Un rapport de vraisemblance de 170 quadrillions a été présenté devant les jurés du tribunal de Durham, en Caroline du Nord, lors du procès de Miguel Salguero-Olivares, accusé du meurtre de Faith Hedgepeth en 2012 [1]. Ce chiffre, issu de l’analyse d’un mélange ADN prélevé sur le corps de la victime, apporte un soutien statistique extrêmement fort à l’hypothèse selon laquelle l’accusé compte parmi les contributeurs de ce mélange. Il ne constitue pourtant pas une preuve de sa culpabilité. Les témoignages des 14 et 15 octobre 2026 illustrent une difficulté majeure de l’expertise génétique, qui consiste à comprendre précisément ce que les statistiques permettent d’établir et les questions auxquelles elles ne peuvent pas répondre.
Neuf ans d’enquête avant une identification génétique
Le 7 septembre 2012, Faith Hedgepeth, étudiante de 19 ans à l’université de Caroline du Nord à Chapel Hill, est retrouvée morte dans son appartement. L’enquête mobilise de nombreux prélèvements biologiques, mais les comparaisons génétiques initiales ne permettent d’identifier aucun suspect. En 2021, le recours à la généalogie génétique d’investigation conduit les enquêteurs jusqu’à Miguel Salguero-Olivares [2]. Cette méthode consiste à exploiter des correspondances génétiques avec des personnes apparentées afin d’orienter les recherches vers un individu susceptible d’être à l’origine d’une trace. Dans ce dossier, elle a permis d’identifier des parents éloignés du suspect, qui ont ensuite été entendus et ont fourni leur ADN [2]. Un échantillon prélevé à son insu lors d’un contrôle routier, deux jours avant l’annonce de son arrestation le 16 septembre 2021, a permis une comparaison directe avec son profil [2].
Quatorze ans après les faits, son procès s’est ouvert à Durham. Les audiences d’octobre 2026 accordent une place importante aux résultats génétiques. Erin Ermish, scientifique du laboratoire de criminalistique de l’État de Caroline du Nord, présente les analyses réalisées sur le corps de la victime et sur plusieurs objets retrouvés sur les lieux [1]. Son témoignage met notamment en lumière l’utilisation de rapports de vraisemblance pour évaluer la force des correspondances génétiques.
Ce que signifient réellement 170 quadrillions
Selon WRAL, média d’information américain, l’experte a indiqué le 15 octobre 2026 que les résultats obtenus sur un prélèvement effectué sur le corps de la victime étaient 170 quadrillions de fois plus probables si le mélange provenait de Faith Hedgepeth (la victime) et de Miguel Salguero-Olivares (le suspect) que s’il provenait de la victime et d’un individu inconnu non apparenté [1]. Les sources américaines parlent de 170 septillion, car les États-Unis utilisent l’échelle courte, dans laquelle un septillion correspond à 1 suivi de 24 zéros, soit un quadrillion en français [1]. La valeur s’écrit donc 1,7 × 10²⁶.
Ce nombre correspond à un rapport de vraisemblance, ou likelihood ratio (LR) en anglais. Il compare la probabilité d’observer les résultats scientifiques sous deux hypothèses alternatives, formulées le plus souvent au regard des positions de l’accusation et de la défense. Plus ce rapport est élevé, plus les observations soutiennent la première hypothèse par rapport à la seconde. Il ne signifie cependant pas que la culpabilité de l’accusé serait 170 quadrillions de fois plus probable que son innocence et il ne représente pas non plus la probabilité que l’ADN provienne de lui. Cette distinction est fondamentale puisque le rapport porte sur la probabilité des observations sous les hypothèses retenues et non sur la probabilité que ces hypothèses soient vraies [5].
La valeur dépend aussi de l’hypothèse alternative choisie. Celle retenue ici porte sur un individu inconnu non apparenté et ne couvre donc pas l’éventualité qu’un proche parent de l’accusé, qui partage une partie de son patrimoine génétique, soit à l’origine du mélange. La question se pose d’autant plus naturellement que l’identification est passée par des personnes apparentées, et un rapport calculé face à l’hypothèse d’un frère de l’accusé serait bien plus faible.
Pour écarter cette hypothèse, les enquêteurs ne s’en remettent pas au seul calcul statistique. Ils travaillent aussi sur l’environnement familial du suspect afin d’identifier les proches susceptibles de constituer d’autres sources plausibles de l’ADN, comme un frère ou un père présent dans la région au moment des faits. Lorsque de telles personnes existent, il faut encore vérifier si elles peuvent être écartées, soit par une comparaison directe de leur profil génétique, soit par des éléments établissant qu’elles ne pouvaient pas se trouver sur les lieux, comme un alibi vérifié. Si aucun proche n’entre en ligne de compte ou si tous ont pu être exclus, l’hypothèse d’un individu inconnu non apparenté constitue bien l’alternative pertinente pour l’évaluation.
Les autres analyses présentées au procès illustrent également la diversité des résultats. Un second prélèvement corporel a conduit à une valeur de 114 quadrillions, calculée selon les mêmes hypothèses [3]. Sur le haut d’une bouteille de rhum que l’accusation considère comme l’arme du crime, l’experte a annoncé un rapport de vraisemblance de 48,6 septillions, soit environ 4,86 × 10⁴³ [3]. Ce chiffre, très supérieur à celui des prélèvements corporels, ne signifie pas que la bouteille apporte un soutien plus fort à la mise en cause de l’accusé, car les hypothèses comparées ne sont pas les mêmes. Pour les prélèvements corporels, l’hypothèse alternative associait la victime à un individu inconnu, alors que pour la bouteille elle reposait sur deux contributeurs inconnus [3]. Le calcul intègre alors aussi la rareté du profil de la victime elle-même, dont la présence sur un objet retrouvé chez elle n’avait rien de surprenant. La défense a d’ailleurs demandé à l’experte si ce choix pouvait influer sur la valeur obtenue [4].
En revanche, l’ADN retrouvé sur le corps de la bouteille, zone qui n’avait pas été analysée initialement, n’a pu être rattaché ni à l’accusé ni à la victime [4]. Les profils obtenus sous les ongles de la main gauche de la victime ne permettaient quant à eux ni de rapprocher l’accusé ni de l’exclure [3]. Ces résultats ne sont pas nécessairement contradictoires, car la quantité d’ADN récupérée et la composition des mélanges peuvent varier d’une zone à l’autre d’un même objet. Leur interprétation exige néanmoins de distinguer les prélèvements concernés et les conclusions effectivement autorisées par chacun.

Par Monica Casey, WRAL Durham reporter
Identifier une source ne suffit pas à expliquer un contact
Une correspondance génétique, même accompagnée d’un rapport de vraisemblance extrêmement élevé, ne permet pas nécessairement de déterminer dans quelles circonstances l’ADN s’est retrouvé sur un support. L’évaluation peut porter sur l’origine biologique d’une trace, ce que les sciences forensiques désignent comme le niveau de la source [6]. Elle peut également chercher à départager différentes activités susceptibles d’expliquer sa présence, comme un contact direct ou un transfert indirect. Ce second niveau, celui de l’activité, nécessite d’autres informations et, lorsque les données scientifiques le permettent, une évaluation spécifique [7]. Un rapport de vraisemblance calculé pour la question de la source ne peut donc pas être reporté tel quel sur celle de l’activité [6].
L’ADN peut persister après un contact et être transféré secondairement par l’intermédiaire d’une personne ou d’un objet [7]. Sa présence ne permet donc pas, à elle seule, de dater précisément le dépôt ni d’établir le geste qui l’a produit. La nature du matériel biologique pèse toutefois sur cette évaluation. Dans l’affaire Hedgepeth, la mise en évidence de spermatozoïdes dans des prélèvements intimes restreint fortement les activités envisageables, sans établir pour autant le moment du dépôt ni son lien avec l’homicide [3]. Les rapports présentés au tribunal apportent ainsi des informations sur les contributeurs possibles aux mélanges génétiques, mais ils ne doivent pas être interprétés automatiquement comme une démonstration des circonstances du meurtre.
Cette distinction occupe une place importante dans les recommandations de l’European Network of Forensic Science Institutes (ENFSI), qui préconisent d’évaluer les résultats scientifiques au regard d’hypothèses clairement définies et adaptées aux questions du dossier [5].
Le risque d’inverser les probabilités
L’une des erreurs les plus connues dans l’interprétation des preuves scientifiques est le sophisme du procureur, selon l’expression proposée par Thompson et Schumann en 1987 [8]. Malgré son nom, elle n’est pas propre à l’accusation et peut être commise par tout acteur du procès. Elle consiste à confondre la probabilité d’observer un résultat si une hypothèse est vraie avec la probabilité que cette hypothèse soit vraie compte tenu du résultat. Un exemple de la vie courante montre que ces deux grandeurs n’ont rien d’équivalent. La probabilité qu’un magistrat en France parle français est proche de 1, tandis que la probabilité qu’une personne parlant français soit magistrat est infime. Personne ne commettrait la confusion dans ce cas, mais elle devient beaucoup plus difficile à déceler lorsqu’elle porte sur des valeurs chiffrées issues d’une analyse génétique. Lire les 170 quadrillions comme une probabilité de culpabilité, lecture écartée plus haut, en serait un exemple.
Le raisonnement bayésien permet de contextualiser précisément l’apport de l’expertise. Le rapport de vraisemblance mesure la force avec laquelle les observations soutiennent une hypothèse plutôt que l’autre, sans indiquer à lui seul la probabilité que l’une ou l’autre soit vraie. Il agit comme un multiplicateur appliqué à l’appréciation que l’on pouvait porter sur ces hypothèses avant l’analyse génétique, à partir des autres éléments du dossier tels que l’emploi du temps de la personne mise en cause ou les témoignages recueillis. Cette appréciation relève du juge et non de l’expert [9]. Un même rapport de vraisemblance peut ainsi conduire à des conclusions très différentes selon que la personne a été désignée par un faisceau d’indices concordants ou identifiée par le seul rapprochement opéré dans un fichier génétique, comme le FNAEG en France. Lorsque le rapport atteint des valeurs comparables à celles du procès Hedgepeth, cette appréciation initiale pèse beaucoup moins sur la question de la source, et le débat se déplace vers le choix des hypothèses comparées, le risque d’erreur et les circonstances du dépôt.
L’affaire Sally Clark, au Royaume-Uni, illustre les conséquences de cette confusion. Poursuivie pour le meurtre de ses deux fils, âgés de quelques semaines, cette mère a été condamnée en novembre 1999 après que le pédiatre Roy Meadow a affirmé devant le jury que la probabilité de deux morts subites du nourrisson dans une famille comparable à la sienne était de 1 sur 73 millions [10]. Ce chiffre avait été obtenu en élevant au carré une estimation de 1 sur 8 543, comme si les deux décès étaient indépendants, alors que des facteurs génétiques ou environnementaux propres à une même famille rendent cette hypothèse très discutable [11]. Il a surtout été compris, notamment par une partie de la presse, comme la probabilité que les décès soient accidentels, c’est-à-dire comme la probabilité que la mère soit innocente [12]. Or le double meurtre d’enfants par leur mère est lui aussi un événement extrêmement rare, et la seule question pertinente portait sur la probabilité relative de ces deux explications au regard des observations [11]. La condamnation a été annulée en janvier 2003, principalement en raison d’analyses microbiologiques qui n’avaient pas été communiquées à la défense [10]. Dès octobre 2001, la Royal Statistical Society avait publiquement dénoncé le mauvais usage des statistiques dans cette affaire [11].
L’essor du génotypage probabiliste rend cette vigilance d’autant plus nécessaire. Des logiciels comme STRmix ou EuroForMix permettent d’interpréter des mélanges complexes et des traces de faible quantité en modélisant les phénomènes qui altèrent les profils, notamment la disparition d’allèles (drop-out) et l’apparition d’allèles parasites (drop-in) [13]. Ils produisent fréquemment des rapports de vraisemblance de plusieurs milliards, voire des valeurs du même ordre que celles présentées à Durham. La valeur obtenue dépend toutefois des hypothèses comparées, du nombre de contributeurs retenus, des paramètres du modèle et des données de population utilisées, si bien que deux analyses d’un même profil peuvent aboutir à des valeurs différentes sans que l’une ou l’autre soit nécessairement erronée.
Un rapport de vraisemblance de 170 quadrillions ne signifie pas davantage que le risque d’erreur soit de 1 sur 170 quadrillions. Le calcul suppose que le profil a été correctement obtenu et rattaché au bon prélèvement. Les risques de contamination ou d’inversion d’échantillons, même faibles, sont généralement bien supérieurs à de telles valeurs et peuvent, lorsqu’ils ne sont pas négligeables, limiter la force probante de l’élément génétique bien davantage que la rareté du profil [14].
Une expertise qui doit pouvoir être comprise et discutée
Le contre interrogatoire d’Erin Ermish a porté sur les méthodes d’analyse et sur la possibilité d’une dégradation des échantillons conservés pendant plusieurs années [3]. La défense a également interrogé les choix de prélèvement et les résultats obtenus sur différentes parties de la bouteille de rhum [4]. Ces échanges montrent l’importance de rendre les conclusions scientifiques compréhensibles sans en modifier la portée. Un chiffre impressionnant peut donner une apparence de certitude absolue, alors que son interprétation demeure limitée à une question précise.
L’ENFSI recommande notamment que les rapports d’expertise exposent les hypothèses examinées et les limites de l’évaluation [5]. L’objectif est de permettre aux destinataires de comprendre la force des observations sans confondre cette appréciation scientifique avec la décision judiciaire. Cette exigence concerne directement les experts, qui doivent expliquer leurs résultats dans un langage accessible sans abandonner les nuances nécessaires. Elle concerne aussi les magistrats et les enquêteurs, dont les questions peuvent aider à déterminer si une conclusion répond réellement aux hypothèses discutées dans le dossier.
Dans le procès Hedgepeth, comprendre le rapport de 170 quadrillions suppose ainsi de connaître les prélèvements auxquels il se rapporte et les hypothèses utilisées pour le calculer. Les résultats obtenus sur les autres scellés doivent être examinés pour ce qu’ils apportent individuellement, sans être éclipsés par les chiffres les plus spectaculaires.
L’interprétation et la vraie valeur de la preuve
Les témoignages scientifiques présentés à Durham rappellent qu’une analyse génétique ne répond pas nécessairement à toutes les questions soulevées par une enquête. Elle peut apporter un soutien extrêmement fort à une hypothèse concernant l’origine d’une trace sans établir les circonstances exactes de son dépôt. Un rapport de vraisemblance ne remplace ni l’examen des autres éléments du dossier ni l’appréciation des hypothèses relatives aux faits, qui relève de la juridiction. Pour le magistrat, la valeur annoncée ne prend son sens qu’au regard des conditions de son calcul. Savoir quel prélèvement a été analysé, quelles hypothèses ont été opposées et si l’évaluation porte sur la source de l’ADN ou sur l’activité à l’origine de son dépôt permet de situer ce que l’expertise établit réellement. La clarté avec laquelle l’expert expose ces éléments, dans son rapport comme à l’audience, fait partie intégrante de la qualité de son travail [5].
Références
[1] WRAL. 170 septillion times more likely, Expert testifies about DNA in UNC student murder trial. 15 octobre 2026.
[2] ABC11. Court documents reveal how investigators linked suspect in Faith Hedgepeth’s murder. 24 janvier 2022.
[3] 9th Street Journal. Day 14 of the Faith Hedgepeth trial, Scientist testifies on DNA evidence. 15 octobre 2026.
[4] The Daily Tar Heel. Forensic scientist connects defendant’s DNA to crime scene during Faith Hedgepeth murder trial. Octobre 2026.
[5] European Network of Forensic Science Institutes (ENFSI). ENFSI Guideline for Evaluative Reporting in Forensic Science. Version 3.0, 2015.
[6] Gill P., Hicks T., Butler J.M. et al. (2018). DNA commission of the International society for forensic genetics, assessing the value of forensic biological evidence, guidelines highlighting the importance of propositions, Part I, evaluation of DNA profiling comparisons given (sub-) source propositions. Forensic Science International, Genetics, 36, 189-202.
[7] Gill P., Hicks T., Butler J.M. et al. (2020). DNA commission of the International society for forensic genetics, assessing the value of forensic biological evidence, guidelines highlighting the importance of propositions, Part II, evaluation of biological traces considering activity level propositions. Forensic Science International, Genetics, 44, 102186.
[8] Thompson W.C., Schumann E.L. (1987). Interpretation of statistical evidence in criminal trials, the prosecutor’s fallacy and the defense attorney’s fallacy. Law and Human Behavior, 11(3), 167-187.
[9] Aitken C., Roberts P., Jackson G. (2010). Fundamentals of probability and statistical evidence in criminal proceedings, guidance for judges, lawyers, forensic scientists and expert witnesses. Royal Statistical Society, Practitioner Guide No 1.
[10] Court of Appeal (England and Wales). R v Clark [2003] EWCA Crim 1020, 11 avril 2003.
[11] Royal Statistical Society (2001). Royal Statistical Society concerned by issues raised in Sally Clark case. Communiqué de presse, 23 octobre 2001.
[12] Royal Statistical Society (2002). Lettre au Lord Chancellor relative à la présentation des preuves statistiques dans les procès pénaux, janvier 2002.
[13] Gill P., Gusmão L., Haned H. et al. (2012). DNA commission of the International Society of Forensic Genetics, recommendations on the evaluation of STR typing results that may include drop-out and/or drop-in using probabilistic methods. Forensic Science International, Genetics, 6(6), 679-688.
[14] Thompson W.C., Taroni F., Aitken C.G.G. (2003). How the probability of a false positive affects the value of DNA evidence. Journal of Forensic Sciences, 48(1), 47-54.
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