La prégabaline est un médicament bien connu. Prescrite notamment dans l’épilepsie et certaines douleurs neuropathiques, elle circule légalement dans un cadre strictement réglementé. Pourtant, la hausse récente des saisies en France montre qu’elle peut aussi intégrer des circuits de revente illicite. Ce constat soulève une question centrale dans les enquêtes judiciaires : comment démontrer qu’un produit pharmaceutique légal a été détourné de son usage thérapeutique ?Contrairement aux stupéfiants classiquement prohibés, le problème n’est pas ici l’existence de la molécule. La prégabaline est autorisée, documentée et parfaitement identifiable par les laboratoires. L’enjeu ne consiste donc pas simplement à déterminer la substance, mais à établir si elle est utilisée dans un cadre conforme à la loi.
Identifier la molécule
Sur le plan analytique, les laboratoires disposent de méthodes éprouvées pour identifier la prégabaline et vérifier sa composition. Les techniques de chromatographie couplées à la spectrométrie de masse permettent de confirmer la nature de la molécule présente, d’en évaluer la pureté et de détecter d’éventuelles modifications, comme un mélange avec d’autres substances. Cette étape reste essentielle. Elle permet d’exclure une contrefaçon ou un produit altéré et d’objectiver la composition réelle du médicament saisi. Dans certains cas, la présence d’autres substances psychoactives ou d’irrégularités de formulation peut constituer un indice important. Mais l’identification chimique, à elle seule, ne suffit pas à démontrer un détournement.
L’incohérence entre usage médical et situation observée
La démonstration repose souvent sur un décalage entre l’usage thérapeutique attendu et les circonstances concrètes de la saisie. Des volumes très importants, un conditionnement fractionné en sachets, l’absence d’ordonnance ou la présence d’importantes sommes en espèces sont autant d’éléments qui peuvent suggérer une finalité de revente. En criminalistique, aucune conclusion ne peut reposer sur un élément isolé ; pris séparément, ces indices ne suffisent pas à caractériser une infraction. C’est leur convergence qui permet d’étayer l’hypothèse d’un véritable trafic illicite.
Vers une traçabilité pharmacologique ?
Les médicaments ne sont pas des produits anonymes. Ils comportent des numéros de lots et s’inscrivent dans une chaîne de distribution réglementée. L’analyse de ces éléments peut révéler qu’un lot a quitté le circuit pharmaceutique de manière irrégulière, qu’il a été volé ou soustrait lors de sa distribution, ou qu’il provient d’un circuit d’approvisionnement différent de celui autorisé en France.
Ce travail permet également de répondre à une question essentielle : le produit est-il authentique ou s’agit-il d’une contrefaçon ? L’examen du conditionnement, de l’impression, de la composition et des caractéristiques physico-chimiques peut mettre en évidence des anomalies incompatibles avec une fabrication réglementée. La distinction est déterminante, car un médicament authentique revendu illégalement et un produit contrefait ne relèvent pas des mêmes infractions ni des mêmes peines pénales. La comparaison des lots saisis peut enfin faire apparaître des points communs entre différentes affaires, suggérant une source d’approvisionnement commune ou l’existence d’une organisation structurée.
Un rôle d’appui technique à la qualification des faits
Dans ce type de trafic, le laboratoire d’analyses ne se limite pas à confirmer la présence d’une molécule. Les analyses réalisées permettent d’apporter des éléments techniques utiles à l’enquête comme la composition exacte du produit, la nature de produits de coupage, d’éventuelles modifications, ou des anomalies susceptibles d’orienter les investigations. Elles sont ensuite mises en perspective avec les informations issues de l’enquête (volumes saisis, conditions de détention, circuits d’approvisionnement…) afin d’éclairer la qualification des faits. L’identification de la substance demeure ainsi une étape essentielle. Mais l’exploitation des résultats analytiques contribue également à déterminer si le produit s’inscrit dans un usage thérapeutique cohérent ou dans une logique de revente illicite.
Un phénomène qui n’est pas isolé
La prégabaline n’est pas un cas isolé. D’autres médicaments ont déjà illustré cette porosité entre usage thérapeutique et trafic illicite. Le fentanyl, opioïde de synthèse extrêmement puissant utilisé en anesthésie et dans le traitement des douleurs sévères, a fait l’objet de détournements massifs dans plusieurs pays, avec des conséquences sanitaires majeures. En France, la morphine à libération prolongée commercialisée sous le nom de Skénan® a également été impliquée dans des usages hors cadre médical, notamment par injection après extraction du principe actif. Ces exemples rappellent que le détournement médicamenteux ne repose pas sur une molécule “exotique” ou inconnue. Il concerne des substances autorisées, produites légalement, dont l’usage devient problématique lorsqu’il s’inscrit dans un circuit parallèle ou une logique de revente.
L’évaluation clinique et judiciaire des enfants victimes d’agressions sexuelles nécessite une connaissance approfondie du développement de l’enfant et des manifestations des symptômes post-traumatiques typiques de l’enfance et l’adolescence. Connaître les particularités symptomatiques chez l’enfant permet de distinguer les manifestations traumatiques des variations normales du développement, dans une approche qui doit impérativement respecter le monde de l’enfance.
Respecter et s’appuyer sur le monde de l’enfance
En effet, la pratique avec les enfants implique d’utiliser des médiations correspondant à des mondes enfantins, d’employer un vocabulaire et un ton adapté à l’âge et d’explorer les intérêts de l’enfant. Au-delà de l’alliance qu’ils permettent, les intérêts de l’enfant sont des indicateurs de son niveau de développement, de son environnement, de son organisation quotidienne, indicateurs riches pour l’évaluation expertale.
Prenons pour exemple, un enfant de 8 ans, scolarisé en CE2, interrogé simplement sur ses activités préférées indique jouer à la Tablette au jeu Paddington. Interrogé simplement sur la tablette et sur le jeu avec des questions comme : « qu’est-ce que tu aimes dans ce jeu ? » « Qu’est-ce que tu peux me raconter sur cette tablette ? », l’enfant indique que la tablette appartient à son père, que lui n’en pas, qu’il peut y jouer les mercredis et week-end, durant 30 minutes, dans le salon familial. Il raconte aimer cet ourson pour ses aventures, il lui est alors demandé de détailler un de ses moments préférés.
Respecter le monde de l’enfance, c’est chercher éviter le risque d’une nouvelle traumatisation lors de l’examen expertal
Les réponses de l’enfant nous permettent d’évaluer : un intérêt et une activité cohérente avec son âge, un cadre familial adapté à son âge concernant les jeux sur écran mais également sa capacité à effectuer un récit (pronoms et temps utilisés, structuration spatiale et chronologique, distinction avec la réalité…). L’analyse ne sera pas la même si le jeu pratiqué est Call of Duty, jeu de guerre, selon les versions, déconseillés au moins de 16 ou 18 ans ou si l’enfant de 8 ans a un écran dans sa chambre ou encore s’il s’agit d’un adolescent de 15 ans…
Enfin, et c’est d’après moi le plus important, respecter le monde de l’enfance, c’est chercher éviter le risque d’une nouvelle traumatisation lors de l’examen expertal. Un environnement indiquant que les enfants sont les bienvenus est judicieux : des lectures enfantines en salle d’attente, des jouets, la possibilité de s’assoir de manière confortable, de pouvoir bouger… Indiquer aux accompagnateurs de prendre un doudou ou un objet rassurant est également nécessaire. Pour en revenir à la symptomatogie post-traumatique enfantine, cette problématique prend une résonance particulière au regard d’affaires récentes comme celle de Joël Le Scouarnec, où 299 victimes identifiées présentaient des symptômes post-traumatiques significatifs malgré une absence apparente de souvenirs des agressions subies sous anesthésie.
Le cadre théorique du psychotraumatisme sexuel
Le psychisme désigne l’ensemble des phénomènes mentaux conscients et inconscients : les processus cognitifs (pensée, mémoire, perception), les processus affectifs (émotions, sentiments), les mécanismes de défense psychologiques, l’activité fantasmatique et imaginaire, les structures de la personnalité. L’évènement traumatique est une intrusion brutale dans le psychisme, dépassant les capacités de traitement et d’intégration de l’appareil mental, c’est ce qui est qualifié d’effraction traumatique.
Un enfant victime d’abus restera souvent longtemps dans la dénégation
L’effraction traumatique chez l’enfant victime d’agression sexuelle présente des caractéristiques particulières. Louis Crocq (1999) définit le psychotraumatisme comme « un phénomène d’effraction du psychisme et de débordement de ses défenses par les excitations violentes afférentes à la survenue d’un événement agressant ou menaçant pour la vie ou pour l’intégrité (physique ou psychique) d’un individu qui y est exposé comme victime, comme témoin ou comme acteur ». Dans le cas des agressions sexuelles, cette effraction revêt une dimension non accessible à l’enfant. Comme le souligne Tardy (2015), « Un enfant victime d’abus restera souvent longtemps dans la dénégation, défense destinée à lui éviter de réaliser les troubles psychiques des adultes censés le protéger et qui l’ont en fait agressé, ce qui serait trop angoissant ».
Le syndrome de répétition, tel que décrit par Crocq (2004), constitue « un ensemble de manifestations cliniques par lesquelles le patient traumatisé revit intensément, contre sa volonté et de manière itérative, son expérience traumatique ». C’est ainsi que chez l’enfant et l’adolescent, comme chez l’adulte, de nombreux symptômes autour de la répétition ou de l’évitement de la répétition vont être observé.
Symptômes selon l’âge : une approche développementale
Les manifestations traumatiques chez les plus jeunes :
Elles sont caractérisées par des souvenirs intrusifs peu intégrés, composés essentiellement de sensations et d’émotions intenses selon les travaux de Eth, Pynoos (1985) et Pynoos, Steinberg et coll. (1995). En dehors des jeux habituels, inhérent à l’enfance, des jeux spécifiques, en lien avec l’évènement traumatique peuvent se développer. Ces jeux post-traumatiques constituent un indicateur clinique majeur : Fletcher (1996) les décrit comme « répétitifs, impliquant un élément central en lien avec l’événement, ou non lié à l’événement, moins élaborés et imaginatifs que les jeux habituels, généralement chargés d’émotions (anxiété), rigides, peu joyeux ». Ces jeux perdent leur fonction créative et exploratoire normale pour devenir compulsifs et stéréotypés.
L’hyperactivité neurovégétative et l’évitement sont des symptômes post-traumatiques habituels. Chez les enfants, ils se manifestent par une hypervigilance anxieuse, des réactions de sursaut exagérées et des troubles du sommeil avec des réveils fréquents. L’évitement se traduit par un isolement social, un émoussement affectif et une régression développementale touchant la propreté, le sommeil ou le retour de peurs infantiles. Putnam (2003) dans son étude longitudinale sur 166 enfants victimes d’agressions sexuelles, démontre que 40% développent des symptômes d’hyperactivité dans les 6 mois suivant la révélation, contre 8% dans la population générale. L’auteur explique cette hyperactivité comme un mécanisme adaptatif de fuite face aux stimuli intrusifs post-traumatiques.
Certains enfants développent des comportements lisses, n’attirant absolument pas l’attention
Les manifestations post-traumatiques chez l’enfant présentent des particularités souvent méconnues qui rendent leur identification complexe. Contrairement aux adultes, les enfants présentent fréquemment des symptômes aspécifiques selon les recherches développementales, particulièrement les enfants les plus jeunes (moins de six ans).
Dès le plus jeune âge, les troubles du rapport au corps constituent un marqueur clinique essentiel : limitation de tenues vestimentaires ou tenues sexualisées, conduites de lavage extrêmes, problème dans le rapport à sa propre nudité, manque d’investissement corporel, image dévalorisée de son corps ou certaines parties de son corps, troubles dans la relation au toucher, refus de manifestation affective. Ces manifestations corporelles sont souvent non reconnues car elles peuvent paraître anodines ou être attribuées à d’autres causes. À l’opposé de l’agitation parfois observée, certains enfants développent des comportements lisses, n’attirant absolument pas l’attention. Cette présentation inhibitrice, caractérisée par une adaptation excessive et une conformité extrême, constitue paradoxalement un signe d’alerte. Les recherches soulignent l’importance de « garder à l’esprit que certains de ces comportements sont courants dans cette tranche d’âge. Ainsi, les symptômes d’activation neuro-végétative se manifestent plutôt par une exacerbation de comportements déjà présents chez l’enfant, parfois difficilement repérable par l’entourage » (Eth, Pynoos, 1985 ; Pappagallo, Silva, Rojas, 2004).
Les enfants plus âgés (6 à 12 ans) :
En plus des symptômes précédents, ils peuvent présenter des troubles somatiques (céphalées, maux de ventre, etc.) qui, par leur caractère aspécifique, ne sont pas toujours reliés au traumatisme sexuel. Ces manifestations somatiques constituent pourtant des indicateurs cliniques importants dans le contexte d’une évaluation globale.
Chez l’enfant d’âge scolaire, les souvenirs intrusifs deviennent plus structurés mais peuvent contenir des modifications mentales protectrices minimisant la gravité de l’évènement. Les jeux post-traumatiques évoluent : ils sont « plus élaborés et sophistiqués, avec transformation de certains aspects de l’événement, introduction de dangers symboliques (monstres), implication d’autres personnes (pairs) » (Fletcher, 1996). Ces transformations témoignent d’une tentative d’élaboration psychique plus mature. L’impact scolaire devient prépondérant avec des troubles attentionnels, une chute des performances et parfois un refus scolaire anxieux ainsi qu’une perte d’estime de soi et de confiance envers les proches. Les symptômes somatiques fréquents peuvent générer une absence scolaire.
À l’adolescence :
Les dessins et jeux post-traumatiques deviennent peu fréquents, remplacés par d’autres modes d’expression de la souffrance. Les manifestations se rapprochent de celles observées chez l’adulte (Yule, 2001 ; Rojas & Lee, 2004), avec des souvenirs répétitifs, des flash-backs et un émoussement affectif, c’est-à-dire une diminution de l’intensité et de la gamme des expressions émotionnelles, marqué. L’émoussement affectif se traduit dans des expressions faciales pauvres ou figées, une voix monotone, un regard terne, peu expressif, des réponses émotionnelles inappropriées ou absentes, une capacité réduite à ressentir la joie, la tristesse, la colère. Il peut impliquer des difficultés à établir des liens affectifs, des relations interpersonnelles appauvries et une Impression de « froideur » donnée à l’entourage. Les conduites addictives avec substances (alcool, produits toxiques, drogues…) ou comportementales (jeux vidéo, vidéos pornographiques, sexualité, jeux d’argent…) et les comportements à risque (vitesse, équilibre, délinquance…) peuvent apparaître.
L’évaluation doit distinguer l’exploration sexuelle normale des manifestations pathologiques
Symptômes spécifiques aux traumatismes sexuels
Les troubles du rapport au corps sont caractéristiques et constituent un marqueur spécifique des traumatismes physiques et sexuels. Globalement, la sexualisation du vocabulaire et des conduites est un indicateur, encore plus notable, si le changement est soudain.
Les Comportements Sexuels Problématiques (CSP) constituent une manifestation spécifique particulièrement importante à identifier. Selon l’ATSA (Association of the Treatment of Sexual Abusers), les CSP sont définis comme des « comportements, de nature sexuelle, manifestés par un enfant, qui sont considérés comme inappropriés en fonction de son âge et de son niveau de développement » et qui peuvent être « néfastes pour lui-même ou pour les autres enfants impliqués ».
Les CSP sont définis jusqu’à 12 ans et leur évaluation nécessite une connaissance du développement sexuel de l’enfant et l’adolescent et d’un vocabulaire adapté à son âge. Cette définition s’inscrit dans une approche développementale où l’évaluation doit distinguer l’exploration sexuelle normale des manifestations pathologiques. Selon Chaffin et coll. (2006), les comportements sexuels sont considérés comme problématiques selon six critères : ils surviennent à une « fréquence ou une intensité élevée », « interfèrent avec le développement social ou cognitif de l’enfant », « intègrent la force, la coercition ou l’intimidation », sont « associés à des blessures physiques ou à une détresse émotionnelle », « surviennent entre des enfants de stade développemental différent », et « persistent malgré les interventions d’un adulte ». Les CSP peuvent inclure des attouchements sur d’autres enfants, une masturbation excessive, des connaissances sexuelles inadaptées au développement, ou des conduites hypersexualisées.
Symptômes à l’âge adulte :
Les recherches longitudinales démontrent la persistance des symptômes à l’âge adulte. Une étude britannique sur 2232 sujets de 18 ans révèle un risque majoré de troubles psychiatriques : 29,2% de dépression caractérisée, 22,9% de troubles des conduites, 15,9% de dépendance à l’alcool, 8,3% d’automutilations et 6,6% de tentatives de suicide.
L’impact sur la vie conjugale est particulièrement documenté. Selon Gérard (2014), près de 60% des adultes victimes d’abus sexuels dans l’enfance vivent une situation d’isolement conjugal ; 20% n’ont jamais pu s’inscrire dans une relation durable. Les difficultés relationnelles se caractérisent par une oscillation paradoxale entre méfiance excessive et dépendance, des troubles sexuels polymorphes (« hypersexualité ou manque de libido, absence de plaisir, douleurs, comportements sexuels à risque »), et la recherche d’un partenaire « réparateur » générant frustrations intenses. Chez les femmes, des troubles menstruels spécifiques sont fréquemment observés dès la puberté : irrégularités, douleurs, aménorrhée, dégoût.
Parmi les symptômes observés dans le cadre expertal chez les adultes ayant été victimes d’agressions sexuelles dans l’enfance, on retrouve les symptômes observés chez les enfants : comme des comportements masturbatoires persistants développés dans l’enfance, à la période des faits ou de leur révélation ; des somatisations évitantes, des troubles attentionnels… C’est le recueil de ces symptômes qui va pouvoir indiquer une cohérence avec des faits décrits dans le cadre de l’expertise psychologique. Par ailleurs, pour la personne victime, cette analyse pourra permettre de donner un sens à des conduites incomprises et parfois réprouvées.
Il n’est pas nécessaire de se souvenir pour souffrir de troubles post-traumatiques
L’affaire Scouarnec : symptômes sans souvenirs
L’affaire Scouarnec illustre parfaitement la problématique des symptômes post-traumatiques en l’absence de souvenirs conscients. Les 299 victimes identifiées, majoritairement mineures et agressées sous anesthésie, présentaient des manifestations symptomatiques avant même la révélation des faits par les enquêteurs. Amélie Lévêque témoigne : « J’avais tellement de séquelles en fait de cette opération qui étaient là, mais que personne n’expliquait ». Ces séquelles incluaient phobies médicales, troubles alimentaires et « le sentiment diffus que quelque chose d’anormal avait eu lieu ». Les experts au procès ont confirmé que « il n’est pas nécessaire de se souvenir pour souffrir de troubles post-traumatiques ».
Jean-Marc Ben Kemoun, pédopsychiatre et médecin légiste, explique cette « mémoire du corps » : « Le corps parle et moins nous sommes dans la conscience d’un événement douloureux ou stressant, plus son impact sur le corps sera fort ». Même en état de conscience altéré, l’impact traumatique persiste, générant des symptômes durables sans souvenir explicite.
Implications cliniques et perspectives
Cette réalité clinique souligne l’importance d’une évaluation multidimensionnelle respectant les particularités développementales. L’expertise doit intégrer l’observation des jeux et intérêts selon l’âge, l’évaluation de l’inscription sociale et scolaire, et la capacité de projection positive dans l’avenir. L’affaire Scouarnec démontre que l’absence de souvenirs conscients n’exclut nullement l’existence d’un traumatisme et de ses conséquences durables. Cette compréhension s’avère essentielle pour une évaluation clinique symptomatologique, notamment chez les jeunes enfants ou les personnes ayant vécu des traumatismes sexuels avant 6 ans.
Bibliographie :
Crocq, L. (2004). Traumatismes psychiques : Prise en charge psychologique des victimes. Paris : Masson.
Tardy, M.-N. (2015). Chapitre 8. Vécu de l’enfant abusé sexuellement. Dans M.-N. Tardy (dir.), La maltraitance envers les enfants. Les protéger des méchants (pp. 123-150). Paris : Odile Jacob.
Drell, M. J., Siegel, C. H., Gaensbauer, T. J. (1993). Post-traumatic stress disorder. Dans C. H. Zeanah (dir.), Handbook of infant mental health (pp. 291-304). New York : Guilford Press.
Fletcher, K. E. (1996). Childhood posttraumatic stress disorder. Dans E. J. Mash & R. A. Barkley (dir.), Child psychopathology (pp. 242-276). New York : Guilford Press.
Frank W. Putnam, Ten-Year Research Update Review: Child Sexual Abuse, Journal of the American Academy of Child & Adolescent Psychiatry, Volume 42, Issue 3, 2003, Pages 269-278,
Pynoos, R. S., Steinberg, A. M., Wraith, R. (1995). A developmental model of childhood traumatic stress. Dans D. Cicchetti & D. J. Cohen (dir.), Developmental psychopathology (Vol. 2, pp. 72-95). New York : Wiley.
Scheeringa, M. S., Zeanah, C. H. (2003). Symptom expression and trauma variables in children under 48 months of age. Infant Mental Health Journal, 24(2), 95-105.
Yule, W. (2001). Post-traumatic stress disorder in the general population and in children. Journal of Clinical Psychiatry, 62(17), 23-28.
Gérard, C. (2014). Conséquences d’un abus sexuel vécu dans l’enfance sur la vie conjugale des victimes à l’âge adulte. Carnet de notes sur les maltraitances infantiles, 3, 42-48. DOI : 10.3917/cnmi.132.0042
Chaffin, M., Letourneau, E., Silovsky, J. F. (2002). Adults, adolescents, and children who sexually abuse children: A developmental perspective. Dans J. E. B. Myers, L. Berliner, J. Briere, C. T. Hendrix, C. Jenny, & T. A. Reid (dir.), The APEAC handbook on child maltreatment (2e éd., pp. 205-232). Thousand Oaks, CA : Sage.
Chaffin, M., Berliner, L., Block, R., Johnson, T. C., Friedrich, W. N., Louis, D. G., … & Silovsky, J. F. (2006). Report of the ATSA task force on children with sexual behavior problems. Child Maltreatment, 11(2), 199-218.
Gury, M.-A. (2021). Pratique de l’expertise psychologique avec des enfants dans le cadre judiciaire pénal. Psychologues et Psychologies, 273, 24-26.
France Info (6 mars 2025). Procès de Joël Le Scouarnec : une affaire « entrée par effraction » dans la vie de nombreuses victimes, sans souvenirs d’actes subis sous anesthésie.
France 3 Bretagne (14 avril 2025). Procès le Scouarnec : « même sans souvenirs, on peut souffrir de troubles post-traumatiques ». consultable ici.
Pôle fédératif de recherche et de formation en santé publique Bourgogne Franche-Comté (2025). Aide au diagnostic et au repérage ajusté du comportement sexuel problématique chez l’enfant. Projet de recherche AIDAO-CSP.
Chaque année en France, près de 40 000 personnes sont signalées disparues. En 2022, l’association ARPD a comptabilisé 60 000 « disparitions inquiétantes », dont 43 200 mineurs ; environ 1 000 dossiers restent, en pratique, sans solution [1,2]. Avec le temps, la probabilité de retrouver une personne disparue, vivante ou simplement ses restes, chute drastiquement. La densité végétale des sous-bois voire des forêts constitue alors un obstacle majeur, rendant inefficaces aussi bien l’observation aérienne que les capacités olfactives des chiens de recherche [3]. Dans les territoires ultra-marins comme la Martinique, les disparitions sont également nombreuses et la topographie des principales zones de disparition sont un véritable frein aux battues et à l’utilisation de moyens plus conventionnels pour rechercher une personne disparue [4,5]. Des télépilotes de drones de la Gendarmerie Nationale sont souvent requis pour des recherches mais les drones utilisés ne sont équipés que d’un capteur optique qui peine à détecter quoi que ce soit au travers de la végétation. Malgré tout, les drones ne sont pas inutiles en termes de missions de sauvetage, leur utilisation est très répandue aux Etats-Unis pour localiser des personnes accidentées dans la nature, pour leur transmettre un moyen de communication voire des médicaments ou des provisions [6–8]. Lorsque la canopée et la végétation dense rendent les recherches classiques inefficaces, une alternative s’impose : le LiDAR (Light Detection And Ranging). Déjà éprouvé dans de nombreux domaines dont l’archéologie, il pourrait apporter une véritable valeur ajoutée aux enquêtes judiciaires en milieu forestier [9–11].
Le pari du LiDAR
Le capteur LiDAR envoie jusqu’à 240 000 impulsions laser par seconde ; il mesure le temps que met chaque rayon à revenir à l’émetteur après avoir heurté un obstacle, reconstituant un nuage de points 3D [12]. Même si un gros pourcentage des faisceaux rebondit sur les feuilles, le reste atteint le sol et dessine son relief. On peut sélectionner une tranche de hauteur précise, par exemple, entre 15 et 50 cm au-dessus du sol supprimant de facto la canopée. Cette sélection donne accès aux différents volumes présents. Un corps ou un objet peuvent s’y distinguer du relief naturel [13].
Un test grandeur nature en Isère
En avril 2024, une équipe composée d’un anthropologue judiciaire et d’un spécialiste du télé pilotage et du capteur LiDAR a installé un volontaire allongé dans un bosquet de Montbonnot-Saint-Martin (Isère) ; afin de vérifier si un corps humain pouvait laisser une signature détectable par le capteur et ce malgré une densité de végétation importante. Le terrain, de 0,8 ha, recensait 721 arbres/ha et affichait un indice de végétation par différence normalisée (NDVI) entre +0,6 et +1, preuve d’une canopée particulièrement épaisse [13–15].
Deux capteurs LiDAR
Capteur (DJI)
Échos max./point
Vitesse de vol
% de points « sol »
Verdict
Zenmuse L1
3
1,9 m/s
0,11 %
Le corps est difficilement repérable
Zenmuse L2
5
2 m/s
0,26 %
Silhouette détectée en quelques clics
A la manière d’un GPS (Global Positioning System), l’écran de la radiocommande du drone permet d’avoir une vue au zenith de la zone de recherche. Lorsqu’une mission est programmée, une aire est renseignée et le logiciel du drone trace la route qu’il devra emprunter. Le drone avance en ligne droite puis arrivé à la limite de la zone opère une rotation à 90° avance, fait une nouvelle rotation de 90° et poursuit sa course dans le sens inverse. Lorsque le drone revient sur ses pas, le rayonnement du LiDAR recouvre le précédent passage permettant une acquisition sur et sous la canopée plus importante (figure 1).
Figure 1 : Schématisation du parcours d’un drone. Les bandes grises représentent les zones scannées par le LiDAR. Les zones gris foncé représente le recouvrement du faisceau qui s’opère à chaque passage du drone.
Le test démontre que, même sous canopée dense, un LiDAR de dernière génération peut capter suffisamment de points au sol pour détecter un corps en surface
À l’issue d’un vol de 7 minutes, les données sont importées dans DJI Terra Pro puis TerraSolid. Le filtrage sur la tranche 0,15–0,50 m met en évidence une sur-densité caractéristique à l’emplacement du volontaire. La comparaison avec une acquisition témoin sans corps permet de distinguer les anomalies naturelles (rochers, souches) et de préparer une matrice de vrais/faux positifs destinée à mesurer la robustesse statistique de l’alerte.
Météo, règlementation : les freins du terrain
Le test démontre que, même sous une canopée dense, un LiDAR de dernière génération peut capter suffisamment de points au sol pour détecter un corps en surface (figure 2). La sélection d’une bande de hauteur adaptée est essentielle pour réduire le bruit issu des rochers ou troncs. Les conditions météorologiques (pluie, brouillard, vent > 30 km/h) restent limitantes, tout comme l’autonomie du drone et les contraintes réglementaires de distance.
Figure 2 : A : acquisition sans corps disposé au sol, B : acquisition avec disposition au sol du volontaire.
L’intérêt est d’évaluer jusqu’à quel degré de décomposition les corps laisse une signature détectable par le LiDAR
Et pour la suite ?
Le LiDAR aéroporté offre un outil non destructif pour localiser des restes humains sous la végétation et documenter la topographie d’une scène en trois dimensions avant toute fouille, garantissant un accès en toute sécurité au corps. Son déploiement rapide (matériel léger, un à deux opérateurs) représente une alternative moins coûteuse et plus sûre que les battues humaines ou les vols hélicoptère dans un relief difficile.
Dans un premier temps, les recherches s’orientent plus sur la détection de corps de volontaires vivants mais pour les cas où les personnes sont supposées décédées, les tests devront être effectués sur des corps en état de décomposition. L’intérêt est d’évaluer jusqu’à quel degré de décomposition les corps laisse une signature détectable par le LiDAR. Ce genre de recherche ne peut avoir lieu en France à ce jour, des collaborations avec des laboratoires étrangers sont donc envisagées. Une autre possibilité serait de compléter l’utilisation du LiDAR avec d’autres capteurs comme les capteurs thermographiques ou multispectraux. Le capteur thermographique permettrait de détecter des sources de chaleurs liées à l’activité entomologique sur le corps [16]. Les capteurs multispectraux permettraient de détecter les modifications chimiques du sol ou de la végétation au fil du temps toujours en lien avec la putréfaction des corps [17,18].
En l’espace de quelques heures seulement, un simple nuage de points bruts se transforme en zone prioritaire à explorer
En conclusion
Cette étude démontre qu’un pourcentage infime de points “au sol” peut suffire à révéler la présence d’un corps dans une végétation habituellement considérée comme impénétrable. En l’espace de quelques heures seulement, un simple nuage de points bruts se transforme en zone prioritaire à explorer, réduisant à la fois l’étendue des recherches et l’attente anxieuse des familles. Reste à confirmer ces résultats sur d’autres types de forêts et avec de véritables donneurs, mais le LiDAR ouvre déjà une brèche dans l’opacité des disparitions.
Les résultats confirment que les capteurs LiDAR aéroportés sont capables de mettre en évidence la présence d’un corps dans des environnements fortement végétalisés. Dans les conditions les plus denses, la densité de points au sol a atteint 0,26 %. L’étude met en lumière la nécessité de perfectionner les techniques de post-traitement, en particulier la sélection des points du nuage et l’élaboration d’analyses de vrais/faux positifs, afin d’optimiser la fiabilité de la détection. Enfin, l’intégration de capteurs complémentaires, tels que les capteurs thermiques ou multispectraux, apparaît comme une piste prometteuse pour identifier plus finement les anomalies thermiques et les marqueurs chimiques associés à la décomposition.
Bibliographie
[1] ARPD | ARPD, (n.d.). https://www.arpd.fr/fr (accessed February 28, 2024).
[3] U. Pietsch, G. Strapazzon, D. Ambühl, V. Lischke, S. Rauch, J. Knapp, Challenges of helicopter mountain rescue missions by human external cargo: Need for physicians onsite and comprehensive training, Scandinavian Journal of Trauma, Resuscitation and Emergency Medicine 27 (2019). https://doi.org/10.1186/s13049-019-0598-2.
[4] C. Gratien, La mort de Benoit Lagrée officiellement reconnue, Martinique La 1ère (n.d.).
[6] C. Van Tilburg, First Report of Using Portable Unmanned Aircraft Systems (Drones) for Search and Rescue, Wilderness & Environmental Medicine 28 (2017) 116–118. https://doi.org/10.1016/j.wem.2016.12.010.
[7] Y. Karaca, M. Cicek, O. Tatli, A. Sahin, S. Pasli, M.F. Beser, S. Turedi, The potential use of unmanned aircraft systems (drones) in mountain search and rescue operations, The American Journal of Emergency Medicine 36 (2018) 583–588. https://doi.org/10.1016/j.ajem.2017.09.025.
[8] H.B. Abrahamsen, A remotely piloted aircraft system in major incident management: Concept and pilot, feasibility study, BMC Emergency Medicine 15 (2015). https://doi.org/10.1186/s12873-015-0036-3.
[9] J.C. Fernandez-Diaz, W.E. Carter, R.L. Shrestha, C.L. Glennie, Now You See It… Now You Don’t: Understanding Airborne Mapping LiDAR Collection and Data Product Generation for Archaeological Research in Mesoamerica, Remote Sensing 6 (2014) 9951–10001. https://doi.org/10.3390/rs6109951.
[10] T.S. Hare, M.A. Masson, B. Russell, High-Density LiDAR Mapping of the Ancient City of Mayapán, Remote. Sens. 6 (2014) 9064–9085.
[11] N.E. Mohd Sabri, M.K. Chainchel Singh, M.S. Mahmood, L.S. Khoo, M.Y.P. Mohd Yusof, C.C. Heo, M.D. Muhammad Nasir, H. Nawawi, A scoping review on drone technology applications in forensic science, SN Appl. Sci. 5 (2023) 233. https://doi.org/10.1007/s42452-023-05450-4.
[13] P. Nègre, K. Mahé, J. Cornacchini, Unmanned aerial vehicle (UAV) paired with LiDAR sensor to detect bodies on surface under vegetation cover: Preliminary test, Forensic Science International 369 (2025) 112411. https://doi.org/10.1016/j.forsciint.2025.112411.
[14] S. Li, L. Xu, Y. Jing, H. Yin, X. Li, X. Guan, High-quality vegetation index product generation: A review of NDVI time series reconstruction techniques, International Journal of Applied Earth Observation and Geoinformation 105 (2021) 102640. https://doi.org/10.1016/j.jag.2021.102640.
[15] Z. Davis, L. Nesbitt, M. Guhn, M. van den Bosch, Assessing changes in urban vegetation using Normalised Difference Vegetation Index (NDVI) for epidemiological studies, Urban Forestry & Urban Greening 88 (2023) 128080. https://doi.org/10.1016/j.ufug.2023.128080.
[16] J. Amendt, S. Rodner, C.-P. Schuch, H. Sprenger, L. Weidlich, F. Reckel, Helicopter thermal imaging for detecting insect infested cadavers, Science & Justice 57 (2017) 366–372. https://doi.org/10.1016/j.scijus.2017.04.008.
[17] J. Link, D. Senner, W. Claupein, Developing and evaluating an aerial sensor platform (ASP) to collect multispectral data for deriving management decisions in precision farming, Computers and Electronics in Agriculture 94 (2013) 20–28. https://doi.org/10.1016/j.compag.2013.03.003.
[18] R.M. Turner, M.M. MacLaughlin, S.R. Iverson, Identifying and mapping potentially adverse discontinuities in underground excavations using thermal and multispectral UAV imagery, Engineering Geology 266 (2020). https://doi.org/10.1016/j.enggeo.2019.105470.
Aux États-Unis, une loutre nommée Splash a été entraînée pour repérer des cadavres immergés grâce à son odorat hors du commun. Une initiative inédite en criminalistique qui ouvre de nouvelles perspectives pour la recherche de corps dans les fleuves et les rivières. Alors qu’en France, quatre corps ont été découverts récemment dans la Seine, ce protocole pourrait inspirer les brigades fluviales de la Police Nationale et de la Gendarmerie Nationale et renforcer l’efficacité des enquêtes judiciaires.
Les animaux au service de la criminalistique
Depuis des décennies, les animaux jouent un rôle majeur dans les enquêtes judiciaires et dans la police scientifique (Cf. odorologie et empreinte olfactive). Les chiens de recherche de cadavres sont aujourd’hui indispensables dans les enquêtes judiciaires : ils repèrent les effluves liés à la décomposition humaine et aident à localiser des corps enterrés ou dissimulés. Mais dans l’eau, ces méthodes se heurtent à de sérieuses limites : visibilité réduite, courants forts, profondeur variable. C’est dans ce contexte qu’est née une idée novatrice en Floride : confier cette mission à un animal parfaitement adapté à l’environnement aquatique. La loutre, agile, rapide et dotée d’un odorat exceptionnel, s’est imposée comme candidate idéale. L’association Peace River K9 Search & Rescue a ainsi lancé un programme inédit en entraînant Splash, une loutre cendrée devenue la première « loutre enquêtrice » au monde.
Un protocole d’entraînement inédit : des bulles d’air pour simuler un cadavre
L’entraînement de Splash repose sur un protocole précis et rigoureux. Dans le jardin de son dresseur, des piscines ont été aménagées pour créer un environnement contrôlé. L’eau y est imprégnée de bulles d’air contenant des composés organiques volatils, similaires à ceux émis par un corps humain en décomposition.
La mission de la loutre est claire : repérer ces bulles invisibles à l’œil humain. Lorsqu’elle identifie l’odeur, elle alerte immédiatement son dresseur en tirant sur le masque qu’il porte. Ce signal, simple mais efficace, permet de confirmer la présence d’une « cible ». Ce concept repose sur une capacité étonnante et encore peu étudiée : la loutre peut littéralement « goûter » les bulles d’air sous l’eau, et y détecter chimiquement des marqueurs spécifiques. Là où les plongeurs et les chiens rencontrent des limites, la loutre excelle grâce à son aptitude naturelle à évoluer dans des environnements complexes et opaques.
La loutre au service des enquêtes judiciaires
La police scientifique américaine suit de près ce projet. Le FBI et le Florida Department of Law Enforcement ont déjà exprimé leur intérêt pour cette méthode, qui pourrait accélérer les recherches lors d’enquêtes criminelles ou de catastrophes naturelles. Les applications sont multiples :
Retrouver des victimes de noyades, d’homicides ou de crues soudaines dans des lacs, étangs, fleuves ou rivières.
Localiser rapidement un corps immergé dans des zones à faible visibilité.
Compléter les moyens déjà existants (plongeurs, sonars, chiens).
Pour les enquêteurs et magistrats, ce gain de temps est crucial : la découverte d’un corps immergé peut fournir des preuves essentielles (traces de violences, analyses médico-légales) avant que les corps ne se dégradent davantage permettant d’orienter rapidement l’enquête judiciaire.
Et si la France s’inspirait de Splash ?
En France, la découverte de quatre corps dans la Seine le 13 août 2025 à Choisy-le-Roi (94) a rappelé à quel point la recherche de cadavres immergés reste complexe. Les brigades fluviales de la Gendarmerie Nationale et Police Nationale mobilisent déjà plongeurs, sonars et chiens pour localiser les victimes. Mais malgré ces moyens, certaines affaires demeurent non résolues faute de découverte de corps. L’utilisation d’animaux comme les loutres pourrait constituer un outil complémentaire. Leur odorat, leur rapidité et leur capacité à évoluer en immersion pourraient augmenter les chances de découverte, notamment dans un fleuve comme la Seine, où la visibilité est quasi nulle et où les courants entraînent parfois les corps loin de leur point d’immersion. Un tel dispositif pourrait aussi être utile dans d’autres contextes : barrages, canaux, grands étangs. En matière d’homicides ou de disparitions inquiétantes, chaque technologie ou protocole susceptible d’accélérer la localisation d’un corps représente un atout majeur pour l’enquête judiciaire.
Limites et questions éthiques
Si la méthode suscite l’intérêt, elle soulève aussi plusieurs questions. Former des loutres demande du temps, une expertise spécifique et une éthique irréprochable en matière de bien-être animal. L’intégration dans les dispositifs officiels nécessiterait des protocoles stricts, une validation scientifique et un cadre juridique adapté. Cependant, comme pour les chiens de recherche, les avantages sont tels qu’il ne parait pas illusoire d’imaginer une adoption progressive de cette approche. Les enquêteurs, confrontés à des affaires sensibles (homicides, disparitions), savent combien chaque outil supplémentaire peut s’avérer décisif.
Conclusion
L’histoire de Splash illustre une nouvelle synergie entre nature et criminalistique. Là où la technologie et les plongeurs atteignent leurs limites, les animaux, dotés de sens exceptionnels, rappellent que la police scientifique peut aussi puiser dans le vivant. Si l’hypothèse d’intégrer des loutres aux recherches de la brigade fluviale peut sembler atypique, elle représente néanmoins une piste sérieuse : accroître l’efficacité des investigations et améliorer les chances de retrouver rapidement des corps immergés.
Références :
IFLScience – Meet Splash, the world’s first search-and-rescue otter hunting for missing people in Florida, consultable ici.
Popular Science – This otter is training to be a search and rescue diver, consultable ici.
Interesting Engineering – US otter trained for underwater search and rescue, consultable ici.
Il existe une certaine difficulté à identifier une brûlure de cigarette de façon objective en contexte médico-légal, en particulier lorsque la victime ne peut en témoigner. Ces traces sont particulièrement pertinentes dans les cas de suspicion de maltraitance infantile. Jusqu’à présent, les diagnostics reposaient essentiellement sur l’aspect morphologique des lésions, sans outil standardisé pour appuyer une conclusion fondée sur des preuves matérielles.
Un cas clinique de maltraitance infantile marquant
Une équipe du laboratoire de pathologie histologique et microbiologie médico-légale de l’Université de Milan a enquêté sur un cas suspecté de maltraitance infantile ayant conduit au décès d’un enfant. Trois lésions circulaires évoquant des brûlures de cigarette ont été retrouvées sur le corps. Un mégot de cigarette prélevé à proximité vient étayer la suspicion d’un acte volontaire. L’enjeu était de déterminer si ces traces étaient le fruit d’un geste intentionnel ou non. Or, l’analyse visuelle et même l’histologie classique ne permettent pas toujours d’affirmer l’origine exacte de ce type de lésion. D’où l’intérêt de recourir à une méthode plus fine et objective.
La méthode SEM–EDX : Zoom microscopique sur la lésion
La microscopie électronique à balayage (SEM) permet d’observer la morphologie de la peau lésée avec une extrême précision, tandis que la spectroscopie à dispersion d’énergie des rayons X (EDX) identifie les éléments chimiques présents à la surface des lésions. Cette analyse s’est appuyée sur une calibration interne, appliquée à des prélèvements de la peau lésée et à des fragments de cigarette saisis sur les lieux.
Signatures élémentaires d’un acte intentionnel
Les résultats ont montré une lésion circulaire, au fond rougeâtre, compatible avec un contact thermique intense. La composition chimique détectée grâce à l’EDX contenait des éléments typiquement associés à la combustion de tabac, en particulier : l’anhydride sulfurique et l’anhydride phosphorique confirmant la combustion et non de simples résidus environnementaux. Associée aux signes histologiques observés, cette analyse a permis de conclure que la blessure était antérieure au décès, apportant un élément objectif d’un probable acte de maltraitance.
Un outil pour renforcer les expertises
L’étude démontre que l’analyse SEM–EDX, combinée à l’histologie, représente un progrès notable pour caractériser des lésions suspectes en contexte de maltraitance infantile. Elle permet de dépasser l’évaluation visuelle pour fournir des éléments objectifs et reproductibles, essentiels dans les contextes judiciaires. En dépassant les limites de l’examen visuel, cette approche offre des résultats fondés sur des données physico-chimiques reproductibles, renforçant ainsi la robustesse des conclusions médico-légales face aux exigences du cadre judiciaire.
Conclusion
Cette étude ouvre la voie à une intégration plus large de la microscopie analytique dans les pratiques médico-légales. En combinant rigueur scientifique et investigation judiciaire, elle propose une méthode robuste pour clarifier la nature des lésions dont l’origine reste souvent incertaine : L’approche pourrait également être adaptée à d’autres lésions, comme celles causées par des sources de chaleur ou de produits chimiques. Un progrès qui mérite d’être étendu et validé sur un nombre plus important de cas pour en affiner la fiabilité.
Références :
Tambuzzi S. et al. (2024).Pilot Application of SEM/EDX Analysis on Suspected Cigarette Burns in a Forensic Autopsy Case of Child Abuse. American Journal of Forensic Medicine & Pathology, 45(2), 135‑143. consultable ici.
Faller-Marquardt M., Pollak S., Schmidt U. (2008). Cigarette Burns in Forensic Medicine. Forensic Sci. Int., 176(2–3), 200–208
Maghin F. et al. (2018).Characterization With SEM/EDX of Microtraces From Ligature in Hanging. Am. J. Forensic Med. Pathol., 39(1), 1–7, consultable ici.
Et si les spores fongiques et les grains de pollen pouvaient révéler les secrets des fosses clandestines ? C’est l’hypothèse explorée par une équipe internationale de chercheurs en Colombie, qui a conduit une expérience pionnière combinant mycologie et palynologie dans un contexte médico-légal.
Une approche biologique pour détecter les tombes illégales
Dans le cadre d’un projet expérimental mené à Bogotá, deux fosses simulant des sépultures clandestines ont été creusées, l’une vide, l’autre contenant un cadavre de porc, substitut standard aux corps humains en science forensique. Les chercheurs ont collecté et analysé des échantillons de sol à différentes profondeurs pour y étudier la composition fongique et palynologique. L’objectif de l’étude était de déterminer si la présence de restes organiques décomposés modifie la communauté microbienne et végétale du sol, et si ces signatures biologiques pouvaient servir d’indicateurs temporels et spatiaux dans les enquêtes criminelles.
Une richesse fongique et pollinique révélatrice
Les résultats montrent que le sol des fosses contenant un cadavre présente une plus grande diversité de champignons, notamment des espèces comme Fusarium oxysporum ou Paecilomyces, dont la fréquence augmente en présence de décomposition. Ces organismes, capables de dégrader des composés riches en azote comme la kératine, pourraient indiquer l’existence de restes organiques enfouis.
Côté palynologie, les grains de pollen identifiés à 50 cm de profondeur, notamment Borago officinalis, Poa sp. et Croton sonderianus sont typiques de la saison sèche. En revanche, les pollens prélevés à 30 cm sont liés à la saison humide. Cette disposition successive permettrait de dater la période d’enfouissement et d’exhumation.
Intégrer la biologie du sol dans les enquêtes judiciaires
Cette étude est la première à apporter des données expérimentales sur la mycologie et la palynologie dans un contexte tropical équatorial, jusqu’alors peu exploré en science forensique. Elle ouvre la voie à une intégration plus systématique de ces disciplines dans l’analyse des scènes de crime impliquant des sépultures clandestines ou la recherche de corps enfouis. Bien que ces résultats soient préliminaires, ils démontrent la pertinence d’approches biologiques complémentaires aux méthodes médico-légales classiques, notamment dans des régions où les conditions climatiques modifient les dynamiques de décomposition.
Conclusion
Cette étude s’inscrit dans un champ de recherches plus large sur les indices biologiques laissés par des cadavres enfouis. Après les arbres et leurs racines qui peuvent signaler une présence souterraine anormale, ce sont ici les champignons et les pollens qui deviennent témoins silencieux des morts clandestines. Cette approche microbiologique vient enrichir les outils de l’archéologie forensique, telle que pratiquée par les experts de la gendarmerie nationale. En croisant les indices biologiques invisibles à l’œil nu avec les techniques classiques de fouilles et d’analyse stratigraphique, elle permet une lecture plus fine du sol et de son histoire criminelle.
Référence : Tranchida, M. C., et al. (2025). Mycology and palynology: Preliminary results in a forensic experimental laboratory in Colombia, South America. Journal of Forensic Sciences. Article complet disponible ici.
La criminalistiqueet les interventions d’urgence vivent actuellement une période charnière marquée par l’intégration croissante de technologies avancées telles que la photogrammétrie, la lasergrammétrie (LiDAR) et l’intelligence artificielle (IA). Ces technologies apportent non seulement une précision et une efficacité sans précédent mais ouvrent aussi de nouvelles perspectives d’investigation et d’intervention, modifiant profondément les méthodologies traditionnelles.
Photogrammétrie et Lasergrammétrie : des outils de précision
En qualité d’expert topographe et officier spécialiste de l’unité drone du Service Départemental d’Incendie et de Secours de Haute-Savoie (SDIS74), j’ai constaté directement comment ces outils améliorent la précision des relevés topographiques et facilitent l’analyse rapide des scènes complexes. La photogrammétrie permet la reconstruction en 3D d’environnements divers en utilisant des images aériennes capturées par des drones équipés de caméras haute résolution. Cela génère rapidement des modèles numériques de terrains détaillés, essentiels dans les interventions urgentes ou criminelles où chaque détail compte.
Levé de route par méthode photogrammétrique, en vraie coloration. Crédit : Arnaud STEPHAN – LATITUDE DRONE
Il est possible d’atteindre des niveaux de détail extrêmement élevés, permettant par exemple d’identifier des traces de pas par la profondeur laissée dans le sol.
La lasergrammétrie (LiDAR) complète efficacement la photogrammétrie en offrant une précision millimétrique grâce à l’émission de faisceaux laser qui scannent et modélisent l’environnement en trois dimensions. Cette technologie est particulièrement efficace dans les contextes complexes comme les zones boisées denses, les falaises abruptes ou les reliefs montagneux escarpés, où la photogrammétrie peut parfois rencontrer des difficultés à capturer tous les détails nécessaires.
Pour préciser davantage, le LiDAR présente généralement plus de bruit sur les terrains nus et les surfaces dures par rapport à la photogrammétrie, qui reste l’outil à privilégier dans ces cas-là. En revanche, dans les zones boisées, le LiDAR peut ponctuellement atteindre le sol et fournir ainsi des informations cruciales sur le relief, là où la photogrammétrie pourrait échouer.
La photogrammétrie ne fonctionne que de jour puisqu’elle exploite les données photographiques dans le spectre visible.
Suivant les altitudes de vol choisies et le type de capteur utilisé, il est possible d’atteindre des niveaux de détail extrêmement élevés, permettant par exemple d’identifier des traces de pas par la profondeur laissée dans le sol. Ces technologies sont d’ores et déjà employées pour figer précisément des scènes de crime. Traditionnellement, des scanners statiques étaient utilisés à cet effet, mais les drones permettent d’élargir considérablement le périmètre de captation tout en assurant une rapidité accrue. Cette rapidité est cruciale car il est souvent impératif de figer rapidement la scène avant tout changement météorologique.
Cependant, il est important de noter que la photogrammétrie ne fonctionne que de jour puisqu’elle exploite les données photographiques dans le spectre visible.
Levé topographique par méthode LIDAR et colorié selon les altitudes. Végétation différenciée en vert. Crédit : Arnaud STEPHAN – LATITUDE DRONE
L’intelligence Artificielle : vers une analyse automatisée et performante
La véritable révolution réside dans l’intégration de ces relevés géospatiaux à des systèmes intelligents capables d’analyser massivement des données visuelles avec rapidité et précision. À cet égard, le projet OPEN RESCUE, développé par ODAS Solutions en partenariat avec le SDIS74 et l’Université Savoie Mont-Blanc, constitue un cas exemplaire. Cette IA est alimentée par un jeu de données exceptionnel de près de 1,35 million d’images collectées grâce à différents types de drones (DJI Mavic 3, DJI Matrice 300, Phantom 4 PRO RTK, etc.) dans une diversité remarquable d’environnements, couvrant toutes les saisons.
Illustration des capacités d’OPEN RESCUE : une personne isolée l’hiver en montagne. Crédit : Arnaud STEPHAN – ODAS SOLUTIONS
La robustesse de l’IA OPEN RESCUE se traduit par un F1-score maximal de 93,6 %, un résultat remarquable validé par des opérations de terrain réelles. Le F1-score est un indicateur statistique utilisé pour mesurer la précision d’un système d’intelligence artificielle : il combine la précision (le nombre d’éléments correctement identifiés parmi toutes les détections) et le rappel (le nombre d’éléments correctement identifiés parmi tous ceux présents). Un score élevé signifie donc que l’IA parvient efficacement à détecter correctement un grand nombre d’éléments pertinents tout en évitant les fausses détections. Ce système intelligent est capable de détecter avec précision des individus ainsi que des indices indirects de présence humaine tels que vêtements abandonnés, véhicules immobilisés ou objets personnels, offrant ainsi une assistance précieuse et immédiate aux équipes de secours.
Captation des données d’entrainement OPEN RESCUE avec des pompiers du SDIS74 – Crédit : Arnaud STEPHAN – ODAS SOLUTIONS
L’arrivée de cette technologie transforme radicalement la façon dont les équipes mènent leurs recherches : à présent, il devient possible de ratisser méthodiquement et largement des zones entières, avec la possibilité de s’assurer qu’aucun élément pertinent n’a été identifié par l’IA dans ces zones. Bien que cela ne remplace pas les équipes cynophiles ni les autres méthodes traditionnelles, l’intelligence artificielle apporte une exhaustivité nouvelle et complémentaire à la démarche de recherche.
L’arrivée de cette technologie transforme radicalement la façon dont les équipes mènent leurs recherches.
Applications pratiques et résultats opérationnels
Sur le terrain, l’efficacité de ces technologies est largement démontrée. Les drones autonomes utilisés par notre unité peuvent couvrir efficacement jusqu’à 100 hectares en environ 25 minutes, avec un traitement des images réalisé quasiment en temps réel par OPEN RESCUE. Cela permet une réponse extrêmement rapide, garantissant une gestion optimale du temps critique lors des interventions d’urgence et des recherches de personnes disparues.
En outre, la capacité à documenter précisément les zones parcourues lors des opérations apporte un avantage significatif dans les contextes judiciaires. La possibilité d’utiliser ces modèles 3D précis et ces données analysées automatiquement comme preuves devant des tribunaux offre une transparence accrue aux procédures judiciaires et facilite grandement le travail des magistrats, enquêteurs et avocats.
Drone Matrice 300 DJI en vol en zone montagneuse – Crédit : Arnaud STEPHAN – LATITUDE DRONE
Contraintes d’exploitation et cadre réglementaire
L’utilisation opérationnelle des drones et de ces technologies avancées est soumise à plusieurs contraintes réglementaires strictes, notamment en termes d’autorisations de vol, de respect de la vie privée, de gestion des données et de sécurité aérienne. En France, les drones sont réglementés par la Direction Générale de l’Aviation Civile (DGAC) qui impose des scénarios de vol spécifiques et des protocoles précis à suivre lors des missions.
De plus, les contraintes techniques d’exploitation incluent la nécessité d’avoir des pilotes formés et régulièrement entraînés, capables de gérer des missions en toute sécurité et efficacité. Enfin, tous les six mois environ, du nouveau matériel innovant voit le jour, apportant constamment des améliorations significatives telles que des vitesses de captation accrues, des capteurs optiques et thermiques de meilleure qualité, ainsi que la miniaturisation des systèmes LiDAR embarqués.
Conclusion
En définitive, l’intégration croissante des technologies avancées constitue une avancée déterminante dans les sciences forensiqueset les interventions d’urgence, malgré les contraintes opérationnelles et réglementaires à considérer. Leur application pratique améliore non seulement l’efficacité et la rapidité des opérations mais ouvre aussi de nouvelles possibilités d’analyse judiciaire, confirmant ainsi leur rôle essentiel dans la sécurité publique et la justice moderne.
En 2024, notre concept littéraire unique alliant polar et ouvrage didactique a enfin pu voir le jour. Il est le fruit de nombreux mois de travail, de rencontres passionnantes avec des professionnels chevronnés, d’un partage d’informations et d’une véritable immersion dans le quotidien de nombreux experts de la scène judiciaire. Notre ambition dans cet ouvrage était de balayer l’intégralité des étapes d’une enquête criminelle avec la volonté de dévoiler au grand public toutes les strates de la grande machine judiciaire, de la découverte d’une scène de crime violente jusqu’au verdict de la cour d’assises.Nous remercions chaleureusement tous les experts qui se sont prêtés au jeu et dont les témoignages apportent à cet ouvrage toute son authenticité. Ce fut une belle aventure !
1 – Pour commencer, pourriez-vous nous décrire en quelques mots votre parcours et les motivations qui vous ont poussés à écrire ce livre ?
Sébastien Aguilar : Je travaille dans la Police Scientifique depuis déjà treize ans, au sein de la Préfecture de Police de Paris. J’ai eu l’opportunité de co-écrire un premier ouvrage sur la Police Scientifique en 2017, et de fonder une plateforme dédiée aux sciences forensiques, ForenSeek®, qui comprend notamment une préparation au concours de Technicien de Police Technique et Scientifique. Depuis ma première affectation, j’ai toujours aimé échanger autour de ce métier extraordinaire qui, à mes yeux, reste méconnu du grand public. Les dessous d’une enquête judiciaire sont souvent insoupçonnés, et j’ai pu constater à quel point les enquêteurs sacrifient une partie de leur vie personnelle pour faire aboutir des investigations qui peuvent s’étendre sur plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Avec ce nouvel ouvrage, nous avons souhaité mettre en lumière toute la complexité de l’enquête criminelle : la quantité impressionnante d’indices à rassembler, la nécessité d’organiser toutes ces informations et l’importance de les interpréter correctement pour faire éclater la vérité. C’était pour nous le moyen de rendre hommage à tous ceux qui œuvrent dans l’ombre et dont le travail est essentiel, notamment pour les victimes.
Justine Picard : mon parcours est un peu plus atypique. J’ai évolué pendant presque 10 ans dans le secteur du marketing et de la communication. C’est à l’aube de mes 30 ans, pressée par l’envie de faire le métier qui m’avait toujours tenté, que j’ai décidé de passer le concours de la Police Technique et Scientifique. En 2019, j’ai intégré le groupe d’intervention du SRPTS de PARIS et le virage à 360 degrés s’est enclenché ! J’ai découvert un univers fascinant, technique et exigeant. Au fil des différentes affaires sur lesquelles j’ai eu l’occasion d’intervenir, j’ai ressenti assez rapidement une forme de frustration… Dans la PTS, nous avons nos protocoles, notre vision et notre manière de travailler. Sur les lieux, nous avançons main dans la main avec les enquêteurs, mais très vite nous n’avons plus de visibilité sur les suites de l’affaire. C’est logique, le processus judiciaire est ainsi fait et chacun doit jouer son rôle pour faire avancer les choses le plus rapidement et le plus efficacement possible. Mais si j’accepte cette situation sur le plan professionnel, à titre personnel, cela génère un véritable sentiment d’inachevé. D’où ma motivation pour réaliser ce projet littéraire : qui ? Quand ? Quoi ? Comment ? Savoir et comprendre tous les tenants et les aboutissants d’une enquête criminelle, entrer dans le quotidien de tous ces experts de l’ombre et plus largement, appréhender le fonctionnement judiciaire de notre pays.
2 – En quoi votre livre se distingue-t-il des autres ouvrages traitant de la criminologie et des enquêtes criminelles ?
Justine Picard : principalement par le format que nous avons choisi : trouver le parfait équilibre entre le récit technique et la partie romancée. Il existe de nombreux ouvrages dédiés à la Police Nationale, la Gendarmerie Nationale ou encore aux professionnels de l’appareil judiciaire, sous forme de témoignages, de roman policier, de livres techniques… Mais aucun ne fait véritablement le lien entre ces différents univers ! Pour nous, c’est une manière d’accrocher le lecteur et de le tenir en haleine tout en l’entraînant dans l’ensemble du processus judiciaire grâce à des informations sourcées et des témoignages clés. Sur le marché on trouve souvent soit l’un, soit l’autre !
Sébastien Aguilar : Notre ambition était de créer un ouvrage à la fois didactique et captivant, qui s’éloigne du format un peu austère des traditionnels manuels de droit pénal. Nous avons donc choisi de multiplier les approches : en insérant des encarts axés sur des expertises particulières, en proposant des entretiens avec différents acteurs du système judiciaire (magistrats, experts, avocats, psycho-criminologues, jurés d’assises, etc.) et en intégrant des éléments concrets tels que des fadettes, des procès-verbaux, des rapports d’autopsie ou encore des rapports de police scientifique. L’idée était vraiment de plonger le lecteur au cœur de l’action, de lui montrer, de la manière la plus vivante possible, comment une enquête se construit étape par étape, et quels sont les outils mobilisés par les enquêteurs. Je suis d’ailleurs très touché que Dominique RIZET, chroniqueur judiciaire chevronné, ait salué dans sa préface le caractère « didactique, documenté et complet » de cet ouvrage, qu’il décrit comme « unique en son genre ».
3 – Pourquoi avoir fait le choix d’écrire le récit de cette affaire sous forme de roman policier ?
Justine Picard : Nous souhaitions avant tout apporter du suspens au récit et sortir d’une approche purement technique. L’autre point, important pour nous, était de pouvoir s’adresser au plus grand nombre, « spécialistes et « non spécialistes » en leur permettant de s’immerger plus facilement dans une enquête difficile avec de multiples actes techniques. Les rebondissements de l’affaire, les témoignages, et l’envie de connaître la suite de l’histoire, sont autant d’outils permettant d’intégrer en douceur des notions complexes. L’objectif pour nous étant que le lecteur termine l’ouvrage avec la satisfaction d’une histoire bien ficelée tout en ayant acquis un bagage pédagogique complet grâce aux prises de paroles de véritables experts et aux nombreuses informations techniques présentées.
Sébastien Aguilar : Nous avons choisi la forme narrative parce qu’elle permet de plonger le lecteur dans l’intensité et l’émotion qui se dégagent de ce type d’enquête. Cette narration rend possible la transmission de messages forts, comme la confrontation à la mort, le rôle crucial de l’autopsie médico-légale ou encore la fatigue chronique qui pèse sur chaque protagoniste au fil de l’investigation. Derrière la combinaison de l’expert en police scientifique, la robe du magistrat ou de l’avocat, la blouse du médecin-légiste ou l’écran de l’enquêteur, il y a des hommes et des femmes, avec leurs forces et leurs faiblesses. Le choix d’un roman policier nous permettait de mettre en lumière toute cette dimension humaine, trop souvent effacée par l’aspect purement technique de l’enquête.
4 – l’affaire présentée dans votre ouvrage est-elle complètement fictive ou inclue-t-elle des éléments / procédés d’analyse réels ?
Sébastien Aguilar / Justine Picard : Nous nous sommes effectivement inspirés d’une affaire criminelle bien réelle pour environ 30 % du récit, puis nous y avons ajouté une multitude d’éléments inédits afin d’illustrer la diversité et la modernité des techniques d’investigation actuelles. On nous demande parfois si nous ne craignons pas de dévoiler trop d’informations qui pourraient profiter à des criminels. Mais en réalité, tout ce que nous présentons dans cet ouvrage est déjà accessible sur internet ou à travers les films et les séries télévisées. De nos jours, tout le monde sait que l’on peut être trahi par ses empreintes digitales, son ADN, son odeur, les fibres de ses vêtements, ses données numériques, ou encore ses empreintes de semelles sur les lieux…. Pour dire les choses simplement : la meilleure manière de ne pas « se faire prendre », c’est encore de ne pas commettre d’infraction…
5 – Quels sont les éléments clés ou les découvertes les plus surprenantes que vos lecteurs trouveront dans “Au cœur de l’enquête criminelle” ?
Sébastien Aguilar / Justine Picard : Dans Au cœur de l’enquête criminelle, nous révélons des éléments fascinants qui vont bouleverser les méthodes d’investigation dans les années à venir. Par exemple, nous explorons des traces numériques encore peu exploitées mais qui joueront un rôle clé dans les enquêtes futures : les objets connectés, les véhicules de nouvelle génération et la vidéosurveillance intelligente. Ces nouvelles sources de preuves permettent aujourd’hui de reconstituer des scènes de crime avec une précision incroyable ! Par ailleurs, nous décortiquons le fonctionnement des analyses ADN : comment sont-elles réalisées ? Quels sont les critères de comparaison des profils génétiques ? Grâce à cet ouvrage, le lecteur découvrira les coulisses des laboratoires spécialisés en génétique forensique et comprendra comment un simple échantillon biologique peut faire basculer une enquête.
6 – Votre livre ne s’arrête pas à l’enquête judiciaire mais comprend également une partie sur le déroulement d’un procès en cours d’assises. Pour quelle raison ?
Justine Picard : Le procès représente une étape cruciale du processus judiciaire ! Tout le travail réalisé en amont par les différents experts de l’enquête criminelle prend toute sa dimension au tribunal avec la confrontation des accusés avec les éléments de preuves qui ont été réunis. C’est là que tout se joue ! Il nous semblait par ailleurs intéressant de lever le voile sur le fonctionnement de la justice, souvent incompris du grand public, et notamment de bien expliquer le rôle des différents protagonistes (avocat, procureur, juge d’instruction, etc).
Sébastien Aguilar : Pour avoir assisté à plusieurs procès d’assises, j’ai toujours été impressionné par cette mise en scène très théâtral et par la capacité de certains enquêteurs et experts qui, lorsqu’ils sont appelés à la barre, peuvent témoigner pendant plusieurs heures sans discontinuer et sans note. Il était important pour nous de montrer comment se déroulait un procès d’assises : Comment sont sélectionnés les jurés ? Qui comparait à la barre ? Est-ce que l’on doit s’adresser au président de la Cour d’Assises en l’appelant « votre honneur » ? Les avocats interrompent-ils leur confrère ou consœur d’un « objection votre honneur ! » ? Comment se déroule la phase de délibération ? etc.
7 – Si vous deviez décrire votre livre en un mot ?
Sébastien Aguilar : Dans cette affaire fictive, je me suis vraiment rendu sur les berges de Seine, lieu de découverte du corps de la victime, où j’ai effectué un prélèvement qui a été analysé par une Capitaine de l’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale (IRCGN). Le résultat de cette analyse a été déterminante dans notre enquête. Enfin, cet ouvrage a été le moyen de faire intervenir, sous forme d’interviews ou de récits immersifs, de vrais spécialistes des enquêtes criminelles. Parmi ces derniers :
Toute prise de décision — et en particulier celle des experts — implique l’examen, l’évaluation et l’intégration d’informations. La recherche a montré que l’ordre dans lequel l’information est présentée joue un rôle crucial dans le processus décisionnel et dans leurs résultats. En effet, une même donnée, présentée dans un ordre différent, peut mener à des décisions divergentes [1,2]. Puisque l’information doit nécessairement être considérée selon une certaine séquence, optimiser cet ordre devient essentiel pour optimiser la qualité des décisions. Adopter une séquence ou une autre est inévitable — un ordre de traitement est toujours utilisé — et, dès lors que la séquence adoptée influence le raisonnement, il est crucial de réfléchir à la manière la plus pertinente d’organiser les informations.
Dans le domaine des sciences forensiques, les approches existantes visant à optimiser l’ordre de traitement de l’information (comme le dévoilement séquentiel [3] ou le dévoilement linéaire et séquentiel — LSU [4]) présentent des limitations, tant en raison de leur champ d’application restreint à certains types de décisions que de leur objectif exclusif de réduction des biais, sans viser une optimisation plus globale de la prise de décision en contexte forensique. Nous introduisons ici le Dévoilement linéaire et séquentiel — version étendue (LSU-E), une approche applicable à toutes les décisions forensiques, et non plus limitée à un type particulier. En outre, le LSU-E ne se contente pas de minimiser les biais : il permet également de réduire le bruit et d’améliorer la qualité globale des décisions forensiques.
Le fondement des biais cognitifs
Tout processus décisionnel repose sur le cerveau humain et sur les mécanismes cognitifs. L’un des facteurs essentiels dans ce processus concerne l’ordre dans lequel l’information est reçue. Il est en effet bien établi que les individus ont tendance à mieux retenir — et à être plus fortement influencés par — les premières informations d’une séquence, en comparaison avec celles qui suivent — un phénomène connu sous le nom d’effet de primauté (primacy effect) [5,6]). Par exemple, lorsqu’on demande à une personne de mémoriser une liste de mots, elle retiendra plus facilement ceux figurant en début de liste que ceux placés au milieu (voir également l’effet de récence [7]).
Fait crucial, les premières informations d’une séquence ne sont pas seulement mieux mémorisées : elles influencent également le traitement des informations suivantes de multiples façons (voir Fig. 1). Ces premières données peuvent générer des premières impressions puissantes, difficiles à remettre en question [8] ; elles suscitent des hypothèses qui orientent l’attention sélective, déterminant ainsi quelles informations seront prises en compte ou négligées [[9], [10], [11], [12]] ; et elles peuvent déclencher une série d’effets décisionnels bien documentés tels que : biais de confirmation, escalade d’engagement, inertie décisionnelle, vision tunnel, persistance des croyances, état d’esprit figé (mind set) et effet d’ancrage [[13], [14], [15], [16], [17], [18], [19]].
Ces phénomènes ne se limitent pas aux décisions en science forensique : ils s’appliquent également aux experts médicaux, aux enquêteurs de police, aux analystes financiers, aux services de renseignement militaire — et plus largement à toute personne impliquée dans une prise de décision.
Fig 1 : Illustration de l’effet d’ordre. Prenons une séquence de trois symboles : A–B–14. Si cette séquence est lue de gauche à droite, le symbole central sera naturellement interprété comme un B. En revanche, si elle est lue de droite à gauche, ce même symbole sera perçu comme un 13. Cela illustre à quel point l’interprétation d’une information peut dépendre des éléments qui la précèdent : l’ordre de présentation influence la perception.
De nombreuses études ont démontré à plusieurs reprises que présenter une même information dans un ordre différent peut conduire les décideurs à tirer des conclusions différentes. De tels effets ont été observés dans une grande variété de domaines, allant de la dégustation alimentaire [20] à la prise de décision par les jurés [21,22], en passant par la réfutation des discours conspirationnistes (notamment les théories du complot anti-vaccins [23]), démontrant ainsi que l’ordre dans lequel l’information est présentée joue un rôle fondamental.
Par ailleurs, ces effets d’ordre ont été spécifiquement mis en évidence dans le domaine de la science forensique. Par exemple, Klales et Lesciotto [24], ainsi que Davidson, Rando et Nakhaeizadeh [25], ont montré que l’ordre dans lequel les os d’un squelette sont analysés (par exemple : crâne avant le bassin) peut influencer l’estimation du sexe biologique.
Contexte des biais
Toute décision est susceptible d’être influencée par des biais cognitifs — c’est-à-dire à des déformations systématiques du jugement [26]. Ce type de biais ne doit pas être confondu avec un biais discriminatoire intentionnel. Le terme « biais », tel qu’il est employé ici, fait référence aux biais cognitifs qui affectent chacun d’entre nous, le plus souvent de manière involontaire et inconsciente [26,27].
Bien que de nombreux experts croient à tort être immunisés contre les biais cognitifs [28], ils y sont, à certains égards, encore plus sensibles que les non-experts [[27], [29], [30]]. En effet, l’impact des biais cognitifs sur la prise de décision a été documenté dans de nombreux domaines d’expertise, allant des enquêteurs judiciaires et des magistrats, aux experts en assurance, aux évaluateurs psychologiques, aux inspecteurs en sécurité et aux médecins [26,[31], [32], [33], [34], [35], [36]] — ainsi que, de manière spécifique, en science forensique [30].
Aucun champ de la science forensique — ni d’ailleurs aucun autre domaine — n’est à l’abri des biais.
Les biais en science forensique
L’existence et l’influence des biais cognitifs en sciences forensiques sont aujourd’hui largement reconnues (on parle notamment de « biais de confirmation en science forensique » [[27], [37], [38]]). Aux États-Unis, par exemple, la National Academy of Sciences [39], le President’s Council of Advisors on Science and Technology [40], ainsi que le National Commission on Forensic Science [41] ont tous reconnu les biais cognitifs comme un enjeu réel et important dans le processus décisionnel en science forensique. Des constats similaires ont été établis dans d’autres pays à travers le monde — par exemple, au Royaume-Uni, le Forensic Science Regulator a émis des recommandations visant à éviter les biais dans les travaux forensiques [42], tout comme en Australie [43].
Par ailleurs, les effets des biais ont été observés et reproduits dans de nombreuses disciplines forensiques (par exemple : dactyloscopie, pathologie médico-légale, génétique, balistique, forensique numérique, expertise d’écriture, psychologie légale, anthropologie forensique, et investigation de la scène de crime, entre autres [44]), y compris chez des experts en exercice dans ces domaines [[30], [45], [46], [47]]. En résumé, aucun champ de la science forensique — ni d’ailleurs aucun autre domaine — n’est à l’abri des biais.
Réduction des biais en sciences forensiques
Bien que la nécessité de lutter contre les biais en science forensique soit aujourd’hui largement reconnue, y parvenir concrètement dans la pratique constitue un tout autre défi. Dans le cadre des contraintes pragmatiques et opérationnelles des scènes de crime et des laboratoires de police scientifique, la réduction des biais ne va pas toujours de soi [48]. Étant donné que la simple prise de conscience et la volonté individuelle sont insuffisantes pour contrer les biais [27], il est indispensable de développer des contre-mesures à la fois efficaces et applicables sur le terrain.
La méthode du dévoilement linéaire et séquentiel de l’information (Linear Sequential Unmasking, LSU [4]) vise à réduire les biais en régulant le flux et l’ordre dans lequel l’information est révélée, de manière à ce que les décisions forensiques reposent uniquement sur les éléments de preuve et les informations pertinentes et objectives. Concrètement, la LSU exige que les décisions comparatives forensiques commencent par l’examen et la documentation des traces issues de la scène de crime (l’élément « de question » ou matériel inconnu), de façon indépendante, avant toute exposition au matériel de référence (le matériel connu, provenant d’un suspect ou d’un object). L’objectif est de minimiser l’effet potentiellement biaisant de l’exposition au matériel de référence sur l’interprétation des traces issues de la scène de crime (voir Niveau 2, Fig. 2). La LSU garantit ainsi que ce sont les éléments de preuve eux-mêmes — et non le profil du suspect ou caractéristiques d’un objet — qui orientent la décision forensique.
Cela est d’autant plus crucial que les éléments issus de la scène de crime sont particulièrement vulnérables aux biais, du fait de leur qualité et quantité d’information souvent limitées, ce qui les rend plus ambigus et susceptibles d’interprétations variables — contrairement aux matériels de référence, généralement plus complets. En procédant d’abord à l’examen du matériel indiciaire provenant de la scène, la LSU réduit le risque de raisonnement circulaire dans le processus décisionnel comparatif, en évitant que l’on ne raisonne « à rebours » depuis l’objet ou le suspect vers la trace.
Fig. 2. Sources de biais cognitifs pouvant survenir lors de l’échantillonnage, des observations, des stratégies d’analyse, des tests et/ou des conclusions, et qui affectent même les experts. Ces sources de biais sont organisées selon une taxonomie en trois catégories : les sources propres au cas (Catégorie A), les sources propres à l’individu (Catégorie B), et les sources liées à la nature humaine (Catégorie C).
Limites de la méthode LSU
Par nature, la méthode LSU est limitée aux décisions comparatives, dans lesquelles des éléments provenant de la scène de crime (comme des traces papillaires ou des écrits manuscrits) sont comparés à un élément de référence ou à un suspect. Cette approche a d’abord été développée pour réduire les biais spécifiquement dans l’interprétation forensique de l’ADN (dévoilement séquentiel [3]). Dror et al. [4] ont ensuite élargi cette méthode à d’autres domaines forensiques comparatifs (empreintes digitales, armes à feu, écriture manuscrite, etc.) et ont proposé une approche équilibrée permettant la révision des jugements initiaux, mais dans des limites bien définies.
La méthode LSU présente donc deux limites principales : premièrement, elle ne s’applique qu’à un ensemble restreint de décisions comparatives (telles que la comparaison de profils ADN ou d’empreintes digitales). Deuxièmement, sa fonction se limite à la réduction des biais, sans agir sur la variabilité aléatoire (le « bruit ») ni améliorer plus globalement la qualité des décisions.
Dans cet article, nous introduisons une version étendue : le dévoilement linéaire et séquentiel — version étendue (LSU-E). Le LSU-E constitue une approche applicable à toutes les décisions forensiques, et non plus seulement aux décisions comparatives. De plus, le LSU-E va au-delà de la simple réduction des biais : il permet également de diminuer le bruit et d’améliorer la qualité des décisions de manière générale, en optimisant cognitivement la séquence d’accès à l’information, de façon à maximiser son utilité et, ce faisant, à produire des décisions plus fiables et de meilleure qualité.
Dévoilement linéaire et séquentiel – version étendue (LSU-E)
Au-delà du domaine forensique comparatif
La méthode LSU, dans sa forme actuelle, n’est applicable qu’aux domaines forensiques reposant sur la comparaison d’éléments de preuve avec des éléments de référence spécifiques (par exemple, le profil ADN ou les empreintes digitales d’un suspect — voir Niveau 2 dans la Fig. 2). Comme indiqué précédemment, le problème réside dans le fait que ces éléments de référence peuvent influencer la perception et l’interprétation des traces, au point que l’analyse d’un même élément de preuve peut varier selon la présence et la nature de l’élément de référence — et la méthode LSU vise précisément à réduire ce biais en imposant un raisonnement linéaire plutôt que circulaire.
Il risque de formuler des hypothèses et attentes a priori, ce qui peut orienter de manière biaisée sa perception, son interprétation de la scène et, en conséquence, les traces qu’il choisira ou non de collecter.
Cependant, de nombreux jugements forensiques ne reposent pas sur la comparaison entre deux stimuli. Par exemple, la criminalistique numérique, la pathologie médico-légale et l’investigation de la scène de crime nécessitent des prises de décision qui ne s’appuient pas sur la confrontation d’une trace à un suspect identifié. Même si ces domaines ne mettent pas en jeu une « cible » ou un stimulus de comparaison, ils sont néanmoins exposés à des informations contextuelles biaisantes susceptibles d’induire des attentes problématiques et des processus cognitifs descendants — et la version étendue LSU-E offre un moyen de minimiser ces effets.
Prenons, par exemple, le cas de la police scientifique. Les techniciens de scène de crime reçoivent souvent des informations sur la scène avant même d’y accéder physiquement, telles que la cause présumée du décès (homicide, suicide, accident) ou des hypothèses d’enquête (par exemple, le témoignage d’un témoin affirmant que le cambrioleur est entré par la fenêtre arrière, etc.). Lorsqu’un enquêteur reçoit ces éléments en amont de son observation directe de la scène, il risque de formuler des hypothèses et attentes a priori, ce qui peut orienter de manière biaisée sa perception, son interprétation de la scène et, en conséquence, les traces qu’il choisira ou non de collecter.
La même problématique s’applique à d’autres domaines non comparatifs comme la pathologie médico-légale, l’investigation d’incendies ou la criminalistique numérique. Par exemple, informer un expert en incendies avant même qu’il n’examine la scène qu’un bien immobilier était sur le marché depuis deux ans sans trouver d’acquéreur, ou que le propriétaire l’avait récemment assuré, peut orienter ses analyses et ses conclusions.
La lutte contre les biais dans ces domaines est d’autant plus complexe que les experts ont besoin d’un certain niveau d’information contextuelle pour exercer leur travail (contrairement, par exemple, aux experts en empreintes digitales, en balistique ou en ADN, qui peuvent effectuer leurs comparaisons avec un minimum de contexte).
L’objectif du LSU-E n’est pas de priver les experts des informations nécessaires, mais de réduire les biais en fournissant ces informations dans un ordre optimal. Le principe est simple : commencer toujours par les données ou éléments de preuve eux-mêmes — et uniquement ceux-ci — avant de prendre en compte tout autre élément contextuel, qu’il s’agisse d’informations explicites ou implicites, d’éléments de référence ou de toute autre donnée contextuelle ou méta-information.
Dans le cadre d’une investigation sur une scène de crime, par exemple, aucune information contextuelle ne devrait être communiquée à l’enquêteur ou au policier scientifique avant qu’il n’ait observé la scène de crime par lui-même et consigné ses premières impressions, fondées exclusivement sur ce qu’il voit sur les lieux. Ce n’est qu’ensuite qu’il pourra recevoir des informations contextuelles pertinentes avant de commencer la collecte d’indices. L’objectif est clair : dans la mesure du possible, les experts doivent, au moins dans un premier temps, se forger une opinion à partir des données brutes, avant d’être exposés à toute information susceptible d’influencer leur jugement.
Naturellement, le LSU-E ne se limite pas aux sciences forensiques et peut s’appliquer à de nombreux domaines d’expertise. Par exemple, en médecine, un médecin devrait examiner un patient avant d’établir un diagnostic (ou même de formuler une hypothèse) à partir d’informations contextuelles. Le protocole SBAR (Situation, Background, Assessment and Recommendation [49,50]) ne devrait être communiqué qu’après l’observation du patient. De même, un inspecteur de sécurité au travail ne devrait pas être informé des antécédents de non-conformité d’une entreprise avant d’avoir évalué le site de manière indépendante [32].
Au-delà de la réduction des biais
Au-delà de la question des biais, les décisions des experts gagnent en robustesse lorsqu’elles sont moins sujettes au bruit (variabilité aléatoire) et fondées sur les « bonnes » informations — c’est-à-dire les données les plus appropriées, fiables, pertinentes et diagnostiques. Le LSU-E propose des critères (décrits plus bas) permettant d’identifier et de hiérarchiser ces informations.
Plutôt que d’exposer les experts à l’information de manière aléatoire ou accidentelle, le LSU-E vise à optimiser la séquence d’accès à l’information, afin de neutraliser les effets cognitifs et psychologiques connus — tels que l’effet de primauté, l’attention sélective ou encore le biais de confirmation — et ainsi permettre aux experts de formuler de meilleures décisions.
Il est également essentiel que, au fur et à mesure de leur progression dans la séquence informationnelle, les experts documentent les informations auxquelles ils accèdent ainsi que toute évolution dans leur opinion. Cette exigence vise à garantir la transparence du processus décisionnel : elle permet de retracer précisément quelles informations ont été utilisées et comment elles ont influencé le jugement [51,52].
Critères de hiérarchisation de l’information dans le LSU-E
L’optimisation de l’ordre d’accès à l’information permet non seulement de réduire les biais, mais aussi de limiter le bruit et d’améliorer, de manière plus générale, la qualité des décisions. La question est alors la suivante : comment déterminer quelles informations doivent être fournies à l’expert, et dans quel ordre ? Le LSU-E propose trois critères pour établir une séquence optimale d’exposition à l’information pertinente : le pouvoir de biais, l’objectivité, et la pertinence — détaillés ci-dessous.
1. Pouvoir de biais. Le pouvoir de biais d’une information pertinente peut varier considérablement. Certaines données peuvent avoir un fort potentiel de biais, tandis que d’autres n’en présentent pratiquement aucun. Par exemple, la technique utilisée pour relever et révéler une trace digitale présente un risque de biais minime (voire nul), alors que la présence d’un médicament à proximité d’un corps peut influencer l’interprétation quant à la cause du décès. Il est donc recommandé de présenter en premier les informations pertinentes les moins biaisantes, puis, dans un second temps, celles qui présentent un pouvoir de biais plus important.
2. Objectivité. Les informations pertinentes diffèrent également quant à leur degré d’objectivité. Par exemple, le témoignage d’un témoin oculaire est généralement moins objectif qu’un enregistrement vidéo du même événement — mais même une vidéo peut varier en objectivité selon sa qualité, son angle, sa complétude, etc. Il est donc recommandé de faire précéder les informations plus objectives des informations moins objectives dans la séquence d’exposition.
3. Pertinence. Certaines informations pertinentes sont centrales pour l’analyse et sous-tendent directement la décision à prendre, alors que d’autres sont plus périphériques ou accessoires. Par exemple, pour déterminer la cause du décès, la présence d’un médicament à côté du corps sera généralement plus pertinente (par exemple pour orienter les analyses toxicologiques) que des antécédents de dépression. Il est donc recommandé de présenter d’abord les informations les plus pertinentes, avant les informations secondaires. Bien entendu, toute information non pertinente à la décision (comme les antécédents judiciaires d’un suspect, si non directement liés) devrait être exclue de la séquence.
Ces critères doivent être considérés comme des principes directeurs, pour plusieurs raisons :
A. Les critères proposés s’inscrivent en réalité sur un continuum, et non dans des catégories binaires simples [45,48,53]. On peut même observer des variations au sein d’une même catégorie d’information : par exemple, une vidéo de meilleure qualité pourra être considérée avant une vidéo de qualité inférieure, ou la déclaration d’un témoin sobre pourra être considérée avant celle d’un témoin en état d’ébriété.
B. Ces trois critères ne sont pas indépendants ; ils interagissent entre eux. Par exemple, l’objectivité et la pertinence peuvent se combiner pour déterminer le poids d’une information : une donnée très objective aura un impact limité si sa pertinence est faible, et inversement, une information hautement pertinente perdra en valeur si son objectivité est faible. Ainsi, il ne faut pas évaluer ces critères isolément, mais en interaction.
C. L’ordre de présentation des informations doit être mis en balance avec les bénéfices potentiels qu’elles peuvent apporter [52]. Par exemple, lors du procès de l’agent de police Derek Chauvin pour la mort de George Floyd, le médecin légiste Andrew Baker a témoigné avoir délibérément choisi de ne pas visionner la vidéo de la mort de Floyd avant de pratiquer l’autopsie, afin d’éviter de biaiser son examen par des idées préconçues susceptibles de l’orienter dans une direction ou une autre [54]. Il a ainsi préféré d’abord examiner les données brutes (l’autopsie du corps), avant toute exposition à d’autres sources d’information (la vidéo). Une telle décision doit aussi considérer les bénéfices éventuels qu’aurait pu apporter le visionnage de la vidéo en amont de l’autopsie — par exemple si celle-ci pouvait orienter utilement l’examen plutôt que le biaiser. En d’autres termes, le LSU-E exige de pondérer les bénéfices potentiels par rapport au risque de biais que peut entraîner une information [52].
Par cette approche, nous encourageons les experts à examiner attentivement comment chaque élément d’information répond à chacun des trois critères, et à déterminer s’il doit être inclus ou non dans la séquence, et à quel moment. Dans la mesure du possible, ils devraient également documenter leur justification quant à l’inclusion ou l’exclusion de chaque information donnée. Bien entendu, cela soulève des questions pratiques quant à la mise en œuvre du LSU-E — comme le recours à des gestionnaires de cas (case managers). Les stratégies d’implémentation efficaces peuvent varier selon les disciplines ou les laboratoires, mais il est essentiel, dans un premier temps, de reconnaître ces enjeux et la nécessité de développer des approches pour y répondre.
Conclusion
Dans cet article, nous nous sommes appuyés sur les travaux classiques en psychologie cognitive portant sur les facteurs qui influencent et structurent la prise de décision experte, afin de proposer une approche large et polyvalente visant à renforcer la qualité des décisions des experts. Les spécialistes, quel que soit leur domaine, devraient commencer par se forger une première impression fondée exclusivement sur les données brutes ou les éléments de preuve, sans accès à un quelconque matériel de référence ni à un contexte — même si ces derniers sont pertinents. Ce n’est qu’ensuite qu’ils pourront envisager quelles autres informations doivent leur être communiquées, et dans quel ordre, en se basant sur leur objectivité, leur pertinence, et leur pouvoir de biais.
Il est par ailleurs essentiel de documenter de manière transparente l’impact et le rôle de chaque information dans le processus décisionnel. Grâce à l’utilisation du LSU-E, les décisions seront non seulement plus transparentes et moins sujettes au bruit, mais elles permettront également de s’assurer que la contribution de chaque élément d’information soit justifiée et proportionnelle à sa valeur probante.
Références
[1] S.E. Asche, Forming impressions of personality, J. Abnorm. Soc. Psychol., 41 (1964), pp. 258-290 [2] C.I. Hovland (Ed.), The Order of Presentation in Persuasion, Yale University Press (1957) [3] D. Krane, S. Ford, J. Gilder, K. Inman, A. Jamieson, R. Koppl, et al. Sequential unmasking: a means of minimizing observer effects in forensic DNA interpretation, J. Forensic Sci., 53 (2008), pp. 1006-1107 [4] I.E. Dror, W.C. Thompson, C.A. Meissner, I. Kornfield, D. Krane, M. Saks, et al. Context management toolbox: a Linear Sequential Unmasking (LSU) approach for minimizing cognitive bias in forensic decision making, J. Forensic Sci., 60 (4) (2015), pp. 1111-1112 [5] F.H. Lund. The psychology of belief: IV. The law of primacy in persuasion, J. Abnorm. Soc. Psychol., 20 (1925), pp. 183-191 [6] B.B. Murdock Jr. The serial position effect of free recall, J. Exp. Psychol., 64 (5) (1962), p. 482 [7] J. Deese, R.A. Kaufman. Serial effects in recall of unorganized and sequentially organized verbal material, J. Exp. Psychol., 54 (3) (1957), p. 180 [8] J.M. Darley, P.H. Gross. A hypothesis-confirming bias in labeling effects,J. Pers. Soc. Psychol., 44 (1) (1983), pp. 20-33 [9] A. Treisman. Contextual cues in selective listening, Q. J. Exp. Psychol., 12 (1960), pp. 242-248 [10] J. Bargh, E. Morsella. The unconscious mind, Perspect. Psychol. Sci., 3 (1) (2008), pp. 73-79 [11] D.A. Broadbent. Perception and Communication, Pergamon Press, London, England (1958) [12] J.A. Deutsch, D. Deutsch. Attention: some theoretical considerations, Psychol. Rev., 70 (1963), pp. 80-90 [13] A. Tversky, D. Kahneman. Judgment under uncertainty: heuristics and biases, Science, 185 (4157) (1974), pp. 1124-1131 [14] R.S. Nickerson. Confirmation bias: a ubiquitous phenomenon in many guises, Rev. Gen. Psychol., 2 (1998), pp. 175-220 [15] C. Barry, K. Halfmann. The effect of mindset on decision-making, J. Integrated Soc. Sci., 6 (2016), pp. 49-74 [16] P.C. Wason. On the failure to eliminate hypotheses in a conceptual task, Q. J. Exp. Psychol., 12 (3) (1960), pp. 129-140 [17] B.M. Staw. The escalation of commitment: an update and appraisal, Z. Shapira (Ed.), Organizational Decision Making, Cambridge University Press (1997), pp. 191-215 [18] M. Sherif, D. Taub, C.I. Hovland. Assimilation and contrast effects of anchoring stimuli on judgments, J. Exp. Psychol., 55 (2) (1958), pp. 150-155 [19] C.A. Anderson, M.R. Lepper, L. Ross. Perseverance of social theories: the role of explanation in the persistence of discredited information, J. Pers. Soc. Psychol., 39 (6) (1980), pp. 1037-1049 [20] M.L. Dean. Presentation order effects in product taste tests, J. Psychol., 105 (1) (1980), pp. 107-110 [21] K.A. Carlson, J.E. Russo. Biased interpretation of evidence by mock jurors, J. Exp. Psychol. Appl., 7 (2) (2001), p. 91 [22] R.G. Lawson. Order of presentation as a factor in jury persuasion. Ky, LJ, 56 (1967), p. 523 [23] D. Jolley, K.M. Douglas. Prevention is better than cure: addressing anti-vaccine conspiracy theories, J. Appl. Soc. Psychol., 47 (2017), pp. 459-469 [24] A.R. Klales, K.M. Lesciotto. The “science of science”: examining bias in forensic anthropology, Proceedings of the 68th Annual Scientific Meeting of the American Academy of Forensic Sciences (2016) [25] M. Davidson, C. Rando, S. Nakhaeizadeh. Cognitive bias and the order of examination on skeletal remains, Proceedings of the 71st Annual Meeting of the American Academy of Forensic Sciences (2019) [26] D. Kahneman, O. Sibony, C. Sunstein. Noise: A Flaw in Human Judgment, William Collins (2021) [27] I.E. Dror. Cognitive and human factors in expert decision making: six fallacies and the eight sources of bias, Anal. Chem., 92 (12) (2020), pp. 7998-8004 [28] J. Kukucka, S.M. Kassin, P.A. Zapf, I.E. Dror. Cognitive bias and blindness: a global survey of forensic science examiners, Journal of Applied Research in Memory and Cognition, 6 (2017), pp. 452-459 [29] I.E. Dror. The paradox of human expertise: why experts get it wrong, N. Kapur (Ed.), The Paradoxical Brain, Cambridge University Press, Cambridge, UK (2011), pp. 177-188 [30] C. Eeden, C. De Poot, P. Koppen. The forensic confirmation bias: a comparison between experts and novices, J. Forensic Sci., 64 (1) (2019), pp. 120-126 [31] C. Huang, R. Bull. Applying Hierarchy of Expert Performance (HEP) to investigative interview evaluation: strengths, challenges and future directions, Psychiatr. Psychol. Law, 28 (2021) [32] C. MacLean, I.E. Dror. The effect of contextual information on professional judgment: reliability and biasability of expert workplace safety inspectors,J. Saf. Res., 77 (2021), pp. 13-22 [33] E. Rassin. Anyone who commits such a cruel crime, must be criminally irresponsible’: context effects in forensic psychological assessment, Psychiatr. Psychol. Law (2021) [34] V. Meterko, G. Cooper. Cognitive biases in criminal case evaluation: a review of the research, J. Police Crim. Psychol. (2021) [35] C. FitzGerald, S. Hurst. Implicit bias in healthcare professionals: a systematic review, BMC Med. Ethics, 18 (2017), pp. 1-18 [36] M.K. Goyal, N. Kuppermann, S.D. Cleary, S.J. Teach, J.M. Chamberlain. Racial disparities in pain management of children with appendicitis in emergency departments, JAMA Pediatr, 169 (11) (2015), pp. 996-1002 [37] I.E. Dror. Biases in forensic experts, Science, 360 (6386) (2018), p. 243 [38] S.M. Kassin, I.E. Dror, J. Kukucka. The forensic confirmation bias: problems, perspectives, and proposed solutions, Journal of Applied Research in Memory and Cognition, 2 (1) (2013), pp. 42-52 [39] NAS. National Research Council, Strengthening Forensic Science in the United States: a Path Forward, National Academy of Sciences (2009) [40] PCAST, President’s Council of Advisors on science and Technology (PCAST), Report to the President – Forensic Science in Criminal Courts: Ensuring Validity of Feature-Comparison Methods, Office of Science and Technology, Washington, DC (2016) [41] NCFS, National Commission on Forensic Science. Ensuring that Forensic Analysis Is Based upon Task-Relevant Information, National Commission on Forensic Science, Washington, DC (2016) [42] Forensic Science Regulator. Cognitive bias effects relevant to forensic science examinations, disponible sur https://assets.publishing.service.gov.uk/government/uploads/system/uploads/attachment_data/file/914259/217_FSR-G-217_Cognitive_bias_appendix_Issue_2.pdf [43] ANZPAA, A Review of Contextual Bias in Forensic Science and its Potential Legal Implication, Australia New Zealand Policing Advisory Agency (2010) [44] J. Kukucka, I.E. Dror. Human factors in forensic science: psychological causes of bias and error, D. DeMatteo, K.C. Scherr (Eds.), The Oxford Handbook of Psychology and Law, Oxford University Press, New York (2021) [45] I.E. Dror, J. Melinek, J.L. Arden, J. Kukucka, S. Hawkins, J. Carter, D.S. Atherton. Cognitive bias in forensic pathology decisions, J. Forensic Sci., 66 (4) (2021) [46] N. Sunde, I.E. Dror. A hierarchy of expert performance (HEP) applied to digital forensics: reliability and biasability in digital forensics decision making, Forensic Sci. Int.: Digit. Invest., 37 (2021) [47] D.C. Murrie, M.T. Boccaccini, L.A. Guarnera, K.A. Rufino. Are forensic experts biased by the side that retained them? Psychol. Sci., 24 (10) (2013), pp. 1889-1897 [48] G. Langenburg. Addressing potential observer effects in forensic science: a perspective from a forensic scientist who uses linear sequential unmasking techniques, Aust. J. Forensic Sci., 49 (2017), pp. 548-563 [49] C.M. Thomas, E. Bertram, D. Johnson. The SBAR communication technique, Nurse Educat., 34 (4) (2009), pp. 176-180 [50] I. Wacogne, V. Diwakar. Handover and note-keeping: the SBAR approach, Clin. Risk, 16 (5) (2010), pp. 173-175 [51] M.A. Almazrouei, I.E. Dror, R. Morgan. The forensic disclosure model: what should be disclosed to, and by, forensic experts?, International Journal of Law, Crime and Justice, 59 (2019) [52] I.E. Dror. Combating bias: the next step in fighting cognitive and psychological contamination, J. Forensic Sci., 57 (1) (2012), pp. 276-277 [53] D. Simon, Minimizing Error and Bias in Death Investigations, vol. 49, Seton Hall Law Rev. (2018), pp. 255-305 [54] CNN. Medical examiner: I « intentionally chose not » to view videos of Floyd’s death before conducting autopsy, April 9, 2021, disponible sur https://edition.cnn.com/us/live-news/derek-chauvin-trial-04-09-21/h_03cda59afac6532a0fb8ed48244e44a0 (2011)
Comme pour l’affaire Elodie Kulik en 2011 et celle du prédateur des bois en 2022, deux dossiers repris par le pôle « Cold case » de Nanterre sont en passe d’être résolus grâce à la recherche de parentèle, une technique qui met l’ADN au centre du jeu.
« On n’est jamais trahi que par les siens », un proverbe qui prend ici toute sa dimension. Deux meurtres commis à distance de douze ans et à priori sans lien entre eux pointent désormais vers un seul et même suspect et cela grâce à un rapprochement entre l’ADN des membres d’une même famille.
En 1988, Valérie Boyer, 15 ans, est retrouvée égorgée sur la voie ferrée de Saint Quentin-Fallavier. En 2000, Laïla Afif, 40 ans, est tuée d’une balle dans la tête à Verpillière. Seul point commun entre ces deux événements, la situation géographique, puisqu’ils ont eu lieu dans deux communes voisines de l’Isère. Faute de pistes sérieuses et de similitudes dans le mode opératoire, ces enquêtes se retrouvent rapidement dans l’impasse jusqu’en mars 2024. Plus de 20 ans plus tard, le pôle cold case, créé en 2022, relance en effet l’affaire Laïla Afif en demandant de nouvelles analyses de l’ADN retrouvée sur la scène de crime.
La preuve par l’ADN en parentèle
Ces expertises, élargies grâce à la technique de recherche de parentèle, permettent de trouver dans le Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques (FNAEG) un individu mis en cause dans une autre affaire et dont l’ADN présente une correspondance à 50% avec celui présent dans le dossier Afif. Or, la loi de la génétique est implacable : dans la mesure où l’on partage la moitié de son génome avec ses parents et ses enfants biologiques, les enquêteurs remontent logiquement la piste jusqu’au père de cet homme. Trahi par l’ADN de son fils, Mohammed C. est aujourd’hui mis en examen, non seulement pour le meurtre de Laïla Afif mais également pour celui de Valérie Boyer, l’enquête ayant permis de faire des rapprochements troublants entre ces deux affaires. Cette dernière fait partie de la série « des disparus de l’Isère » qui a défrayé la chronique dans les années 80 et dont le pôle cold case s’est d’ores et déjà emparé.
Pour aller plus loin : COLD CASES UN MAGISTRAT ENQUÊTE – Jacques DALLEST
L’histoire criminelle est jalonnée d’assassinats sordides, de meurtres sauvages, de disparitions énigmatiques et de suicides étranges. « Énigmatiques » et » étranges « , car ces affaires n’ont jamais été résolues, leurs auteurs jamais identifiés, les coupables jamais condamnés. Ces dossiers, sont appelés en bon français des « cold cases ». Ils se chiffrent par dizaines, et sont souvent inconnus du grand public. Seules quelques grandes affaires restées inexpliquées sont inscrites dans les tablettes de l’histoire judiciaire et suscitent toujours débats et interrogations ; l’affaire de Bruay-en-Artois, l’affaire Fontanet, l’affaire Grégory, l’affaire Boulin, ou, plus récemment, la tuerie de Chevaline. Mais qu’appelle-t-on un cold case ? Quelle signification ce terme anglo-saxon revêt-il dans notre paysage judiciaire français ? Doit-on rouvrir ces dossiers ? Comment peut-on leur trouver une issue après toutes ces années ? Dans cet essai érudit et très documenté, Jacques Dallest, ancien juge d’instruction, procureur et avocat général, fait le point sur la question comme aucun livre ne l’avait fait auparavant.