Après la mort, certains micro-organismes produisent eux-mêmes de l’éthanol, si bien qu’un taux d’alcool mesuré sur un corps ne prouve pas toujours une consommation avant le décès [1, 2]. Ce chiffre a pourtant une réelle incidence sur la compréhension des circonstances de la mort, en particulier après un accident de la circulation [2]. Une revue publiée en septembre 2026 dans l’International Journal of Legal Medicine fait le point sur les prélèvements, les marqueurs et les conditions de conservation qui permettent de distinguer une consommation réelle d’un artefact post-mortem [1]. Ses recommandations rejoignent celles qu’Olds et Jones avaient formulées en 2024 dans le Journal of Analytical Toxicology, avec des ordres de grandeur utiles aux magistrats, enquêteurs et experts judiciaires [2].
De l’éthanol fabriqué par les microbes après la mort
Dans les heures qui suivent le décès, les bactéries de l’intestin gagnent le système vasculaire puis les organes [2]. Certaines d’entre elles, de même que plusieurs levures, fermentent le glucose encore disponible et produisent de l’éthanol, un peu comme dans une cuve de vinification [1, 2]. Cette néoformation post-mortem dépend avant tout du délai écoulé avant l’autopsie, de la température ambiante et du degré de putréfaction [2]. Elle est jugée négligeable lorsque l’autopsie est pratiquée dans les 24 heures sur un corps sans signe de décomposition, ainsi que sur les corps retrouvés gelés [2]. Elle est accentuée sur les corps très traumatisés, dont les vaisseaux ouverts exposent le sang aux germes de l’environnement et plus encore lorsqu’ils ont séjourné dans l’eau ou ont été carbonisés [2]. Les victimes d’accidents de la circulation, souvent polytraumatisées, se trouvent de ce fait parmi les plus exposées à cet artefact, dans des dossiers où l’alcoolémie est souvent très attendue [2].
La quantité de glucose disponible joue également un rôle, ce qui explique l’attention portée aux personnes diabétiques. Souvent en hyperglycémie au moment du décès, elles offrent davantage de substrat à la fermentation, et la néoformation peut survenir plus tôt chez elles [1, 2].
Des concentrations souvent faibles et parfois élevées
Les concentrations produites après la mort se situent le plus souvent entre 0,1 et 0,5 g/L de sang, mais des valeurs de 0,6 à 2 g/L ont été rapportées [2]. Un calcul théorique en donne la mesure, puisqu’une glycémie de 1 g/L entièrement fermentée fournirait environ 0,5 g/L d’éthanol [2]. Ces ordres de grandeur recouvrent les seuils français de l’alcool au volant, la contravention étant constituée à partir de 0,5 g/L de sang et le délit à partir de 0,8 g/L [6].
Une alcoolémie élevée sur un corps putréfié n’est pas pour autant un artefact, et dans une série d’autopsies citée par Olds et Jones elle traduisait le plus souvent une consommation réelle, à laquelle la néoformation avait pu ajouter de 0,1 à 0,6 g/L [2]. Ces auteurs proposent, sans que cela ait valeur de norme, de relever de 0,1 à 0,2 g/L le seuil à partir duquel une alcoolémie post-mortem est rendue positive [2]. Lorsque le corps est manifestement décomposé, ils suggèrent aussi de retrancher 0,5 g/L du résultat moyen, correction qu’ils reconnaissent arbitraire et qu’un traumatisme massif ou une glycémie élevée peuvent rendre insuffisante [2].
Croiser plusieurs matrices biologiques
L’équipe d’Allane Patricia Santos da Paz, à l’Université fédérale du Pará, a passé en revue 10 années de littérature sur le sujet, de 2014 à 2024 [1]. Sur 414 articles repérés dans Scopus, Web of Science et PubMed, 54 études ont été retenues pour en dégager des recommandations de prélèvement, de conservation et d’interprétation [1]. Comme les synthèses qui l’ont précédée, cette revue invite à ne jamais interpréter isolément une concentration sanguine lorsque les circonstances rendent plausible une production après le décès [1, 2, 3]. Le sang périphérique, prélevé dans la veine fémorale avant l’éviscération, reste la matrice de référence [1, 2]. Le sang cardiaque est plus exposé, car l’éthanol encore présent dans l’estomac au moment du décès diffuse vers le cœur, le foie et les poumons [2].
L’humeur vitrée, le liquide contenu à l’intérieur de l’œil, en est le complément le plus utile. Éloignée de l’intestin et peu accessible aux bactéries, elle reste exploitable sur un corps déjà putréfié [1, 2].
Elle a ses limites, notamment après une immersion prolongée ou sur un corps très déshydraté, où elle ne peut parfois plus être prélevée [1, 2]. L’urine apporte une information du même ordre, parce qu’elle ne contient presque pas de glucose chez le sujet sain et que la vessie intacte retarde l’arrivée des bactéries [2]. Cette protection disparaît chez le diabétique ou en cas d’infection urinaire, des levures comme Candida albicans trouvant alors dans l’urine le sucre nécessaire à la fermentation [1]. Pour les corps très dégradés, la revue mentionne aussi le liquide céphalorachidien, de préférence prélevé dans le canal rachidien, et des matrices encore exploratoires comme le cartilage costal ou les larves d’insectes nécrophages [1]. Les études ne s’accordent d’ailleurs pas toutes sur la matrice à privilégier en cas de putréfaction, certaines plaçant l’urine devant l’humeur vitrée [1].
L’interprétation tient ensuite à la cohérence des résultats. Après une consommation réelle, l’humeur vitrée qui est plus riche en eau que le sang, contient un peu plus d’éthanol que lui, avec un rapport moyen de 1,10 à 1,20 [2]. Une alcoolémie positive associée à une urine ou à une humeur vitrée négatives oriente au contraire vers une production post-mortem dans le compartiment vasculaire [2]. L’explosion survenue en 1989 à bord du cuirassé USS Iowa en offre un parfait exemple, puisque sur les 47 militaires tués, 23 présentaient une alcoolémie positive, dont l’un à 1,9 g/L alors que ni son urine ni sa bile ne contenaient d’éthanol dosable [2]. Il serait en revanche imprudent de recalculer une alcoolémie à partir d’un dosage dans l’humeur vitrée ou l’urine, la dispersion individuelle étant trop large [1, 2].
Rechercher les traces d’une consommation avant la mort
Le second moyen consiste à rechercher des métabolites que la fermentation du glucose ne produit pas. L’éthylglucuronide (EtG) et l’éthylsulfate (EtS) sont formés en très faible quantité lorsque l’organisme métabolise l’alcool ingéré, et leur présence dans le sang, l’urine ou l’humeur vitrée atteste une consommation avant le décès [1, 2, 4].
L’EtG est le plus sensible des deux, mais il peut être dégradé au cours de la putréfaction et disparaître d’un sang très altéré, ce qui expose à des faux négatifs [1]. L’EtS résiste mieux, y compris à la chaleur, et il est moins sujet à une formation après le prélèvement dans une urine infectée [1, 2]. La revue brésilienne le tient pour le plus fiable des deux lorsque leurs résultats se contredisent [1]. Sur un corps putréfié, le dosage de l’EtG dans l’humeur vitrée est plus sûr que dans le sang [1]. En revanche, ces marqueurs appellent deux réserves. Leur fenêtre de détection, dans l’urine notamment, dépasse largement celle de l’éthanol, de sorte qu’un résultat positif établit une consommation récente sans établir à lui seul une alcoolémie au moment du décès [1]. Ils ne disent pas non plus quelle part de l’alcoolémie mesurée provient de la boisson et quelle part s’est formée après la mort, les deux pouvant s’additionner chez un même sujet [2].
Le laboratoire dispose aussi d’indices d’une activité microbienne. Le 1-propanol et le 1-butanol, produits par les micro-organismes en même temps que l’éthanol, rendent le résultat suspect lorsqu’ils apparaissent sur le chromatogramme [2, 3, 5]. Le 1-propanol, étalon interne habituel du dosage chez le vivant, est pour cette raison remplacé par le tert-butanol pour les prélèvements d’autopsie [2]. L’acétaldéhyde est d’interprétation plus délicate, car il provient aussi bien de la fermentation que de l’oxydation de l’éthanol dans un échantillon mal conservé [1]. Seules des concentrations anormalement élevées, associées aux alcools supérieurs, évoquent une néoformation, et la fiabilité du 1-propanol lui-même est discutée par certaines équipes [1]. Dans l’urine, l’élévation du rapport entre deux métabolites de la sérotonine, le 5-HTOL et le 5-HIAA, signe également une consommation avant la mort [2, 3].
Veiller à la conservation des échantillons
La néoformation peut se poursuivre dans le tube après le prélèvement, pendant le transport et le stockage [1, 2]. L’ajout de fluorure de sodium ou de potassium à une concentration de 1 à 2 %, supérieure à celle des tubes de biologie courante, inhibe la glycolyse et freine l’activité microbienne [1, 2]. Il doit concerner tous les prélèvements, humeur vitrée et urine comprises [2]. Le fluorure ne corrige pas ce qui s’est produit dans le corps avant l’autopsie et son efficacité est moindre sur des levures comme Candida albicans [2]. La température est tout aussi importante puisqu’une réfrigération à 4 °C, constitue un minimum. La congélation devient, quant à elle, préférable au-delà de 48 heures de stockage, à −20 °C en pratique courante et jusqu’à −80 °C pour les conservations longues [1, 2].
L’éthanol présent dans l’échantillon peut aussi diminuer avec le temps, notamment par oxydation en acétaldéhyde, et d’autant plus que le tube est peu rempli ou qu’il a déjà été ouvert [1]. Sur des prélèvements sanguins issus d’autopsies fluorés et congelés à −20 °C pendant 6 à 15 mois, la baisse moyenne est de l’ordre de 8 à 10 % [2]. Les études de stabilité recensées par la revue brésilienne rapportent des pertes allant jusqu’à 15 ou 16 %, mais plusieurs portent sur du sang de sujets vivants, dont la stabilité n’est pas nécessairement celle d’un sang d’autopsie [1, 2]. Les auteurs recommandent en conséquence des prélèvements en double, dans des tubes hermétiques remplis au moins à moitié, afin de conserver un échantillon jamais ouvert en vue d’une contre-expertise [1]. Ces précautions, qui relèvent de la technique de laboratoire, conditionnent directement la confiance qui pourra être accordée aux résultats.
La difficulté vient du fait qu’un résultat peut être parfaitement exact sur le plan analytique tout en restant délicat à interpréter sur le plan médico-légal.
Un chiffre à replacer dans son contexte
Le 28 février 1975, à Londres, une rame de métro ne freine pas à l’approche de la station Moorgate et percute le fond d’un tunnel désaffecté, tuant 43 personnes dont son conducteur [2]. Le corps de celui-ci n’est dégagé qu’au bout de 4 jours, dans un tunnel où la température a atteint 49 °C [2]. Les prélèvements sanguins sur plusieurs sites donnent des alcoolémies de 0,2 à 0,8 g/L, et ces chiffres parviennent à la presse avant toute interprétation, alors qu’aucun autre prélèvement ne permet de les recouper [2]. Le jury a conclu à des morts accidentelles, et l’écrasement du corps du conducteur, la chaleur, le délai et l’écart de 1 à 4 entre les sites de prélèvements plaident pour une production post-mortem [2].
Une alcoolémie post-mortem surestimée peut faire retenir à tort la responsabilité d’un conducteur décédé et priver ses ayants droit d’une indemnisation [2]. À l’inverse, une consommation réelle peut être sous-estimée si l’échantillon s’est dégradé avant l’analyse [1, 2]. Olds et Jones rappellent aussi que les seuils légaux de conduite ont été conçus pour un sang prélevé stérilement chez un vivant et qu’une alcoolémie d’autopsie ne devrait pas leur être comparée sans précaution [2]. La difficulté vient du fait qu’un résultat peut être parfaitement exact sur le plan analytique tout en restant délicat à interpréter sur le plan médico-légal. Le laboratoire détermine avec précision la quantité d’éthanol présente dans l’échantillon qui lui a été transmis. Cela ne répond pas à une autre question, plus importante pour l’enquête, qui est de savoir d’où vient cet éthanol.
Lorsqu’une alcoolémie post-mortem occupe une place déterminante dans un dossier, les magistrats et les enquêteurs ont donc intérêt à regarder au-delà du chiffre et à être suffisement sensibilisé à l’interprétation forensique et médico-légale. Il importe de savoir à quel site le sang a été prélevé, dans quel état se trouvait le corps, si une humeur vitrée ou une urine ont été analysées, comment les tubes ont été conservés et si l’EtG, l’EtS ou des alcools de putréfaction ont été recherchés. Pour les corps décomposés, Olds et Jones proposent que le rapport d’analyse précise lui-même que tout ou partie de l’éthanol mesuré a pu se former après la mort [2].
Références :
[1] da Paz A.P.S., Nunez L.B.B. Jr, de Mello V.J. Biological matrices for determining the origin of post-mortem ethanol, recommendations for collection and storage. International Journal of Legal Medicine, 2026, publié en ligne le 1er septembre 2026. DOI 10.1007/s00414-026-03994-9
[2] Olds M.L., Jones A.W. Preanalytical factors influencing the results of ethanol analysis in postmortem specimens. Journal of Analytical Toxicology, 2024, 48(1), 9-26. DOI 10.1093/jat/bkad078
[3] Lin Z., Wang H., Jones A.W., Wang F., Zhang Y., Rao Y. Evaluation and review of ways to differentiate sources of ethanol in postmortem blood. International Journal of Legal Medicine, 2020, 134(6), 2081-2093.
[4] Thierauf A., Kempf J., Perdekamp M.G., Auwärter V., Gnann H., Wohlfarth A., Weinmann W. Ethyl sulphate and ethyl glucuronide in vitreous humor as postmortem evidence marker for ethanol consumption prior to death. Forensic Science International, 2011, 210(1-3), 63-68. DOI 10.1016/j.forsciint.2011.01.036
[5] Vezzoli S., Bernini M., De Ferrari F. Ethyl glucuronide in vitreous humor and blood postmortem specimens, analysis by liquid chromatography-electrospray tandem mass spectrometry and interpreting results of neo-formation of ethanol. Annali dell’Istituto Superiore di Sanità, 2015, 51(1), 19-27. DOI 10.4415/ANN_15_01_05
[6] Direction de l’information légale et administrative. Alcool au volant. Service-Public.fr, fiche vérifiée le 11 juillet 2025.
Tous droits réservés - © 2026 Forenseek