Nettoyage post-crime : dans les coulisses d’un métier méconnu

  • 17 mai 2026
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Quand les enquêteurs ont récupéré leurs scellés judiciaires, que la police scientifique a rangé son matériel et que les corps ont été emportés, il reste un lieu, souvent un domicile, marqué par le sang, les fluides biologiques, les odeurs et les traces d’investigation. Et il reste une famille, seule face à ce qu’elle ne devrait jamais avoir à affronter. C’est précisément à ce moment qu’intervient Baptiste GIRARDET, ancien sapeur-pompier de Paris devenu policier scientifique, et aujourd’hui fondateur d’ORIZONS après-vie, premier réseau français de franchise spécialisé dans le nettoyage de sites d’incidents traumatiques. Pour Forenseek, il revient sans tabou sur un métier méconnu, à la croisée de la science forensique, du droit, de la microbiologie et d’une exigence humaine absolue.

Sébastien AGUILAR (SA) : Quel est ton parcours et comment es-tu arrivé à ce métier ? Est-ce qu’il existe une formation spécifique, ou c’est un secteur où on apprend surtout sur le terrain ?

Baptiste GIRARDET (BG) : J’ai eu un parcours assez atypique. J’ai d’abord été Sapeur-Pompier de Paris pendant onze années, avec un statut militaire. Mon incorporation en compagnie d’incendie à la Brigade de Sapeurs-Pompiers de Paris s’est faite durant la canicule de juillet 2003. À cette période, nous intervenions parfois une dizaine de fois par journée de garde pour des découvertes de personnes décédées à domicile. Les corps étaient souvent très dégradés par le temps et la chaleur.

Très tôt, j’ai compris qu’au-delà du secours et de l’évacuation des victimes, il existait un immense vide : les familles restaient seules face à des lieux profondément lésés par la mort. C’est à ce moment-là qu’est née chez moi la conviction qu’un service digne, humain et véritablement professionnel devait exister pour nettoyer, désinfecter et restituer ces lieux dans le respect des victimes et de leurs proches.

Ensuite, j’ai intégré la Police Technique et Scientifique en qualité d’Agent Spécialisé de Police Technique et Scientifique, affecté dans un Service Local de Police Technique (SLPT) de niveau 2 dans les Yvelines. J’y ai obtenu la reconnaissance du titre professionnel de criminalisticien de sécurité intérieure. J’y ai appris la rigueur des scènes sensibles, la gestion des scènes d’infraction, la recherche des traces et indices, les prélèvements, les procédés physico-chimiques en exploitation laboratoire, la démonstration d’identité, la signalisation des personnes placées en garde à vue, l’assistance aux perquisitions, l’assistance aux autopsies, ainsi que tout ce qui touche aux environnements post-délictuel et post-criminel.

Au fil des années, j’ai surtout constaté un immense vide : une fois les secours, la police / gendarmerie partis, il restait les familles… seules face au lieu du drame. Mais ce constat, je ne l’ai pas seulement fait comme professionnel.

Je l’ai vécu comme famille. En août 2003, nous avons découvert la dépouille de mon grand-oncle à son domicile. Je me souviens encore avoir retiré moi-même l’étiquette judiciaire apposée sur la porte de son appartement, portant les mots : « découverte de cadavre » accompagnés de son identité. Je suis ensuite entré seul dans le logement. Mon grand-oncle était décédé sur le fauteuil du séjour, face à une télévision restée allumée. L’appartement était profondément marqué par la mort : odeurs de putréfaction, fluides humains, insectes… un environnement extrêmement difficile humainement et sanitairement. J’ai cherché des entreprises capables d’intervenir. Personne ne voulait venir.

J’ai finalement dû m’en occuper moi-même, avec les moyens du bord, en achetant dans une supérette de quoi tenter de nettoyer et rendre le logement digne pour le propriétaire. Mais malgré tous mes efforts, je ne suis pas parvenu à effacer les traces sur le parquet, ni à faire disparaître l’odeur de mort qui avait imprégné les meubles et les vêtements. Et je crois que tout est né à cet instant précis. Mes mains gantées plongées dans les fluides humains de mon grand-oncle, j’ai compris qu’un jour, je créerais un service digne, humain et professionnel pour accompagner les familles confrontées à ce type de drame. Et souvent, personne n’était réellement formé pour prendre le relais avec dignité, humanité et technicité.

C’est ce constat qui m’a amené à créer ma propre structure, en 2017 la société SANG FROID, devenue ensuite la première association loi 1901 d’aide aux familles de victimes de mort violente, puis la création de mon unité pilote en 2022 : SFIAS – Service Français d’Intervention Après Sinistre, et enfin, le 17 janvier 2025, le premier réseau de franchise français spécialisé dans le nettoyage de sites d’incidents traumatiques & d’environnements funéraires : ORIZONS après-vie. Concernant la formation, la seule certification spécialisée existante à l’époque se trouvait en Amérique du Nord, notamment aux États-Unis et au Canada. C’est précisément à Montréal que je suis allé me certifier en 2016.

En France, j’ai été le premier à structurer ce métier singulier avec une vision claire : faire évoluer la prise en charge du nettoyage post-crime, contribuer à faire avancer la loi, professionnaliser les pratiques et créer un véritable réseau de franchise spécialisé. Aujourd’hui, dans le cursus de formation des nouveaux franchisés, je forme sur le plateau technique et pédagogique ORIZONS après-vie. C’est un outil pédagogique unique au monde, conçu pour professionnaliser ce secteur grâce à des formations techniques, des protocoles stricts, des notions de microbiologie, de gestion du risque biologique, mais aussi d’accompagnement humain. Parce qu’au fond, ce n’est pas simplement du nettoyage. C’est une intervention technique, sanitaire… et profondément humaine.

Photographie de nettoyage post-crime lors d’une formation dispensée par la société ORIZONS Après-vie © Baptiste Girardet

SA : À quoi ressemble une semaine type ? Est-ce que tu interviens uniquement sur des scènes de crime, ou aussi sur des accidents, des décès naturels non découverts, des squats… ?

BG : Contrairement à l’image que l’on peut avoir, les scènes de crime représentent une partie minoritaire de notre activité. Une semaine type peut mélanger :

  • des découvertes tardives de personnes décédées seules,
  • des suicides,
  • des homicides,
  • des accidents domestiques ou professionnels,
  • des logements insalubres,
  • des interventions après syndrome de Diogène,
  • des squats,
  • des scènes avec présence de fluides biologiques,
  • mais aussi des opérations de désinfection dans des environnements funéraires ou hospitaliers.

Chaque intervention est différente. Certaines sont techniquement complexes, d’autres humainement très lourdes. Nous pouvons être appelés par les familles, les bailleurs, les syndics, les assurances, les collectivités, les forces de l’ordre ou directement par des magistrats dans le cadre de réquisitions judiciaires. D’ailleurs, c’est un point très important : aujourd’hui en France, lorsqu’une scène de crime nécessite une décontamination spécialisée, un magistrat peut ordonner notre intervention dans le cadre des frais de justice. Ce dispositif existe grâce au décret n° 2022-656 du 25 avril 2022, dont j’ai été l’un des co-initiateurs après plusieurs années de sensibilisation auprès des pouvoirs publics et du monde judiciaire. Avant ce texte, il existait un véritable vide juridique et humain.

Une fois les constatations terminées, les secours, les enquêteurs et la justice quittaient les lieux… et les familles se retrouvaient seules face à des logements parfois profondément marqués d’une part par la mort : présence de sang, fluides biologiques, odeurs de décomposition, mobiliers souillés, risques infectieux ou psychologiques majeurs ; et d’autre part par les traces d’investigation judiciaires : feutres indélébiles sur les surfaces, scotch à sceller, tests millimétrés, révélateur physico-chimique, poudre dactyloscopique… En plus du traumatisme émotionnel, elles devaient assumer seules le coût financier d’une décontamination spécialisée, qui pouvait représenter plusieurs milliers d’euros. C’était une double peine.

Concrètement, ce décret permet désormais à un procureur de la République ou à un juge d’instruction de délivrer une réquisition ou une ordonnance afin qu’une entreprise spécialisée comme Orizons après-vie, intervienne pour procéder à la décontamination des lieux dans le cadre des frais de justice. Ce décret a profondément changé les choses. Il reconnaît enfin que le nettoyage post-crime n’est pas une simple prestation de ménage, mais une nécessité :

  • sanitaire,
  • psychologique,
  • humaine,
  • judiciaire,
  • et même de santé publique.

Il protège les familles, mais également les propriétaires, les voisins, les agents immobiliers, les collectivités et toutes les personnes susceptibles d’être exposées à un environnement biologiquement dangereux. C’est aussi une reconnaissance institutionnelle de notre métier et de la nécessité d’encadrer des interventions extrêmement sensibles, qui touchent à la dignité des morts et à la protection des vivants. Pour moi, cette avancée représente une véritable reconnaissance de la dignité des victimes, mais aussi de la nécessité sanitaire, humaine et judiciaire de notre métier.

En plus du traumatisme émotionnel, elles devaient assumer seules le coût financier d’une décontamination spécialisée, qui pouvait représenter plusieurs milliers d’euros. C’était une double peine.

SA : Sans rentrer dans des détails trop précis, est-ce qu’il y a une intervention qui t’a particulièrement marqué, et pourquoi ?

BG : Oui, forcément. Ce ne sont pas toujours les scènes les plus “spectaculaires” qui marquent le plus. Parfois, c’est simplement le silence d’un appartement, une table mise pour une personne qui ne reviendra plus, ou des photos de famille restées intactes au milieu du chaos. Je me souviens notamment de certaines interventions où des proches découvraient en même temps que nous l’ampleur réelle de la situation. À cet instant, on comprend que notre rôle dépasse très largement le simple aspect technique.

Ce métier nous rappelle constamment la fragilité humaine, la solitude parfois, mais aussi l’importance de la dignité. Nous intervenons dans l’intimité absolue des gens. Cela impose énormément d’humilité. Pour répondre précisément à votre question, il y a une intervention qui m’a particulièrement marqué : celle d’un lieu dans lequel j’ai eu la mission d’effacer les traces d’un drame familial au cours duquel trois enfants et leur père ont perdu la vie. Le contexte était extrêmement lourd. Deux enfants avaient été abattus chacun dans leur chambre, dans leur lit. Le troisième enfant avait été tué dans une pièce cinéma du domicile. Le père s’était ensuite donné la mort.

Au-delà de la technicité de l’intervention, cette affaire a provoqué chez moi un véritable transfert émotionnel avec ma propre histoire familiale et certains épisodes de ma vie personnelle. Et c’est précisément pour cette raison qu’il est fondamental, dans notre métier, d’être accompagné émotionnellement. On ne peut pas être exposé régulièrement à des scènes d’une telle violence humaine sans mettre en place des garde-fous émotionnels solides. C’est pourquoi nous travaillons avec différents partenaires : psychologues, sophrologues, préparateurs mentaux, étiothérapeutes…

L’objectif est de préserver un équilibre émotionnel, éviter l’effondrement psychique, mais surtout empêcher que certaines histoires finissent par s’ancrer en nous alors qu’elles ne nous appartiennent pas. Parce qu’à force d’entrer dans l’intimité des drames humains, la frontière entre empathie et absorption émotionnelle peut devenir extrêmement fragile.

SA : Concrètement, comment se déroule une intervention de A à Z (depuis l’appel jusqu’à la restitution des lieux) ? Qui te contacte : la police, les familles, les assurances ?

BG : Tout commence par un appel. Nous disposons d’un numéro vert national, le 0800 945 668, joignable 7 jours sur 7 et 24h/24. Le réseau national ORIZONS après-vie que j’ai fondé repose sur des adhérent(e)s implanté(e)s dans différentes régions de France. Cette organisation permet une grande rapidité d’intervention grâce à leur proximité géographique avec les familles endeuillées, mais aussi avec les tribunaux judiciaires.

L’appel peut provenir d’une famille, d’un proche, d’un bailleur, d’un syndic, d’une collectivité, d’une société, des forces de l’ordre ou directement d’un magistrat dans le cadre d’une réquisition judiciaire, même si la voie de la réquisition de nos services en nettoyage post-crime se fait généralement par courriel. À partir de ce moment-là, nous recueillons immédiatement les informations essentielles :

  • le type de situation : crime, suicide, découverte tardive de cadavre, accident domestique, accident du travail, attentat…
  • le lieu géographique afin de pouvoir dédier l’adhérent(e) le (la) plus proche du lieu des faits,
  • l’état du logement : traces de violences, présence de fluides humains, nombre de victimes, typologie de l’habitat, traces d’investigations judiciaires, présence éventuelle d’un assaut des forces de l’ordre… S’il s’agit d’un pavillon, d’un appartement, d’une société, d’un véhicule ou même de la voie publique,
  • la présence ou non des énergies (eau et électricité), car les lieux placés sous scellés sont souvent neutralisés techniquement,
  • et l’identité de la victime ou des victimes défuntes pour les futurs besoins administratifs et successoraux.

À ce jour, en France, les assurances ne prennent quasiment jamais en charge ce type de situation. Le Code des assurances prévoit en effet que les dommages provoqués par l’assuré lui-même ne sont pas indemnisables. Concrètement, lorsqu’une personne décède seule à son domicile, les conséquences biologiques et sanitaires de son décès ne sont généralement pas couvertes par les contrats d’assurance habitation, puisqu’elle est juridiquement considérée comme étant à l’origine des dommages. Le principe assurantiel intervient principalement lorsqu’un tiers responsable est identifié.

Photographies de nettoyage post-crime lors d’une formation dispensée par la société ORIZONS Après-vie © Baptiste Girardet

Ensuite, nous adressons une proposition d’intervention détaillée par courriel au donneur d’ordre. Après validation, nous planifions l’intervention. Chaque opération suit rigoureusement un manuel opératoire appliqué par l’ensemble des franchisé(e)s ORIZONS après-vie sur le territoire national. Les protocoles sont identiques partout en France : c’est un gage de sérieux, de traçabilité et d’absence totale d’improvisation. Nous commençons par procéder à la captation des lieux afin de documenter précisément l’état initial du site. Puis nous procédons :

  • au retrait des sources lésées et pathogènes,
  • à la dépose des matériaux contaminés lorsque les fluides biologiques ont pénétré en profondeur,
  • à la décontamination des surfaces par détergence puis désinfection,
  • au réaménagement des lieux,
  • à la neutralisation des odeurs par nébulisation et traitements par voie aérienne,
  • puis à une nouvelle captation des lieux avant restitution.

Une fois l’intervention terminée, nous procédons à la remise des clés. De retour au dépôt, nous assurons :

  • le réassort des produits et consommables utilisés,
  • la gestion des déchets inertes,
  • ainsi que le traitement des déchets infectieux collectés par notre partenaire spécialisé.

À l’issue de l’intervention, la facture acquittée ainsi que le certificat de décontamination sont transmis. Selon les besoins des familles, nous pouvons également proposer :

  • du débarrassage,
  • du déménagement,
  • du stockage,
  • ou encore la rénovation complète des lieux lorsque certains revêtements ou matériaux ont dû être déposés lors de la phase de décontamination (obligation de résultat).

Ces travaux sont réalisés sans sous-traitance et couverts par notre garantie décennale. Mais au fond, notre véritable mission ne consiste pas seulement à nettoyer un lieu. Elle consiste surtout à éviter qu’une famille ait à revivre visuellement, biologiquement ou psychologiquement les conséquences du drame.

SA : Quels produits utilises-tu ? Est-ce que c’est du matériel professionnel très spécifique, ou certains produits qu’on pourrait trouver dans le commerce ? Y a-t-il des risques biologiques ou chimiques à gérer ?

BG : Nous utilisons des produits extrêmement spécifiques, totalement différents des produits accessibles dans le commerce classique. Par exemple, nous utilisons un dégraissant professionnel conçu à l’origine pour l’industrie hospitalière. Ce produit possède notamment des propriétés de destruction de l’ADN. Il n’est évidemment pas utilisé pour cette caractéristique dans le milieu hospitalier, mais nous avons été directement sollicités par le laboratoire fabricant et avons adapté son usage à nos protocoles de décontamination post-traumatique. Ces produits sont classés dans des catégories professionnelles réglementées.

Nous travaillons avec des désinfectants répondant à des normes hospitalières très strictes, notamment virucides, bactéricides et fongicides à large spectre, comme la norme EN 14476.

D’ailleurs, depuis le 1er janvier 2026, le Certibiocide est devenu obligatoire pour les décideurs, acquéreurs et distributeurs de certains désinfectants professionnels TP2, TP3 et TP4. Concrètement, cela signifie que ces produits ne peuvent plus être vendus ni achetés sans numéro Certibiocide. Ils sont réservés à des usages strictement professionnels et ne sont pas accessibles au grand public. Même leur dénomination commerciale ne laisse pas apparaître leur utilisation dans le nettoyage traumatique.

Les produits du commerce classique sont totalement inadaptés à ce type d’intervention.

Nous travaillons avec des désinfectants répondant à des normes hospitalières très strictes, notamment virucides, bactéricides et fongicides à large spectre, comme la norme EN 14476. La norme AFNOR NF EN 14476 est une norme européenne permettant d’évaluer l’activité virucide d’un produit avant sa mise sur le marché. Concrètement, elle certifie qu’un désinfectant est capable d’inactiver des virus enveloppés ou non enveloppés responsables de nombreuses contaminations, comme les Coronavirus, les virus Influenza, l’Herpes virus, le VIH, les Norovirus ou encore certains Rotavirus. Cette norme est aujourd’hui une référence essentielle dans le domaine médical et hospitalier. Elle garantit que le désinfectant participe activement à la prévention des infections et des contaminations croisées.

Depuis la pandémie mondiale, de nombreux produits sont apparus sur le marché avec des appellations parfois trompeuses. Par exemple, certains gels hydroalcooliques ou produits dits “désinfectants” ne disposent en réalité d’aucune efficacité démontrée contre les virus. C’est précisément pour cette raison que la norme EN 14476 est essentielle : elle permet de distinguer les produits réellement efficaces contre les agents viraux des simples produits d’entretien classiques. Nous utilisons également du matériel strictement professionnel :

  • des appareils de désinfection par voie aérienne,
  • des équipements respiratoires à ventilation assistée,
  • des pulvérisateurs et aspirateurs spécifiques provenant notamment des États-Unis,
  • une monobrosse
  • des équipements de protection individuelle complets,
  • des consommables tels que franges, lavettes, éponges, abrasifs
  • et des outils de démolition (ponçeuse béton) lorsque les fluides biologiques ont traversé les matériaux.

Les risques sont extrêmement réels dans notre métier :

  • agents pathogènes,
  • bactéries,
  • virus,
  • moisissures,
  • fluides biologiques,
  • odeurs toxiques,
  • produits chimiques,
  • mais aussi risques émotionnels et psychologiques.

On ne peut pas improviser dans ce domaine. C’est un métier qui nécessite des protocoles extrêmement stricts, des connaissances en microbiologie, en chimie, en gestion du risque infectieux et une rigueur absolue dans l’utilisation des équipements et des produits.

Photographie de nettoyage post-crime lors d’une formation dispensée par la société ORIZONS Après-vie © Baptiste Girardet

SA : Est-ce qu’il t’arrive d’être en contact direct avec les proches de la victime ? Comment tu gères cette dimension humaine, émotionnelle, qui va bien au-delà du simple nettoyage ?

BG : Oui, très souvent. Et honnêtement, c’est probablement la partie la plus importante du métier. Cette approche humaine commence dès le premier contact téléphonique.

Lorsque je suis sollicité, je n’accueille jamais les personnes avec un simple « bonjour ». Parce que les personnes qui nous appellent ne vivent généralement pas un “bon jour”, mais plutôt l’un des pires jours de leur existence. Derrière chaque appel, il y a une détresse, un choc, parfois une découverte traumatique qui vient de bouleverser une famille entière. Quand nous arrivons sur place, les proches sont souvent épuisés administrativement, émotionnellement détruits, sidérés par ce qu’ils viennent de vivre.

Certaines personnes culpabilisent, s’excusent de nous solliciter. D’autres n’osent même plus entrer dans le logement. Notre rôle consiste aussi à protéger les familles d’images qu’elles ne devraient jamais avoir à gérer seules. Il faut savoir écouter, rassurer, expliquer sans brutalité, sans froideur et sans jugement. Nous intervenons avec énormément de discrétion, de neutralité et d’humilité.

Derrière chaque intervention, il y a une histoire humaine. Et je pense sincèrement que notre société civile oublie trop souvent cette dimension. Dans notre métier, il faut être capable d’empathie sans pour autant absorber une histoire qui ne nous appartient pas. C’est un équilibre extrêmement fragile. Parce qu’à force d’entrer dans l’intimité des drames humains, certaines situations peuvent nous marquer profondément. Et lorsque cela devient trop lourd émotionnellement, ou lorsque nous sentons qu’une intervention continue de nous habiter psychiquement, alors il est indispensable de consulter.

C’est pour cette raison que nous travaillons avec des partenaires spécialisés dans l’accompagnement émotionnel : psychologues, sophrologues, préparateurs mentaux, étiothérapeutes… Demander de l’aide n’est pas une faiblesse dans ce métier, d’ailleurs le contrat qui est avec un(e) franchisé(e) prévoit l’obligation une fois par trimestre de fournir un justificatif d’accompagnement émotionnel. C’est au contraire une nécessité pour continuer à accompagner les autres avec justesse, dignité et stabilité émotionnelle.

SA : Ce métier laisse forcément des traces. Comment tu te protèges mentalement ? Est-ce qu’il existe un suivi psychologique dans ce secteur, ou c’est encore quelque chose de tabou ?

BG : Ce métier laisse des traces, oui. On ne peut pas être confronté régulièrement à la mort, à la détresse ou à certaines scènes sans être impacté. Personnellement, mon passé chez les pompiers puis en Police Technique et Scientifique m’a donné des outils de gestion émotionnelle. Mais cela ne rend pas invulnérable. Il est essentiel d’avoir des espaces de parole, une équipe soudée et une vraie hygiène mentale. Pourtant, dans ce secteur, le suivi psychologique reste encore très tabou. Beaucoup pensent qu’il faut “encaisser”. Je pense au contraire qu’il faut professionnaliser aussi l’accompagnement psychologique des intervenants. La santé mentale des techniciens est un véritable enjeu.

SA : Des séries comme Dexter, The Cleaning Lady ou des films mettent en scène des « nettoyeurs ». Qu’est-ce qui t’a le plus fait rire ou grincer des dents dans ces représentations par rapport à ton vrai quotidien ?

BG : Ce qui fait sourire, c’est souvent la rapidité irréaliste des interventions et l’absence totale de protocoles de sécurité. Dans la réalité, une scène traumatique, ce n’est pas quelqu’un avec une serpillière et des gants ménagers.

Il y a des risques biologiques majeurs, des procédures très strictes, des équipements lourds et surtout une dimension humaine totalement absente de beaucoup de fictions. Ce qui me dérange parfois, c’est aussi la fascination pour le “glauque”. Notre métier n’est pas là pour nourrir un voyeurisme. Il est là pour restaurer de la dignité et protéger des familles. Même si certaines œuvres restent divertissantes, le vrai quotidien est beaucoup plus humain, silencieux et respectueux.

Par exemple, dans la série The Cleaning Lady, il y a une scène particulièrement intéressante où la “nettoyeuse” Thony De La Rosa explique à un membre de la mafia, Arman Morales, qu’il faut agir très rapidement après le meurtre qu’il vient de commettre par arme à feu, parce que le sang va pénétrer dans le béton par gravité. Et ça, pour le coup, c’est totalement exact. Les fluides biologiques migrent extrêmement vite dans les matériaux poreux comme le béton, les joints, les parquets ou certains revêtements. Plus on attend, plus la contamination pénètre en profondeur, ce qui complique énormément la décontamination et peut imposer la dépose complète des matériaux.

En revanche, dans cette même scène, le personnage explique qu’il faudrait utiliser du “peroxyde de sodium” pour nettoyer le sang sur le béton. Et là, c’est faux… mais surtout extrêmement dangereux. Le peroxyde de sodium n’est pas un “produit de nettoyage” classique. Il s’agit d’un agent chimique industriel extrêmement réactif, classé comme comburant puissant et corrosif sévère dans les fiches de données de sécurité internationales. Concrètement, ce produit peut :

  • provoquer un incendie ou une explosion au contact de certaines matières,
  • provoquer de graves brûlures cutanées et lésions oculaires,
  • dégager des réactions chimiques extrêmement violentes au contact de l’eau ou de matières organiques,
  • libérer des substances corrosives comme l’hydroxyde de sodium,
  • générer des projections chimiques très dangereuses,
  • et exposer l’utilisateur à des vapeurs et poussières particulièrement agressives pour les voies respiratoires.

Photographies de nettoyage post-crime lors d’une formation dispensée par la société ORIZONS Après-vie © Baptiste Girardet

Les fiches de sécurité précisent d’ailleurs explicitement que ce produit :

  • nécessite des équipements respiratoires spécialisés,
  • impose des protections intégrales visage / peau,
  • ne doit jamais être manipulé sans formation chimique adaptée,
  • et peut réagir violemment avec l’humidité, les matières combustibles ou certains composés organiques.

Dans un environnement post-traumatique contenant justement :

  • du sang,
  • des fluides biologiques,
  • des matières organiques,
  • de l’humidité,
  • des textiles,
  • du bois,
  • ou des matériaux poreux,

l’utilisation d’un tel produit serait totalement irresponsable et pourrait mettre gravement en danger :

  • l’intervenant,
  • les occupants du logement,
  • les voisins,
  • mais aussi les structures du bâtiment elles-mêmes.

Ce type de substance n’a absolument pas vocation à être utilisé dans des opérations de nettoyage traumatique courantes. C’est précisément le problème de certaines fictions : elles mélangent parfois des éléments techniquement exacts avec des références chimiques totalement inadaptées ou dangereuses. Il est également important de préciser qu’au sein du réseau ORIZONS après-vie, nous ne pouvons jamais intervenir avant la fin complète des investigations judiciaires.

Nous nous assurons systématiquement de disposer soit :

  • d’une réquisition judiciaire,
  • soit d’un certificat de décès accompagné d’une autorisation de nettoyage délivrée après enquête décès, en nous rapprochant du service enquêteur ayant diligenté les investigations.

Notre rôle n’est pas d’interférer avec une scène, mais d’intervenir uniquement après le travail des enquêteurs et des sciences forensiques, afin de procéder à la décontamination des lieux dans le respect total de la procédure judiciaire. C’est précisément pour cette raison que les entreprises spécialisées utilisent des protocoles chimiques strictement encadrés, des désinfectants normés et des produits compatibles avec une activité de décontamination professionnelle. Dans notre métier, on ne “teste” jamais des produits vus dans des séries télévisées. Chaque produit utilisé doit être :

  • réglementairement autorisé,
  • maîtrisé techniquement,
  • compatible avec les matériaux,
  • et manipulé dans le respect absolu des règles de sécurité chimique et biologique.

Dans notre métier, les produits utilisés, les protocoles et les méthodes d’intervention sont strictement encadrés, normés et manipulés avec une rigueur absolue.

SA : Tu interviens une fois que la police scientifique et les enquêteurs ont terminé leur travail puisque ton rôle c’est d’effacer, pas vraiment de rechercher. Mais est-ce qu’il t’est déjà arrivé, en nettoyant, de tomber sur un élément qui avait échappé aux premiers intervenants ?

BG : Oui, cela peut arriver. Il faut comprendre qu’une scène évolue énormément une fois le travail technique terminé : déplacement de mobilier, démontage d’éléments, accès à des zones auparavant inaccessibles… Il nous est déjà arrivé de découvrir des objets, des documents ou certains éléments passés inaperçus dans des recoins, dans des appareils électro-ménagers, sous des meubles ou dans des zones très contaminées. Dans ces cas-là, nous avons une obligation morale et professionnelle : immédiatement stopper l’intervention et prévenir les autorités compétentes.

Mon passé en Police Technique et Scientifique m’a appris une chose essentielle : même après la fin apparente d’une scène, il faut garder énormément de rigueur et d’humilité. Je vais ici citer deux cas de figure pour lesquels nous avons stoppé notre intervention et appelé le directeur d’enquête :

  • Nous intervenions dans le cadre d’un suicide par arme à feu, dans une chambre à coucher. Le contexte médiatique de l’affaire faisait que dans l’environnement ou nous progressions pour décontaminer les lieux avant l’arrivée de la famille, un commissaire, deux enquêteurs OPJ et le maire de la commune étaient présents. Lors du mode opératoire, mon collaborateur à trouver un étui de munition percuté, disposé au sol, situé derrière une table de chevet qu’il avait déplacé. Nous avons stoppé nos actions, l’officier de police judiciaire présent dans les lieux a prélevé cet étui, puis nous avons poursuivi notre intervention.
  • Nous intervenions dans le cadre d’un crime, une prostituée tuée par un de ses clients. La réquisition de nos services consistait à décontaminer les lieux puis à débarrasser intégralement le contenu de l’appartement. Le directeur d’enquête qui à briser le scellé de l’appartement (lieu des faits) nous avait confié être à la recherche d’un passeport de la victime défunte, et que malgré la perquisition faite, le passeport demeurait introuvable. Lors des opérations de débarras, j’ai trouvé le passeport de la victime cachée dans un cuiseur à riz électrique. Ce document a pu ainsi être remis au service enquêteur.

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