour se former dans un domaine toujours plus technique. L’UAC3 intègre des profils qui correspondent aux besoins d’une structure spécifique, tous très expérimentés et ayant fait leur preuve, qui maîtrisent parfaitement les arcanes de l’enquête criminelle. Le tutorat des anciens du groupe permet alors de formater les plus jeunes, au mieux de nos besoins.    

Par ailleurs une certaine maturité professionnelle est nécessaire pour intégrer cette unité car il faut avoir la « force » mentale de s’intéresser à des dossiers dont on n’a jamais vu la scène de crime et sur lesquels d’autres enquêteurs ont travaillé avant. En outre, une formation à l’analyse criminelle est proposée actuellement par un ancien officier de l’unité. Un enquêteur de l’UAC 3 suit cette formation poussée.

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La Brigade Criminelle de Paris en 1921 – Crédits : Direction Régionale de la Police Judiciaire de Paris.

Quelle méthodologie utilisez-vous pour avancer efficacement sur ce type d’affaires ?

La variété des dossiers fait qu’il n’existe pas de méthode prédéfinie lors de la réouverture d’une enquête. La force de l’UAC3 est d’offrir une analyse pluri-disciplinaire intégrant à la fois l’analyse comportementale, l’appui de l’outil informatique pour une analyse criminelle et la relecture de l’ensemble de la procédure par un œil neuf. Cet examen, sous des angles variés, est ponctué d’échanges entre les différents acteurs et conduit souvent à plusieurs relectures confiées à des cadres du service ou à des réservistes civils.   

On parle parfois, de manière familière, de la méthode dite « du rouleau compresseur » de la Brigade Criminelle. Elle s’applique parfaitement au traitement des cold cases dans le sens où aucune piste n’est négligée. Chaque hypothèse est étudiée jusqu’à ce qu’on estime qu’elle n’a pas de lien avec notre enquête. Ce travail peut parfois prendre des années.

Quelles sont les principales difficultés rencontrées ?

Les difficultés essentielles quand on traite d’un « cold-case » sont :

  • Le manque d’éléments matériels encore disponibles quand on découvre une piste qui n’a jamais été exploitée.
  • Dans le même ordre d’idées, des aspects manquants dans les enquêtes conduites à l’époque, par exemple en matière de téléphonie (des bornages non figées par exemple)
  • La qualité des témoignages après de si nombreuses années (souvenirs altérés, décès des témoins…)
  • Une conservation des scellés souvent catastrophique, voire une destruction avant la fin du délai de prescription de l’enquête).
  • L’identification de dossiers pouvant nous être confiés mais qui n’ont pas toujours été traités par la brigade et qui nécessite donc une coopération et une vigilance de la part des autres services, afin qu’ils pensent à nous les proposer.
  • Le turn-over, aussi bien chez les enquêteurs que chez les magistrats, qui entraîne une perte de mémoire inévitable.

Comment s’organise la collaboration Police / Justice dans ces cas précis ?

La Brigade Criminelle entretient des rapports de confiance avec l’autorité judiciaire. Nos investigations s’inscrivent dans la durée lorsque cela est nécessaire et nous disposons de moyens adaptés. C’est donc généralement vers nous que se tournent les magistrats quand il s’agit de reprendre en compte un dossier ancien. Un entretien au cas par cas est privilégié. Une meilleure prise en compte des « Cold Case », à l’occasion de la création de l’UAC3, nous positionne donc idéalement, sur le ressort de la Préfecture de Police, pour être le correspondant privilégié des magistrats saisis de dossiers répondant à ces critères. On pense en particulier au futur pôle « Cold Case ».

La manière de procéder peut aussi consister en une évaluation du dossier afin de déterminer la réalité des faits avancés et la quantité de travail nécessaire et permettre ainsi de choisir le service le plus adapté. 

Par ailleurs, ces rapports de confiance favorisent l’assentiment des magistrats lorsqu’ils sont sollicités par les enquêteurs qui considèrent que de nouvelles investigations pourraient être utilement menées du fait de l’apparition d’éléments nouveaux ou de l’évolution des techniques scientifiques.

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La Brigade Criminelle de Paris en 1985 – Crédits : Direction Régionale de la Police Judiciaire de Paris.

Quels moyens avez-vous à votre disposition ?

Les moyens à disposition sont ceux de la Brigade Criminelle ; une capacité de mobilisation d’un nombre important d’enquêteurs quand cela est jugé nécessaire.

  • Une analyse des dossiers sous des angles différents (analyse de l’enquêteur et analyse comportementale) avec l’appui de l’analyse criminelle, si cela est nécessaire.
  • Un lien étroit et « historique » avec des experts reconnus dans les différents domaines techniques d’aide à l’enquête (experts en génétique, médecine légale, anthropologie, odontologie, etc…)
  • Un engagement de moyens humains dans la durée et notamment une vigilance des enquêteurs dédiés à cette mission (UAC3) qui peuvent effectuer, à tout moment, des rapprochements entre des enquêtes qui nous sont confiées et des faits traités par d’autres services.
  • La GED (Gestion Electronique de Documents) et la documentation opérationnelle qui facilitent les recherches et recoupements.

Quels sont les progrès techniques et scientifiques qui permettent la résolution des « Cold Case » ?

Aborder les « Cold Case » c’est avant tout comprendre qu’on effectue un retour en arrière qui nous conduit à disposer des moyens qui existaient au moment des faits (pas de vidéo-protection, pas de téléphonie, sauf si elle a été sanctuarisée, …).

En revanche, en ce qui concerne l’exploitation des éléments saisis sur place, à partir du moment où ils ont été conservés dans de bonnes conditions, il est possible d’envisager des investigations complémentaires dans différents domaines :

  • Progrès considérables dans le domaine de la police scientifique (génétique, parentèle,…) permettant par exemple de retravailler certains scellés dans l’optique d’extraire des traces génétiques qui n’auraient pas pu être mises en évidence par les techniques utilisées quelques années plus tôt
  • Utilisation d’outils plus performants en matière de téléphonie.
  • Utilisation d’outil d’analyse des données numériques
  • Possibilité de traiter la procédure avec l’appui de l’analyse criminelle
  • Internet / Sources ouvertes

Quelles sont les avancées juridiques majeures en France encadrant le traitement des affaires non résolues ?

Le traitement des « Cold Case » ne répond pas à des règles juridiques particulières mais s’inscrit dans le cadre de l’enquête criminelle classique. L’avancée juridique essentielle porte sur la réforme de la prescription en matière pénale du 27 février 2017.

Il est à noter également l’importance du délai de conservation au Fichier Automatisé des Empreintes Digitales (F.A.E.D.) ou au Fichier National Automatisé des Empreintes génétiques (F.N.A.E.G.) des traces non résolues ou des personnes signalisées (décrets du 2 décembre 2015 et du 29 octobre 2021).

La création d’un pôle « Cold Case » au Ministère de la Justice devrait également permettre d’identifier plus facilement des dossiers qui pourraient être relancés et d’effectuer des rapprochements.

Existe-il des collaborations internationales, des partages de
connaissances  ou compétences afin de maximiser la résolution d’une enquête ?

Il n’ y a pas, à notre connaissance, de structures internationales permettant le partage de compétences techniques ou l’échange opérationnelle dans le cadre des « Cold Case » ; pas même à un niveau européen.    

Nous disposons, dans ces dossiers des mêmes outils que pour l’ensemble des enquêtes criminelles, dès lors qu’une piste internationale voit le jour (les échanges concernant les empreintes digitales et génétiques prévus par le traité de Prüm, échanges bilatéraux par le truchement des Attachés de Sécurité Intérieure (A.S.I.), mise à contribution d’INTERPOL et d’EUROPOL, etc.)

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Exercice « attentat » diligentée par la Brigade Criminelle et le Service Régional de Police Technique et Scientifique de Paris. Crédits : Direction Régionale de la Police Judiciaire de Paris.

Quels sont les éléments qui permettent de rouvrir une enquête ?

Une enquête peut être rouverte à partir du moment où nous disposons d’éléments nouveaux susceptibles de faire avancer les investigations. Cette décision appartient exclusivement à l’autorité judiciaire mais la Brigade Criminelle est généralement force de proposition. Le progrès scientifique et les espoirs qu’il peut faire naître peut parfois être considéré comme suffisant pour obtenir cette réouverture mais, l’étude se fait au cas par cas. La mise en place du pôle judiciaire « cold-cases » devrait pouvoir peser sur l’interprétation de cette notion « d’élément nouveau ».     

L’UAC3 rencontre rarement ce type de difficulté car la plupart des dossiers non élucidés sont conservés à la Brigade et régulièrement consultés. Ils le sont aussi dans l’attente d’un élément nouveau qui pourrait être porté à notre connaissance (dénonciation, identification d’une trace ADN retrouvée sur une scène de crime suite au prélèvement d’un mis en cause dans un dossier distinct, rapprochement avec une nouvelle affaire, rapprochement avec un suspect identifié dans un autre dossier, …) mais aussi dans l’attente d’une idée neuve des enquêteurs qui pourrait relancer le dossier.

Avez-vous des cas marquants à nous citer ?

Nous pouvons citer quelques exemples :

  • Dans une affaire de viol ou de sérialité de viols, au vu du signalement et du mode opératoire de l’auteur, vous identifiez par vos recherches (via les fichiers police Cheops, Salvac.. ) un suspect potentiel. Vous demandez par rapport à l’Autorité judiciaire la ré-ouverture de l’information, l’élément nouveau étant l’identité du suspect. Même raisonnement lorsque vos recherches amènent à vous intéresser à un autre dossier dont les éléments d’enquête ne sont guère éloignés du vôtre. Vous justifiez de l’intérêt (secteur géographique, type de victime, modus operandi, arme utilisée..) et vous sollicitez la ré-ouverture de l’autre dossier
  • L’examen d’une scène de crime au vu des photographies judiciaires, des constatations techniques, de l’analyse morphologique des traces de sang, vous amène à penser que la personne n’a pas été tuée là où le cadavre a été découvert mais dans une autre pièce du logement. Les objets ou éléments proches saisis et placés sous scellés n’ayant pas fait l’objet d’expertise, vous solliciter la ré-ouverture en justifiant de l’intérêt de l’expertise de  la (ou des) pièce à conviction proche de la vraie scène de crime..   
  • La découverte d’une pièce à conviction tardive. En vidant le logement d’une personne assassinée, le témoin découvre incidemment sous le tapis de la salle de séjour dans une cavité du plancher un couteau manifestement souillé. L’élément nouveau propre à la ré-ouverture est tout trouvé.

Est-il plus éprouvant de travailler sur un « Cold Case » que sur une affaire récente ?

S’il est difficile de répondre à cette question, il est indéniable que le travail visant les dossiers anciens nécessite des qualités particulières et se heurte à des difficultés spécifiques. Il faut être extrêmement patient car, contrairement à l’enquête de flagrant délit qui peut aboutir parfois à un résultat rapide, le « Cold Case » nécessite des investigations longues et complexes (rassembler les éléments constitutifs du dossier, retrouver les témoins, être confronté à des témoignages moins précis, rechercher des scellés). Travailler sur des « Cold Case », c’est se replonger dans les méthodes et les moyens dont disposaient les enquêteurs à l’époque des faits, très différents des méthodes actuelles (pas de téléphonie, pas de vidéo-protection, pas d’empreinte numérique,…).

Quant à l’exploitation des éléments collectés sur la scène de crime – qui peuvent avoir traversé le temps – elle se heurte au problème de conservation des scellés et, plus largement, de certains éléments du dossier qui ont  été égarés.      

Il est également plus difficile de reprendre une affaire qu’un autre service ou un autre groupe n’a pas été en mesure de résoudre. Les enquêteurs doivent faire preuve d’une motivation sans faille et d’une bonne dose d’optimisme…. 

Enfin, l’aspect charge mentale doit également être prise en compte, et peut prendre différentes formes : les faux espoirs et la déception qui s’ensuit lorsqu’une piste sérieuse s’avère finalement mauvaise ; la frustration de ne pas pouvoir apporter de réponses à la famille, …

Quelles sont les erreurs à éviter lorsque l’on travaille sur ce type d’affaire ?

Il s’agit d’essayer de faire table rase des investigations menées précédemment afin de ne pas être « pollué » par les pistes et hypothèses envisagées par les premiers enquêteurs. S’il est assez peu probable que les nouveaux enquêteurs n’aient pas la même approche ou la même analyse que leurs prédécesseurs, il est impératif qu’ils évitent de se forger une opinion trop rapidement et qu’ils acceptent d’explorer toutes les hypothèses.

Quelles sont selon vous les qualités indispensables d’un enquêteur pour travailler sur ces affaires non résolues ?

Il faut choisir des enquêteurs expérimentés et légitimes aux yeux de leurs collègues et de l’autorité judiciaire. La patience et le sens de l’organisation sont également indispensables puisqu’il faut s’immerger dans un dossier généralement lourd et complexe, traité par d’autres que soi et, il faut le faire avec méthode en associant différents acteurs et partenaires de l’enquête criminelle (experts, psychologues, enquêteurs extérieurs, etc…)   

Il faut parfaitement maîtriser tous les arcanes de l’enquête criminelle et l’écosystème qui s’y rattache afin de savoir « ce qu’on doit chercher et où le chercher… » . Enfin il faut savoir faire preuve d’humilité.

La thanatologie médico-Légale

La thanatologie médico-légale consiste en l’étude des signes cadavériques visibles sur un corps depuis le décès de l’individu jusqu’à l’issue de sa squelettisation.

Issu du grec ancien thanatos « Dieu de la mort » et logos  « science », la thanatologie serait née en 1903 d’un esprit russe, le bactériologiste et médecin Elie METCHNIKOV, même si la littérature scientifique en accorde aussi la paternité aux Chinois.

Balbutiante dans la première moitié du XXème siècle, les horreurs de la guerre ont vu la thanatologie se développer vers 1950. Depuis, elle est devenue une discipline universitaire. Portée en France par l’enseignant Louis Vincent THOMAS, grand spécialiste d’anthropologie et de sociologie, ce dernier a publié nombre d’essais sur la thanatologie, comme lien entre la vie et la mort. Par ses écrits il a démystifié le passage à trépas en encourageant la pratique de la thanatologie comme source d’enrichissement de connaissances du corps humain.

Pluridisciplinaire, la thanatologie regroupe entre autres, la médecine légale, la biologie, et l’anatomie. Reposant sur des publications scientifiques et des observations empiriques, il est apparu que la thanatologie est elle-même évolutive, fonction des modes de vie, de l’évolution des civilisations, jusqu’à ses moindres détails tels que les habitudes alimentaires du défunt.

Dès le passage à trépas, nombre de modifications post mortem apparaissent sur le corps et se manifestent par des signes positifs visibles ou, négatifs, de par leur absence.
Aussi, le cadavre doit faire l’objet de toutes les attentions.
A chaque mort suspecte, l’exercice de la thanatologie aide l’enquêteur et le praticien légiste à dater le décès, deviner les derniers instants du vivant du sujet et approcher les causes de la mort.

En matière judiciaire, les objectifs de la thanatologie sont donc multiples : évaluation du délai post mortem, coïncidence de la position du corps au moment du décès et au moment de sa découverte, compatibilité temporelle avec de prétendus témoins … L’observance systématique du sujet décédé permet de donner des indices thanatologiques, de répondre à des abaques mathématiques préalablement établies  comme le nomogramme de Henssge ou la table de Vibert, : thanatologues précurseurs. Henssge a permis de créer un système d’équations lié au refroidissement du corps. Lorsque l’enquêteur obtient la température ambiante, la température du défunt et la température au moment des faits, ces trois données intégrées dans son nomogramme fixent un créneau horaire de décès.

Qu’il s’agisse du refroidissement cadavérique, des lividités (livor mortis)  ou de la rigidité (rigor mortis) le défunt nous livre d’amples renseignements qui orientent la Police Scientifique vers l’hypothèse d’un meurtre, d’un suicide ou d’une mort naturelle. Les lividités correspondent au sang contenu dans le corps humain, qui, sous l’effet de la gravité va rejoindre les zones déclives du corps, les parties les plus proches du sol, colorant ainsi les tissus cutanés d’une teinte violacée.

Un corps découvert pendu qui présenterait des lividités exclusivement sur sa partie supérieure insinuera une simulation de suicide puisque les lividités auraient dû, majoritairement, se situer sur les membres inférieurs de la victime. Le phénomène de rigidité provoque une grande raideur du corps qui apparait à partir de la deuxième heure suivant le décès et perdure jusqu’à trois jours environ après la mort. À l’issue, le cadavre retrouve sa souplesse. Un corps rigide est donc incompatible avec une mort supposée dater d’une semaine, ce qui peut valider ou invalider un témoignage ou l’alibi d’un suspect.

La thanatologie doit impérativement être mise en pratique sur les scènes de crime car elle permet de confondre des témoignages ou de valider une hypothèse criminelle.

Les signes précoces de la mort précités constituent un bon indicateur.

Le refroidissement cadavérique également. Le cadavre devient froid puisqu’il subit un phénomène d’hypothermie irréversible, dès le décès, lui faisant perdre environ 1 degré par heure. Ces facteurs cumulés et constatés peuvent donc, déjà, sur les lieux, donner une idée du délai post mortem avant même que l’enquête policière ne débute.

Les phénomènes thanatologiques subissent aussi l’influence de la nature du décès.  Selon qu’il s’agisse d’une pendaison, d’un décès par arme blanche, ou d’une noyade, les signes cadavériques seront distincts et apporteront une aide précieuse à l’enquête, notamment lorsque le corps est abîmé ou putréfié.

Sur la scène de crime, l’observation des plaies in situ permettra de conforter des hypothèses comme celle d’un tir par arme à feu de courte distance si la peau présente un orifice cutané cerné d’une zone de tatouage. La plaie balistique saura aussi nous renseigner, dès la scène de crime, sur la trajectoire de tir, la position de la victime et de son meurtrier au moment des faits.
La thanatologie s’intéresse aussi aux modes d’autolyse des corps, comme la putréfaction, la saponification ou la momification.
Si le terme générique est «  décomposition », il est des facteurs environnants qui influent sur le mode de destruction du corps.
En climat tempéré, en conditions dites normales le corps se putréfie. Exceptionnellement et seulement en cas d’environnement très chaud et sec, une momification se produit. Physiquement le corps s’apparente à un squelette mais la momification le fige à jamais dans un état où le sujet dispose encore un peu de tissus cutanés, aux nuances ocre. Dans ce cas présent, les organes ne sont pas décomposés mais juste desséchés, tels que lyophilisés.

Enfin, la saponification reste rare. Elle vise les sujets ayant séjourné à compter du décès dans une atmosphère riche en bactéries, au taux d’hygrométrie élevé donnant ainsi au corps un aspect cireux, les graisses ayant été transformées en substance savonneuse.

L’étude thanatologique permet de se rendre compte de l’importance et de l’influence de l’environnement du cadavre lors de sa décomposition (température ambiante, taux d’humidité, mode de conservation de la dépouille mais aussi l’influence des conditions du vivant de la victime : son mode de vie, habitudes médicamenteuses, pathologies médicales, organisme, corpulence,..) En effet, il est des facteurs qui interagissent sur l’autolyse du corps. Certains accélèrent le processus de décomposition, d’autres le ralentissent.

Parmi eux, la chaleur qui devient un agent accélérateur de tous les phénomènes cadavériques. Lors de la canicule de 2003, les corps dont le décès remontait à quelques heures avaient l’apparence de dépouilles datant de deux semaines.
Au lieu de faire face à des corps rigides, ne dégageant aucun relent, les victimes étaient déjà décomposées, présentant des emphysèmes abdominaux importants, un effluve méphitique, caractéristique de l’odeur dégagée par la putréfaction à son paroxysme. Les médicaments jouent aussi un rôle à titre posthume ; l’ingurgitation chronique et vitale de substances toxiques entraîne une flore intestinale bactérienne abondante, ce qui accélère le phénomène de putréfaction. A contrario, une température ambiante très basse, ralentit la décomposition. Une dépouille découverte en extérieur, par un hiver rigoureux conservera une apparence humaine pendant de nombreux jours. Le froid atténuant largement la nécrose du corps.

La thanatologie s’immisce aussi en salle d’autopsie lors de l’examen externe et interne du corps et lors des prélèvements autopsiques. Le médecin légiste effectue sa propre analyse thanatologique. L’examen interne lui permet d’étudier les organes, de mettre à jour des pathologies jusqu’ici indécelables, d’observer des plaies jusqu’ici invisibles. Le praticien  prélèvera 20 grammes de chaque viscère, et quelques centilitres de chaque liquide (urée, bile, sang..) pour analyse ultérieure comme le  taux de toxicologie ou d’alcoolémie. Même le devenir du corps, selon qu’il s’agisse d’une inhumation, d’un embaumement ou d’une crémation va nous livrer des éléments sur la décomposition d’un corps. Ainsi, la thanatologie permet d’alimenter les écrits sociologiques, anthropologiques  ou théologiques.

Véritable science, la thanatologie est en constant progrès. Demain, d’autres signes cadavériques nous aideront à être encore plus précis quant à l’heure de la mort, quant aux exactions commises par un meurtrier. Aujourd’hui nous nous basons principalement sur les signes visibles à l’œil nu mais la macroscopie ne suffit plus. Désormais, les scientifiques s’orientent vers des indices intracorporels comme la dégradation de l’hémoglobine ou des scanners de type angiographie qui pourraient révéler d’autres indices utiles à l’enquête criminelle. La mort met fin au système circulatoire, le sang encore présent et stagnant va subir une dégradation de ses globules rouges et blancs, de son hémoglobine. Cette nécrose sanguine invisible de manière macroscopique le sera grâce à une méthode d’imagerie et de prélèvements sanguins. Ce bilan hématique permettra, à rebours, d’approcher au mieux la datation de la mort.

Pour ce faire, les avancées médico-légales, les constatations forensiques , les levées de corps sur les scènes de crime ou les expériences de « la ferme aux corps » aux États-Unis n’ont de cesse de perfectionner le champ d’action de la thanatologie médico-légale.
Source inépuisable puisqu’à ce jour, il existe encore des autopsies blanches, à savoir dont l’examen du corps ne permet pas d’énoncer la cause de décès.
Nul doute que la thanatologie est loin d’avoir livré tous ses secrets.