Que peut révéler la localisation d’un événement sur les activités d’une personne ?

  • 18 juin 2026
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Lors d’une récente intervention sur la RTS, le Professeur Quentin Rossy, spécialiste de l’analyse criminelle et de la traçologie à l’Université de Lausanne, est revenu sur plusieurs méthodes d’analyse utilisées en sciences criminelles. Parmi les exemples évoqués figurait une étude ayant tenté d’exploiter la localisation des œuvres attribuées à Banksy afin d’examiner leur compatibilité avec les lieux associés à l’un des suspects régulièrement cités dans les médias. Plus que la question de l’identité de l’artiste, ce cas illustre l’intérêt croissant porté à l’analyse spatiale dans les enquêtes. Depuis les travaux des Brantingham au début des années 80, les chercheurs s’intéressent à ce que la répartition géographique d’événements peut révéler sur les activités humaines et les comportements observés.

De la localisation à l’activité

Lorsqu’un événement est cartographié, l’information semble à première vue limitée à une simple position géographique. Pourtant, cette localisation résulte souvent d’une succession de décisions, de contraintes et d’habitudes. Les individus ne se déplacent pas de manière aléatoire. À force de fréquenter certains lieux et d’emprunter certains trajets, leurs activités laissent apparaître des schémas géographiques récurrents. L’analyse spatiale cherche précisément à identifier et à interpréter ces schémas. L’objectif n’est pas uniquement de savoir où quelque chose s’est produit, mais d’examiner ce que cette localisation peut révéler sur les activités qui l’ont précédée.

Une logique proche de celle des autres sciences forensiques

Cette approche présente des similitudes avec d’autres raisonnements utilisés en criminalistique. Lorsqu’un profil ADN est découvert sur un objet, l’enjeu n’est pas seulement d’identifier son origine. Les enquêteurs cherchent également à comprendre comment cette trace a été déposée et dans quelles circonstances.

L’analyse spatiale suit une logique comparable. La localisation d’un événement constitue une donnée observable. La question devient alors de déterminer quelles activités sont les plus compatibles avec cette observation. Dans le cas de Banksy, l’étude ne démontrait pas l’identité de l’artiste. Elle examinait simplement si la répartition spatiale des œuvres était davantage compatible avec les habitudes de déplacement attribuées à un individu particulier qu’avec une distribution aléatoire.

Comment le géoprofilage est-il réalisé ?

Dans la pratique, l’analyse spatiale repose souvent sur des outils de cartographie et des modèles statistiques permettant d’étudier la distribution géographique d’événements.

L’une des approches les plus connues consiste à rechercher si plusieurs faits présentent des concentrations spatiales particulières ou s’ils semblent organisés autour d’une zone fréquemment visitée par leur auteur. Dans le cadre du géoprofilage, certains modèles attribuent ainsi un poids différent aux localisations observées afin d’estimer les secteurs les plus compatibles avec les déplacements potentiels d’un individu. C’est par exemple un modèle de mélange de processus de Dirichlet (Dirichlet process mixture model) qui a été employé dans l’étude consacrée à Banksy. L’objectif n’est pas de désigner une adresse précise, mais de transformer une série de points sur une carte en informations exploitables pour l’enquête.

Ce que permet réellement le géoprofilage

Dans l’enquête criminelle, les méthodes spatiales sont souvent utilisées pour étudier des séries d’événements. Qu’il s’agisse de cambriolages, agressions, vols ou enlèvements de personnes, ces infractions peuvent présenter des distributions géographiques révélatrices de certaines habitudes de déplacement. L’analyse peut alors contribuer à identifier des zones d’activité, à estimer une zone d’ancrage (domicile, lieu de travail…) probable ou à mettre en évidence des liens entre différents faits. Ces méthodes permettent parfois de générer des hypothèses sur les activités d’un auteur inconnu, mais elles ne fournissent pas d’identification directe. Cette distinction est essentielle puisque les résultats obtenus doivent être interprétés comme des indications venant orienter l’enquête, et non comme des preuves directes.

Dans l’étude d’intérêt, les chercheurs ont observé que plusieurs œuvres se concentraient autour de lieux associés à Robin Gunningham, l’un des principaux noms cités par les médias, notamment certaines adresses résidentielles et espaces fréquentés au cours de sa vie. Cette compatibilité spatiale ne permettait pas de conclure qu’il était Banksy. Elle montrait néanmoins que la distribution géographique des œuvres n’était pas incohérente avec les déplacements et les activités qui lui étaient attribués.

Le défi de l’interprétation

L’une des principales difficultés réside dans l’interprétation des relations spatiales observées. Une concentration d’événements dans un secteur donné peut refléter les habitudes de déplacement d’un individu. Elle peut aussi s’expliquer par des caractéristiques propres à l’environnement. Un auteur peut privilégier certaines zones parce qu’elles offrent davantage d’opportunités, parce qu’elles sont plus accessibles par les transports ou simplement parce qu’il les connaît mieux. Des distributions spatiales comparables peuvent ainsi résulter de mécanismes très différents (en fonction de s’il pleut ou non, une même personne peut par exemple avoir des trajets sensiblement différents). C’est pourquoi les données spatiales sont rarement interprétées de manière isolée. Elles sont généralement confrontées à d’autres informations issues de l’enquête afin d’évaluer la cohérence des scénarios envisagés. Cette prudence méthodologique est au cœur des approches contemporaines de l’analyse criminelle.

Une trace souvent sous-estimée

L’affaire Banksy rappelle finalement l’idée que des lieux ou des déplacements peuvent constituer des traces au même titre que des objets, des documents ou des données numériques. Une localisation n’indique pas seulement où un événement s’est produit. Elle peut également fournir des informations sur les activités, les habitudes et les contraintes qui ont conduit à cet événement. Pour les sciences forensiques, l’enjeu n’est donc pas uniquement de cartographier des faits, mais de comprendre ce que leur répartition spatiale permet raisonnablement d’inférer sur les comportements humains.

Sources :

  • Brantingham, P. J., & Brantingham, P. L. (1981). Environmental Criminology. Sage Publications.
  • Canter, D., & Larkin, P. (1993). The Environmental Range of Serial Rapists. Journal of Environmental Psychology, 13(1), 63-69.
  • Hauge, M. V., Stevenson, M. D., Rossmo, D. K., & Le Comber, S. C. (2016). Tagging Banksy: Using geographic profiling to investigate a modern art mystery. Journal of Spatial Science, 61(1), 185-190.
  • Rossmo, D. K. (2000). Geographic Profiling. CRC Press.
  • Rossy, Q., & Ribaux, O. (2014). A collaborative approach for incorporating forensic case data into crime investigation using criminal intelligence analysis and visualisation. Science & Justice, 54(2), 146-153.

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