La criminalistique moderne est devenue incontournable dans les affaires délictuelles et criminelles et s’impose au quotidien comme un redoutable outil d’aide à l’enquête. Ce que nous voyons aujourd’hui n’est pas le fruit du hasard, mais celui d’une très longue expérience internationale, vieille de plusieurs siècles. À travers les techniques qui composent la police scientifique et la science forensique, on peut établir une chronologie des plus anciennes aux plus récentes.
Comprendre et décrypter le corps humain
Ce sont souvent des médecins qui, au cours de l’histoire, par leurs travaux pratiques et leurs recherches, contribuent, volontairement ou non, aux avancées de la police scientifique. En 1684, le médecin-botaniste anglais Nehemiah Grew décrit les crêtes papillaires des doigts et des paumes devant la Royal Society. Une approche purement anatomique, que complète l’Italien Marcello Malpighi (1628-1694), considéré comme le fondateur de l’anatomie microscopique ou histologie. De son côté, le Tchèque Jan Evangelista Purkinje (1787-1869) est également un anatomiste réputé. Il apporte aux sciences biomédicales l’étude des glandes sudoripares, qui produisent la sueur. Il propose en 1823 une première classification des dessins papillaires, sans percevoir toutefois, à cette époque, leur utilité « technique » ni leur valeur identificatrice.
Première tentative d’application de l’identification par les empreintes papillaires
C’est un administrateur britannique en poste au Bengale, William Herschel, qui utilise pour la première fois, en 1858, les empreintes digitales et palmaires, en faisant apposer la main entière sur un contrat passé avec un entrepreneur local de travaux publics. À ce stade, aucune étude scientifique ne prouve encore la valeur identificatrice formelle des empreintes.
L’anthropométrie judiciaire, première technique d’identification
Il faut attendre 1882 pour que le Parisien Alphonse Bertillon (1853-1914) mette au point, en France, la première méthode scientifique fiable d’identification des récidivistes. Il s’appuie sur une batterie de mesures osseuses et corporelles (taille, envergure, longueur et largeur de la tête, longueur de l’oreille droite, du pied gauche, du médius, coudée, etc.) pour élaborer ce que l’on appellera « le bertillonnage », que toutes les polices du monde reprennent à leur compte. Il développe aussi la photographie signalétique (face et profil), la photographie métrique des scènes de crime et le portrait parlé, et publie de nombreux ouvrages sur ses méthodes et ses protocoles jusqu’à sa mort en 1914.

La fiche du signalement anthropométrique d’Alphonse Bertillon après traitement colorimétrique à l’aide de l’intelligence artificielle. ©SRPTS Paris
Une révolution scientifique et judiciaire, les empreintes digitales
Dix ans après les premiers succès de l’anthropométrie française, une autre méthode arrive d’outre-Manche et bouleverse tout. L’Anglais Sir Francis Galton (1822-1911) publie en 1892 une étude sur les dessins caractéristiques que nous portons au bout des doigts. Ces dermatoglyphes, ces empreintes digitales, nous différencient formellement les uns des autres. Galton signe avec Finger Prints le premier ouvrage de référence consacré au sujet et en établit le caractère identificateur. Ses travaux prolongent les observations de William Herschel et celles du médecin écossais Henry Faulds, qui avait proposé dès 1880, dans la revue Nature, d’exploiter les traces papillaires pour identifier les auteurs d’infractions.
La première affaire résolue grâce à cette méthode l’est en 1892, en Argentine, à l’occasion d’un double infanticide commis à Necochea, à environ 500 km au sud de Buenos Aires. Une mère, Francisca Rojas, tue ses deux enfants de 6 et 4 ans et accuse un voisin. Des traces papillaires ensanglantées sont relevées par l’inspecteur Eduardo Álvarez, chargé de l’enquête, sur un support où seul l’auteur des faits a pu les déposer. La comparaison avec les empreintes de l’homme incriminé et de la mère, conduite selon le système de classification mis au point par Juan Vucetich, désigne formellement Francisca Rojas. Elle passe aux aveux. Cette méthode s’impose internationalement à compter des années 1900 et détrône progressivement l’anthropométrie.
La création du premier laboratoire de police scientifique
Edmond Locard (1877-1966), médecin et élève du célèbre médecin légiste Alexandre Lacassagne, fonde à Lyon, en 1910, le premier laboratoire de police scientifique au monde dans les combles du palais de justice. Il y formalise le « principe de l’échange », selon lequel « nul ne peut agir avec l’intensité que suppose l’action criminelle sans laisser des marques multiples de son passage ». La formule reste d’actualité. Locard est à l’origine de nombreuses recherches au service de la criminalistique moderne comme la balistique, la toxicologie, ou encore l’analyse de l’écriture, c’est un touche-à-tout. Il rédige un traité de criminalistique en sept volumes, de nombreux ouvrages professionnels, des romans et même un manuel de philatélie, autre passion. On peut entendre les récits qu’il fait de sa carrière sur le site de l’INA.
En Suisse, Rodolphe Archibald Reiss (1875-1929) avait créé un an plus tôt, en 1909, l’Institut de police scientifique de Lausanne, premier établissement universitaire au monde entièrement consacré à la discipline. Cette école de formation reste une référence internationale.
Le quotidien de la police scientifique moderne, résultat combiné de tous ces travaux
Les procédures et les protocoles utilisés de nos jours sont bien connus et maîtrisés de ces techniciens en blanc auxquels les procéduriers font appel dès les premières minutes de l’enquête. Une sérieuse formation, initiale et continue, est aujourd’hui dispensée à l’École nationale de police scientifique d’Écully (69), créée par arrêté du 12 septembre 2024, dont la devise est « In scientia veritas » (« La vérité dans la science »).
Cette formation est la base de l’excellence dans la gestion moderne des scènes d’infraction (recherche de traces et d’indices, fixation des lieux par la photographie, la vidéo, le plan, le scanner et le drone, prélèvement et conditionnement). Une excellence qui se poursuit dans les laboratoires (Lille, Paris, Lyon, Marseille, Toulouse et l’IRCGN à Pontoise), où les scellés confectionnés sur les lieux sont ensuite acheminés et analysés dans les différentes sections et divisions (biologie, microtraces, chimie, balistique, informatique, documents et écritures, toxicologie, etc.).
L’ADN et l’odontologie, les autres preuves formelles d’identification
- L’ADN (acide désoxyribonucléique), notre carte d’identité génétique, est devenu, en plus des empreintes digitales, une preuve formelle d’identification. Isolé dès 1869 par le Suisse Friedrich Miescher, il voit sa structure en double hélice établie en 1953 par l’Américain James Watson et le Britannique Francis Crick, à partir notamment des clichés de diffraction aux rayons X réalisés au King’s College de Londres par Rosalind Franklin et Maurice Wilkins. C’est un Britannique, Alec Jeffreys, qui met au point l’empreinte génétique en 1984 et l’applique à la criminalistique. La technique disculpe d’abord un suspect à tort mis en cause, en 1986, avant de confondre en 1987 l’auteur d’un double viol suivi de meurtre (affaire Colin Pitchfork). Depuis, l’ADN est devenu incontournable dans nombre d’affaires judiciaires.
- L’odontologie médico-légale est aujourd’hui un moyen formel d’identification. Outre la remarque de Chateaubriand, qui reconnaît le sourire « inimitable » (les dents mal positionnées) de la reine Marie-Antoinette lors de son exhumation en 1815, la première identification par la dentition à avoir fait date en France remonte à l’incendie du Bazar de la Charité, à Paris, le 4 mai 1897. La duchesse d’Alençon, sœur de l’impératrice Élisabeth d’Autriche dite Sissi, décède dans la catastrophe. Elle est identifiée par son dentiste, Isaac Davenport, qui reconnaît dans ses fiches les soins qu’il lui avait prodigués. L’affaire fonde la discipline, que le Cubain Oscar Amoedo formalise dès l’année suivante dans L’art dentaire en médecine légale.
Aujourd’hui, dans les affaires d’identification de victimes de catastrophe (accident aérien, tsunami, tremblement de terre, coulée de boue, attentat de masse), où sont impliquées de nombreuses victimes de plusieurs nationalités, les empreintes digitales, l’ADN et l’odontologie constituent les trois identifiants primaires reconnus. Le protocole appliqué est celui d’Interpol, qui propose des dossiers uniformisés (ante mortem et post mortem) en français, anglais, espagnol et arabe.
Des techniques plus confidentielles mais déjà éprouvées
- L’odorologie
Savez-vous que l’on peut retrouver l’odeur d’une personne sur un objet qu’elle a touché ? L’odeur qui se dégage en permanence de notre corps, à travers notre transpiration, serait propre à chacun d’entre nous. Ce sont des chiens spécialement dressés qui interviennent dans cette technique, d’origine hongroise, opérationnelle en France, à Écully, depuis 2003.
- L’entomologie médico-légale
Les insectes (larves et pupes) sont prélevés sur les corps en décomposition pour aider à estimer le délai post mortem. Le premier rapport français connu d’entomologie médico-légale porte sur une affaire de 1850, publiée en 1855 par le docteur Marcel Bergeret, médecin et entomologiste, à la suite d’une autopsie pratiquée sur un nouveau-né retrouvé dans le conduit d’une cheminée à Arbois (Jura). Depuis, la technique s’est affinée et ce sont aujourd’hui les gendarmes de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN), à Pontoise, qui sont passés maîtres dans ces analyses.
Une recherche internationale
Des études sont en cours dans différents laboratoires, en France et en Hongrie avec des abeilles, ou encore en Angleterre avec des crevettes d’eau douce, dont les tissus concentrent des résidus de stupéfiants prélevés dans les rivières. À suivre.
En Floride, aux États-Unis, une loutre cendrée nommée Splash a été dressée pour rechercher des corps dans les rivières, où les courants et le manque de visibilité ne permettent pas aux plongeurs d’être au maximum de leur efficacité. Elle expire des bulles d’air puis les réinhale et y reconnaît les marqueurs de la décomposition cadavérique. Elle n’a plus qu’à remonter prévenir son maître en tirant sur son masque, réclamant ainsi sa récompense, bien méritée. L’expérience reste isolée, avec neuf résultats positifs sur une trentaine de sorties opérationnelles.
En Indonésie, des chercheurs s’intéressent au contenu stomacal des punaises de lit, où de l’ADN humain exploitable a été retrouvé plusieurs semaines après le dernier repas de l’insecte. En Israël, on travaille sur le fruit du gardénia, dont est extrait un composé naturel, la génipine, écologique et efficace pour révéler les traces digitales latentes sur le papier.
À moins que, pour révéler ces traces invisibles à l’œil nu, l’Inde ne remplace les poudres conventionnelles, souvent toxiques, par des poudres d’origine végétale, extraites du haricot guar (Cyamopsis tetragonoloba) ou du pois mascate (Mucuna pruriens).
Des découvertes jusqu’où ?
Dernière piste en date, dans le monde de l’infiniment petit, le microbiome, ces communautés bactériennes qui se développent à la surface de notre peau et dont la composition varie d’un individu à l’autre. Une signature individuelle de plus, étudiée depuis une quinzaine d’années, qui pourra être exploitée dans un avenir proche.
Pour approfondir :

Le hors-série du magazine Historia « Scènes de crime – 150 ans de Police scientifique » (Sept/nov 2026) propose des articles passionnants sur des domaines très variés (Photographie, balistique, dactylotechnie, anthropologie médico-légale, comparaisons d’écriture, génétique, Etc…) ainsi qu’un témoignage rare de la directrice actuelle du SNPS Estelle Davet sur les défis passés et à venir de la police scientifique.
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